La lecture d'un petit livre de Tzvetan Todorov, Les abus de la mémoire écrit en 1995, m'a inspiré les réflexions suivantes concernant la polémique autour de Serge Letchimy et la situation européenne.
Dans ce livre Todorov distingue deux formes de mémoire, l'une littérale correspondant à une vérité absolue où l'évènement historique permet surtout de prendre une posture morale sans réel effet sur le présent, et l'autre exemplaire qui se veut une analyse des exemples du passé pour agir sur le présent. On l'aura compris Todorov estime que pour éviter les abus de la mémoire il est préférable de se situer dans une vision exemplaire de l'histoire.
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Dans le cas de Serge Letchimy il lui est reproché d'avoir comparé le gouvernement actuel au régime nazi, je l'ai même lu dans Marianne magazine peu suspect de Sarkozisme. Pourtant à la lecture de son intervention (voir ici) le reproche fait à Letchimy ne tient pas la route, tout simplement parce qu'il est faux, sauf à considérer que prononcer le mot nazi est suffisant pour y voir une comparaison quelque soit le contexte.
Voici le passage qui a scandalisé la droite parlementaire française au point qu'elle quitte l'hémicycle en pleine séance : " Vous nous ramenez jour après jour à des idéologies européennes qui ont donné naissance aux camps de concentration au bout du long chapelet esclavagiste et coloniale. Le régime nazi, si soucieux de purification, était-ce une civilisation ? La barbarie de l’esclavage et de la colonisation, était-ce une mission civilisatrice ?".
La droite a entendu le mot nazi, ses représentants se sont donc indignés et sont partis en oubliant que le député PS ne les avait absolument pas comparé au régime nazi. Au lieu de cela ils auraient pu par exemple, idée folle pour des parlementaires, rester et débattre. Mais la posture de la vierge effarouchée a été jugée beaucoup plus respectable.
En ce qui concerne l'idéologie nazie, elle repose sur deux piliers, la désignation d'un bouc-émissaire (les juifs) et l'infériorité biologique de ces derniers les rendant incurables. La seule "solution" aui est envisagée étant de les éliminer.
Il faut quand même rappeler que la droite française est dans un processus permanent de désignation des musulmans comme bouc-émissaires de la société française depuis l'arrivée de Nicolas Sarkozy au ministère de l'intérieur, soit depuis 2002. Ce qui est nouveau en revanche, et cela depuis l'arrivée de Guéant au ministère de l'intérieur, c'est le glissement progressif de la simple désignation d'un groupe social vers une justification quasi-éthnique, ou plutôt quasi-religieuse de cette désignation.
Le premier jalon de ce glissement a débuté par l'idée d'une déchéance de nationalité pour certains français d'origine étrangère (ou devrais-je dire musulmane) en fonction de leurs crimes. Le deuxième par le fait que selon Guéant "les deux tiers des échecs scolaires, c'est l'échec d'enfants d'immigrés", affirmation réfutée par l'INSEE mais qui n'a jamais été retirée par son auteur. Enfin le troisième jalon est précisément l'affaire qui nous occupe, Guéant estimant que "toutes les civilisations ne se valent pas".
Si le gouvernement avait voulu stopper la polémique, ou s'il s'agissait d'une erreur de langage de la part de Guéant il suffisait d'admettre que le terme de civilisation n'était pas adapté et qu'il fallait le remplacer par "philosophie politique". Dans ce cas effectivement il s'agit d'une évidence, certains principes politiques ne se valent pas, un régime démocratique aussi imparfait soit-il vaut mieux qu'un régime dictatorial. Or le gouvernement n'a pas jugé bon de faire cette correction, et a préféré s'enferrer en se réfugiant derrière une incompréhension feinte de la polémique et un soit disant "bon sens". Ces gens-là n'étant pas des imbéciles nous ne leur feront pas l'insulte de croire qu'ils ne voient pas où est le problème. Il est évident qu'il s'agit bien d'une stratégie délibérée de la garde rapprochée de Sarkozy de basculer vers une forme de classification des citoyens, en gros les musulmans seraient inférieurs aux autres. Il s'agit bien d'une forme d'eugénisme, basée encore une fois sur la détestation d'une partie de la population en fonction de la religion pratiquée.
Or dans son intervention Letchimy pense que le gouvernement actuel "nous ramène jour après jour à des idéologies européennes qui ont donné naissance aux camps de concentration". Il ne dit pas que le gouvernement actuel est peuplé de nazis, il se place dans un processus historique d'exemplarité selon Todorov puisqu'il analyse les racines du nazisme et en tire la conclusion que le gouvernement marche dans une direction extrêmement dangereuse. Il tente de comprendre le présent grâce à l'expérience du passé. La droite en revanche se situe dans une position historique littérale, le nazisme ne pouvant être comparer qu'au nazisme, et par respect pour toutes les victimes de ce régime ils trouvent ridicule la moindre allusion à cette idéologie. La droite française se place dans une posture morale aveugle, il s'agit d'un abus de la mémoire flagrant.
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Après ce que j'ai écrit ci-dessus, il est difficile de donner tort à Letchimy, ou de le considérer simplement comme un naïf car il serait tombé dans le "piège" tendu par la majorité. Après tout comment savoir s'il s'agit d'une posture uniquement électorale ou bien si l'eugénisme rampant actuel de la droite repose sur une base idéologique plus profonde?
Ce qui est certain en revanche c'est la très lourde responsabilité de tout le groupe UMP dans cette situation car les réactions n'ont pas été à la hauteur, je pense par exemple à Juppé qui s'est contenté de réprouver les propos, sans parler du premier ministre qui rappelons-le est censé être un gaulliste. Le venin s'étant instillé doucement, années après années, comme je le soulignais depuis 10ans, la xénophobie d'état s'est insinuée petit à petit dans la droite française, et les commentateurs, l'opinion publique, le monde politique finissent par être habitués aux déclarations scandaleuses, aux affaires...
En réalité ce n'est pas la gauche qui utilise à tort et à travers les références au nazisme en les banalisant, c'est bien Sarkozy et son gouvernement qui ont banalisé depuis 10ans la xénophobie en l'introduisant dans les racines de l'état. On a même cru un moment que celui qui avait tiré la sonnette d'alarme allait être condamné, un comble!
Il aurait fallu une démission collective les Juppé, Kosciusko-Morizet, Le Maire, Baroin, tous ceux que cette politique aurait dû dégouter n'ont pas réagi en 10ans, l'attrait du pouvoir et l'espérance de postes mirifiques les ont neutralisés. A quelques semaines de l'élection présidentielle, il semble vain de penser qu'une réaction pourrait avoir lieu car elle signerait l'arrêt de mort de l'UMP et la défaite à l'élection présidentielle, mais cette atonie révèle surtout la vraie valeur qui anime les cadres de l'UMP: la lâcheté.
Pourtant il s'agit d'un calcul à court terme, car il viendra un temps où le simple fait d'avoir appartenu à ce gouvernement sera rédhibitoire, et la seule façon de conjurer ce fait serait de claquer la porte dignement. Après tout il est possible que certains ténors de la droite rejoignent Bayrou, mais il ne fallait pas laisser passer les multiples indices de xénophobie en restant dans le gouvernement durant des années, cette attitude est impardonnable.
On comprend bien que la droite française actuelle joue l'indignation, c'est presque de bonne guerre, on voit mal le premier ministre expliquer qu'effectivement il y a bien une dérive xénophobe au plus haut niveau de l'état, et que oui l'eugénisme est nécessaire afin de se débarrasser des étrangers, d'origine musulmane surtout.
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Dans son livre Tzvetan Todorov nous rappelle que David Rousset, un prisonnier politique déporté à Bunchenwald durant la seconde guerre mondiale, avait publié en 1949 un appel à tous les anciens concentrationnaires afin d'enquêter sur la réalité des camps soviétiques. Or les survivants de camps de concentration nazis étaient pour partie communistes. Ces derniers se répandirent en injures contre Rousset, et une députée communiste, qui avait pourtant connu les camps nazis, alla même jusqu'à dire qu'il n'était pas nécessaire d'enquêter car elle savait qu'il n'existait pas de camps de concentration en URSS. Avec 60ans de recul cette affirmation semble tellement aberrante qu'elle doit nous amener à réfléchir. Lorsque la réalité est trop violente, l'être humain commence par nier l'évidence, c'est le déni de réalité. La durée de se déni détermine la frontière entre le normal et le pathologique. Dans le cas de cette députée elle avait été torturée pour ses idées politiques, on imagine sans difficulté qu'il soit extrêmement difficile, voire impossible pour elle d'admettre que les idées qui lui avaient permis de surmonter ce traumatisme soient à l'origine de souffrances identiques aux siennes pour les opposants au régime soviétique.
La droite française est actuellement dans ce déni de réalité qui nous paraîtra ridicule dans quelques années, et qui compromettra probablement ceux qui par leur silence ont permis à ce président de se maintenir en poste aussi longtemps.
De même l'UMP et le PS sont actuellement incapables de regarder la réalité européenne en face, elle est sans doute trop violente pour ceux qui ont construit puis soutenu de toutes leurs forces cette Europe, et il faut l'admettre probablement de bonne foi. S'ils admettent volontiers qu'il y aurait bien un petit problème démocratique, il semble impossible pour eux de voir à quel point elle est piétinée, et qu'à l'instar du régime soviétique qui brisait la liberté individuelle des habitants de l'URSS, l’Europe actuelle brise la liberté collective des ses habitants et comble de l'ironie au nom de la liberté justement. En s'apprêtant à voter pour le Mécanisme Européen de Stabilité, ou en s'abstenant, les parlementaires français refusent de voir le parallèle entre un régime pourtant honni et les instituions européenne qui sont en train de confisquer notre démocratie si chèrement acquise.
Concernant le PS, les résultats de ce vote nous permettront de connaître l'ampleur du déni de réalité car la crise européenne a vraiment éclaté en 2009 soit depuis bientôt 2ans. Malheureusement il semblerait que même l'aile gauche du PS se prépare à s'abstenir (ici) ce qui serait catastrophique. L'une des explications pourrait être le fait que le PS soit actuellement en état de dissonance cognitive, hypothèse que j'ai développée dans mon dernier billet.
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