Macron, Elections régionales, LREM et « start-up nation » : Claques et Compagnie

Les claques sont dans l’air du temps. Nos responsables politiques, et plus particulièrement Emmanuel Macron et ses partisans viennent d’en faire les frais, au sens propre et au sens figuré. Quelles leçons en tirer si ce n’est le rejet de sa politique, qu’il nie, et l’affaiblissement de la démocratie, qu’il sous-estime sciemment pour asseoir le duel dont il rêve face à Marine Le Pen en 2022 ?

Décidément, la période actuelle est particulièrement propice aux claques en tous genres. A tout seigneur tout honneur : celle reçue le 8 juin par Emmanuel Macron a agité l’espace médiatique pendant deux semaines ; elle a même été l’occasion d’une énième action de communication de l’Elysée à travers la question d’un enfant de cinq ans, à l’occasion de la visite d’un établissement scolaire dans la Somme… On peine à croire au caractère spontané de cette intervention, pas vraiment conforme aux préoccupations et au vocabulaire d’un garçon de cet âge.

Passons…

Vient de lui succéder la claque reçue par l’équipe de France de football, éliminée contre toute attente par l’équipe suisse, alors qu’elle menait de deux buts à moins d’un quart d’heure de la fin du match. Invraisemblable mais pourtant vrai. Désolant pour les supporters dont je suis et probablement aussi pour… Emmanuel Macron lui-même, qui a ainsi perdu tout espoir de tirer profit de la possible victoire de la France dans un événement sportif au retentissement planétaire, contrairement à ce qui s’était passé en 2018 avec la Coupe du monde. Contrairement aussi, soit dit en passant, à ce qui s’était passé en 1998, quand Jacques Chirac bénéficia d’une embellie politique grâce à la victoire de l’équipe « Black/Blanc/Beur » conduite par Zinedine Zidane.

Passons une nouvelle fois…

Une troisième claque vient d’être infligée à Emmanuel Macron, mais, fort curieusement, la plupart des médias et tout ce que la Macronie (à commencer par le Président en personne) compte de commentateurs de la politique conduite depuis quatre ans, semblent en minimiser la portée, pourtant considérable. Emmanuel Macron avait tout tenté pour « enjamber » (selon l’expression couramment utilisée) les élections régionales (et départementales), puis, faute d’y être parvenu, les « pourrir » en jouant de tactique (n’est pas stratège qui veut) afin de masquer la faiblesse de son mouvement, d’élever Marine Le Pen en finaliste probable de la prochaine élection présidentielle face à lui, et, ainsi, de se présenter comme LE seul et unique rempart contre l’extrémisme de droite.

Pour quel résultat ? Force est de constater que le premier enseignement à tirer de ce scrutin est la progression impressionnante de l’abstention : j’y reviendrai plus tard. Un deuxième enseignement semble dominer les commentaires : l’échec du Rassemblement national, incapable de gagner une région et perdant même certains des cantons qu’il dirigeait depuis les dernières élections départementales. Troisième enseignement : la (toute) relative bonne santé des partis politiques de l’ancien monde, tous les Présidents de région déjà en poste ayant été reconduits, parfois très largement, dans leurs fonctions. Quatrième enseignement et non des moindres : la déroute électorale du parti présidentiel, « auto-dissous » en PACA avant même l’engagement des hostilités, éliminé lamentablement dès le premier tour dans plusieurs régions clés, Hauts-de-France et Auvergne-Rhône-Alpes, faute d’avoir atteint la barre fatidique de 10 % des suffrages exprimés, ou battu à plate couture au second tour, écrabouillé, au point d’être relégué en quatrième voire en cinquième et dernière position dans toutes les régions où une liste de la majorité présidentielle avait pu se maintenir, avec des scores désastreux, parfois largement en-dessous de 10 %, comme dans les Pays-de-la-Loire où la liste conduite par François de Rugy, ancien Président de l’Assemblée Nationale,  ancien Ministre de la Transition écologique et solidaire, a atteint le score historique de 8,20 % ! Le tout sur fond de mobilisation du type branle-bas de combat pour toute la Macronie et de nouveau Tour de France des régions pour le Président, évidemment pas pour peser dans l’élection mais « pour prendre le pouls du pays », selon son entourage !

Tout semble aujourd’hui se passer comme si ce désastre électoral n’était pas advenu, le Président en personne feignant publiquement de ne pas y voir le signal d’une quelconque mise en cause de sa politique et de sa personne. Un tel « autisme de façade» de sa part n’est pas surprenant ; l’est en revanche celui de nombreux éditorialistes de tous bords, apparemment devenus subitement aveugles et sourds au point de ne pouvoir rendre compte d’une réalité pourtant éclatante : une large majorité de la population n’en peut plus de ceux qui nous gouvernent, évidence qui n’avait pourtant pas empêché Marlène Schiappa, à l’issue du premier tour (si mes oreilles ne m’ont pas trompé) d’affirmer effrontément que la liste conduite en Île-de-France par Laurent Saint-Martin avait été « plébiscitée » par les électeurs au point d’occuper la « deuxième place », devant celle du Rassemblement National alors qu’elle s’était en réalité classée quatrième avec 11,76 % des suffrages[1] ! Difficile de la dépasser dans l’art de la contre-vérité ! 

Passons une dernière fois, non pour clore le débat mais, au contraire, pour l’approfondir.

Les enseignements qui précèdent ont en commun de montrer qu’Emmanuel Macron s’est trompé sur toute la ligne : il n’a absolument pas réussi à vendre le bien-fondé d’un vote en faveur des listes censées défendre sa politique ; le Rassemblement National ayant échoué à faire élire les siennes, la perspective d’un duel avec Marine Le Pen, épouvantail  désigné pour inciter les électeurs de droite et de gauche à voter pour lui en 2022, s’est éloignée ; pire, les anciens partis, dits « de gouvernement » ont repris des couleurs[2], à tel point que plusieurs des prétendants de droite à la fonction suprême ont obtenu des scores flatteurs leur permettant de se poser en rivaux sérieux à la prochaine élection présidentielle ; quant à la désaffection des électeurs, traduite par des taux d’abstention dépassant 62 % dans la plupart des régions (exception faite de la Corse, de la Guyane et de la Réunion), et approchant même 70 % dans le Grand-Est, elle ne serait pas due à un quelconque rejet de sa politique mais à des causes autres, en relation notamment avec la crise sanitaire, le confinement, le désir de vivre à nouveau intensément, etc. 

Il ne vient à l’idée de personne de contester la réalité de ces facteurs mais ils n’expliquent nullement que, de toutes les formations politiques, celle qui a porté Emmanuel Macron à la Présidence de la République ait enregistré les plus mauvais résultats, pires encore que ceux du Rassemblement National dans la quasi-totalité des régions.

Face au désastre électoral cuisant qu’il vient d’enregistrer (au plan national, moins de 7 % des suffrages se sont portés sur LREM dans ce second tour[3]), Emmanuel Macron considère simplement que « les élections locales n’appellent pas de conséquences nationales » et donc « pas de changement de Premier ministre dans les prochains mois, ou semaines », comme il l’a affirmé dans la longue interview accordée au magazine ELLE[4]. Il en profite d’ailleurs pour s’octroyer un satisfecit : « L’abstention n’est pas une fatalité. La seule élection dans laquelle je me suis engagé depuis que je suis président, c’est l’élection européenne. Or jamais on n’a autant voté pour ce scrutin. »

On n’est jamais si bien servi que par soi-même…

Le déni et l’hypocrisie du chef de l’Etat ont atteint des sommets dans son échange avec Xavier Bertrand, le lendemain de sa défaite, à l’entrée du site de l’usine Renault de Douai, où le groupe chinois « Envision » doit implanter une usine de batteries électriques. Les propos de l’un et de l’autre ont été suffisamment commentés pour que je n’y revienne pas dans le détail. Ils prouvent simplement la détermination de Xavier Bertrand, fort de son succès, à apparaître comme le meilleur rempart contre le Front National et le candidat naturel de la Droite aux élections présidentielles de 2022, et, s’agissant d’Emmanuel Macron, le choix d’« enjamber » la déroute de ses troupes aux élections régionales en se livrant à son activité favorite, la diversion, sous la forme d’un discours boursouflé dont il a le secret sur « cette France unie à laquelle nous croyons collectivement, celle où l'État, la région, le département, l'agglomération travaillent ensemble » […] « cette France unie qui sait travailler ensemble, qui sait porter son histoire et regarder l'avenir qui nous permettra d'avancer, de reconquérir l'industrie, de reconquérir notre force et d'être à la fois productive et juste ».

Oublié l’échec électoral !

Oublié le bilan calamiteux de son action !

Oublié le passé !

Place à l’avenir, forcément glorieux puisque marqué par la reconquête de notre industrie…

Le propos ne manque pas de sel quand on se rappelle que, lorsqu’il était Ministre de l’Economie, il a participé personnellement à la destruction de certains de nos plus beaux fleurons industriels. Il apparaît d’autant plus « décalé » que l’investissement en question est le fait d’un groupe chinois, alors qu’on ne cesse de dénoncer l’impérialisme de l’Empire du milieu[5]

Qu’à cela ne tienne, c’est la voie à suivre pour sortir de la crise actuelle. Une voie confirmée dès le lendemain, avec l’édition 2021 du sommet « Choose France », dont l’objectif annoncé est de renforcer l'attractivité de la France auprès des investisseurs étrangers. Cent vingt patrons étrangers ont ainsi été accueillis par notre Monarque républicain sous les ors du Château de Versailles en vue de la conclusion de vingt-deux projets censés « irriguer l'Hexagone », représentant 3,5 milliards d'euros et plus de 7 000 créations d'emplois selon l’Elysée.

Des données à rapprocher des quelque 220 milliards d’euros de déficit budgétaire attendus pour l’année 2021 et 3 800 000 demandeurs d’emploi inscrits en catégorie A à Pôle emploi…

3,5 milliards d'euros vs 220 milliards d’euros et 7 000 créations d'emplois vs 3 800 000 demandeurs d’emploi. Un commentaire est-il vraiment utile ?

Si l'on ajoute à ces quelques exemples la participation d’Emmanuel Macron à l’inauguration de La Samaritaine[6], la semaine dernière, et à celle du siège de la Banque JP Morgan[7], place Vendôme, hier matin, on comprend que sa vision de l’avenir de la France n’a que très peu de rapports avec les préoccupations et la vie réelle d’une majorité des Français, ce qui est assurément, selon moi, l’explication la plus pertinente à la désaffection massive des électeurs aux deux tours des élections régionales et cantonales.

Avec un taux d’abstention national de 65,3 % au second tour des élections régionales, les résultats obtenus par tous les candidats, y compris les mieux élus, doivent être sérieusement relativisés. En ce qui concerne Emmanuel Macron, cette relativisation s’avère bien plus cruelle encore puisque le score réalisé par les listes estampillées LREM, soit 7 % des suffrages exprimés[8], représente moins de 2,5 % des électeurs inscrits. Ce qui, en termes plus « brutaux », signifie que 97,5 % des électeurs n’ont pas fait directement confiance aux candidats de la Macronie pour les représenter !  

En fuyant ses responsabilités, en survantant sa politique et ses résultats, en passant l’essentiel de son temps à vendre du vent dans la perspective de la réélection dont il rêve en 2022, Emmanuel Macron prend le risque de creuser encore davantage le fossé entre deux France, et, puisque c’était le point de départ de ce billet, de prendre une nouvelle claque, ce qui est son problème, et, par la même occasion, ce qui, pour le coup, est insupportable, d’en faire prendre une, monumentale, à tous ceux qui, depuis des années, souffrent de n’être ni écoutés, ni respectés, ni reconnus.

Cela me fait penser à cet article, « De « clique » en « claque » et vice versa, la quête de « l’eidos de la chose », mis en ligne sur mon blog le 9 janvier 2019.  J’y avais écrit que « dans un débat récent, Franz-Olivier Giesbert n’avait pas hésité à dire que notre Président avait « un côté tête à claques »[9].

Sincèrement, je ne pensais pas si bien dire !

[1] Au second tour, la liste de Laurent Saint-Martin a terminé une nouvelle fois quatrième (et dernière) avec 9,62 % des voix ! Et 10,06 % seulement à Paris, mais devant le Rassemblement National cette fois : ouf ! L’honneur est sauf !

[2] Ce qui n’est pas le cas de la France Insoumise. Le bilan apparaît en revanche plus contrasté pour les écologistes d’EELV, dont les résultats ont été mitigés, en fonction des alliances qu’ils ont nouées.

[3] Voir l’excellente analyse de Solenn de Royer, « La recomposition politique remise en cause », dans Le Monde du 29 juin 2021.

[4] Entretien exclusif – Emmanuel Macron : « Je ne vais pas changer de Premier ministre », article publié dans ELLE le lundi 28 juin.

[5] L’annonce de ce nouvel investissement est à mettre en regard des propos tenus par le Président chinois Xi Jinping, aujourd’hui même 1er  juillet, à l’occasion du centième anniversaire du Parti Communiste Chinois. Dans son discours, il a notamment loué « la grande renaissance de la nation chinoise », qui, selon lui, « est entrée dans un processus historique irréversible ». En ajoutant que  « le temps où le peuple chinois pouvait être foulé aux pieds, où il souffrait et était opprimé est à jamais révolu », il a clairement marqué son désir de revanche sur l’Occident et son ambition, sur les plans économique et politique : (re)devenir la première puissance mondiale. En précisant enfin que « le peuple chinois ne permettra jamais qu’une puissance étrangère le harcèle, l’oppresse ou le soumette » et que quiconque s’y risquerait « se retrouverait ensanglanté […] contre la Grande muraille de fer forgée par plus d’1,4 milliard de Chinois », il n’a laissé aucun doute sur ses intentions. L’impérialisme chinois n’est pas un vain mot : on ne pourra pas prétendre ne pas avoir été avertis !  

[6] Propriété du Groupe LVMH dirigé par Bernard Arnault.

[7] Première banque des Etats-Unis et quatrième Entreprise mondiale. Source : https://fr.wikipedia.org/wiki/JPMorgan_Chase

[8] Cf note n° 3 ci-dessus.

[9] Franz-Olivier Giesbert sur BFMTV (M.J. le 18/11/2018) : Emmanuel Macron a un côté tête à claques

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