Mais à part ça, Madame la Marquise, tout va très bien, tout va très bien !

Pas un jour sans que l’on subisse le matraquage médiatique des fans de la Politique présidentielle. Un vrai gavage d’autant plus insupportable que la crise actuelle est la plus grave depuis plus de 50 ans. Mais qu’importe ! Allons ! Foin de misérables critiques : le grand débat est là... Et, comme le chantait l’orchestre de Ray Ventura, « Tout va très bien, Madame la Marquise »…

On nous avait annoncé le « Grand débat » comme devant « durer » jusqu’au 15 mars. Il eut été plus juste de dire « s’éterniser », tant il m’apparaît traîner en longueur. Quand je réalise qu’il va encore se prolonger, si, comme on nous l’a déjà promis, le Président ajoute de nouvelles séquences au-delà de la date butoir pour parfaire son discours, je me sens défaillir !

Non content de nous avoir imposé ce débat, présenté comme « historique », alors qu’il ne visait en réalité qu’à masquer son impuissance face à la colère d’une large partie de la population et à gagner du temps avant les élections européennes, il estime nécessaire de poursuivre le « gavage »…

Car c’est bien ce dont il s’agit !

Je me sens aujourd’hui « gavé », et, en même temps, terriblement affamé. La raison en est simple : la com’ s’est substituée à l’information, avec l’aide de médias complaisants dont le seul objectif semble être de relayer la « parole » présidentielle, évidemment bonne, cela va de soi…

Des preuves de la désinformation ambiante nous sont fournies chaque jour.

La publication de mon dernier billet, Emmanuel « le Majestueux » face à Jojo « le Gilet jaune » : moi-je, moi, moi, moi…, remonte au 18 février dernier, soit près d’un mois. Si l’on s’en tient à ce que disent aujourd’hui les médias, ce mois se résumerait, pour faire court, à la « remontada » d’Emmanuel Macron dans les sondages, à la déconfiture du mouvement des Gilets jaunes et au succès, brillant, cela va toujours de soi, du fameux « Grand débat », avec, en fin de parcours, le succès assuré, aux élections européennes, des « progressistes » face aux « extrémistes » et « conservateurs » de tout poil…

Or, si certains se réjouissent d’une « éclaircie » pour Emmanuel Macron, avec un taux de confiance aux alentours de 30 %, ce score reflète avant tout une défiance à hauteur de 70 % !

Au minimum !

Dans le même ordre d’idées, les thuriféraires de la politique gouvernementale ne manquent pas de souligner l’abondance des contributions au mal-nommé « Grand débat » : plus d’1,4 million au total, comme s’en est glorifié Sébastien Lecornu, l’un des deux Ministres chargés d’en assurer l’animation : « En deux mois, il y a eu 10 000 réunions, 1,4 million de contributions sur http://www.granddebat.fr, 16 000 cahiers déposés dans les mairies. Cette première phase du #GrandDebat est incontestablement encourageante »…

Que c’est beau l’autosatisfaction, quand elle se double de méthode Coué et de langue de bois !

Si l’on s’en tient au nombre de contributions annoncé par Sébastien Lecornu, et même si on l’arrondit (largement) à la centaine de milliers supérieure, soit 1,5 million, ce nombre est-il vraiment aussi « encourageant » qu’il le prétend ?

Selon l’INSEE, 45,5 millions de Français étaient inscrits sur les listes électorales au 1er mars 2018.

Le simple rapprochement de ces deux données permet de donner la réelle mesure du « succès » de l’opération de camouflage tentée par le Pouvoir : les contributions représentent moins de 3,3 % du corps électoral, ou, dit autrement, 96,7 % de ce dernier ne se sont pas exprimés.

Or, la proportion d’électeurs « réfractaires au Grand débat », ou, à tout le moins « non intéressés », est en réalité probablement bien supérieure.

Pourquoi ? D’abord parce que les contributeurs peuvent ne pas appartenir au corps électoral, soit parce qu’ils ne sont pas inscrits, soit parce qu’ils n’ont pas l’âge de voter. Ensuite parce que rien n’interdit à une personne de remplir plusieurs contributions…

En tout état de cause, une certitude s’impose : quantitativement, le « Grand débat » est un échec populaire. Il l’est d’autant plus que, si l’on en croit les responsables de La République en Marche, celle-ci compterait plus de 400 000 adhérents.

Sachant combien ils sont attachés à soutenir leur Cher Président, il n’est pas déraisonnable de penser qu’ils se sont précipités pour participer au grand débat…

Si tel est le cas, et en admettant que tous appartiennent au corps électoral, la proportion d’électeurs inscrits autres que les adhérents de LREM ayant contribué au Grand débat ne serait plus de 1 500 000 / 45 500 000, soit 3,3 % mais de : (1 500 000 – 400 000) / (45 500 000 – 400 000), ou 1 100 000 / 45 100 000, soit moins de 2,5 % !

Ce qui signifie, dit autrement, que plus de 97,5 % de la population en âge de voter auraient boudé le grand débat !

Une proportion à rapprocher de celle, longtemps supérieure à 65 %, des Français soutenant le mouvement des Gilets jaunes !

Cherchez l’erreur !

Il sera particulièrement intéressant de compléter cette première approche à la lumière des données chiffrées disponibles au terme du débat.

En attendant, on peut d’ores et déjà se faire une idée du succès plus que relatif de l’opération survie d’Emmanuel Macron à travers le fait que 90 % des Français sollicités pour participer à la vingtaine de Conférences citoyennes organisées dans les Régions les 15-16 mars et les 22-23 mars ont, à ce jour, fait le choix de décliner l’invitation[1].

Et, comme l’estime Jérôme Fourquet, de l'institut de sondage IFOP, qui constate dans le Parisien « une fracture civique et démocratique », « c'est une France urbaine, socialement favorisée et retraitée qui s'est exprimée ».

Si le « succès » populaire est loin d’être avéré au plan quantitatif, il ne l’est donc pas davantage au plan qualitatif.

Compte tenu de la (probable, comme on l’a vu) très large proportion de contributions issues des adhérents de LREM, et, plus généralement, d’une frange très minoritaire de la population, il y a de fortes chances que les propositions issues du Grand débat soient finalement très peu représentatives de ce à quoi aspire l’immense majorité des Français.

Les Pouvoirs publics et leurs affidés ne manqueront pas, alors, de stigmatiser tous ceux qui n’auront pas saisi l’occasion de s’exprimer à travers le « Débat Macron ». Et omettront sûrement de dire l’essentiel : ce débat, totalement improvisé, ne pouvait, ne peut et ne pourra répondre en rien (ou si peu) à leurs attentes légitimes !

On ne manque pas, jour après jour, semaine après semaine, d’insister justement sur le recul des « oppositions », celle des Partis traditionnels et celle des Gilets jaunes. Comment pourrait-il en être autrement avec le « matraquage » médiatique dont nous sommes quotidiennement témoins et victimes ?

Je n’insisterai pas ici sur les nouvelles petites phrases dont Emmanuel Macron et ses disciples se sont fait une spécialité. Non plus que sur les « contre-vérités » de Benjamin Griveaux, Marlène Schiappa, Bruno Lemaire, Christophe Castaner ou Nicole Belloubet, pour ne citer que quelques-uns des Ministres les plus en vue…

Que penser de la nomination d’Alain Juppé au Conseil constitutionnel ? Et de la saisine préventive du Conseil constitutionnel par le Président pour se protéger d’un texte voté par sa propre majorité ? Et du « ralliement » de Jean-Pierre Raffarin ? Et de l’Affaire Benalla ? Et du Rapport de la Commission d’enquête du Sénat ? Et des départs de nombreux Conseillers de l’Elysée ? Et de ceux à venir ? Et de l’incroyable lenteur de la Justice dans certaines affaires ? Et de son incroyable célérité dans d’autres ?

Sans oublier l’aéroport de Toulouse Blagnac…

Et ADP, et STX, et FDJ…

Un Monde nouveau serait né, vraiment ?

Oui, décidément, il est temps que tout cela s’arrête et que notre Pays retrouve une vie « normale », avec, à sa tête, des responsables « normaux » qui prennent vraiment la mesure du ras-le-bol qui gagne chaque jour du terrain.

Ce n’est pas en donnant des leçons à tous les dirigeants européens, en allant concurrencer la Chine dans la corne de l’Afrique ou en « bradant » certains fleurons de notre patrimoine collectif qu’on s’en sortira.

D’autant que la donne actuelle, avec notamment la remontée des prix des carburants, est pratiquement celle qui a entraîné la mobilisation des Gilets jaunes à partir du 17 novembre 2018, il y a près de quatre mois déjà, jour pour jour !

Du jamais vu depuis plus de 50 ans !

Qui permet de clore ce billet avec un court extrait de la célébrissime chanson de Ray Ventura[2] :

« Mais, à part ça, Madame la Marquise,
Tout va très bien, tout va très bien. »

[1] Grand débat national : camouflet inattendu pour le gouvernement

[2] Comme l’exprime parfaitement l’article de Wikipédia, « Tout va très bien, Madame la Marquise » est devenu une expression proverbiale pour désigner une attitude d'aveuglement face à une situation désespérée. On ne saurait mieux dire…

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