Des oies du capitole aux tweets du 6 janvier 2021(*)

Le Capitole fut choisi par Jupiter pour annoncer aux Romains leur destin. A Washington, il accueille le siège du pouvoir législatif. La menace de ces lieux, symboles de fierté et de grandeur, illustre, à 2388 ans d'écart, à la fois un déséquilibre interne et un tournant dans l'écriture de l'histoire de deux nations aux prétentions impérialistes prônant la défense des valeurs démocratiques.

Aujourd'hui, la démocratie états-unienne est entachée. La prise du capitole du 6 janvier 2021 a mis en exergue devant le monde entier l'existence d'une Amérique à la puissance destructrice et contraire au messianisme démocratique prôné. L'événement a aussi démontré le pouvoir de ce que Paul B. Preciado nomme la virilité néofasciste hétéro-blanche américaine (1) inscrite dans les actions, la peau et les tenues des assaillants. Ce pouvoir, c'est le pouvoir de la transgression, comme l'a expliqué Christian Salomon (2). Et, en effet, lorsque les assaillants ont franchi une limite spatiale interdite ils ont réussi à montrer dans les réseaux sociaux les symboles qu'ils revendiquent et veulent diffuser, notamment ceux de la puissance virile de la mythologie nordique. Ces symboles correspondent à ce que Georges Dumézil a identifié comme la fonction guerrière des indo-européens pour lesquels l'équilibre du monde était structuré selon un système tri-fonctionnel composé de la souveraineté magico-religieuse, de la puissance guerrière et de la fonction liée à la fécondité et la production. Le déséquilibre de ce système inscrit dans les récits mythiques est illustré par une situation où ces fonctions disparaissent ou se confondent. C'est ainsi que dans le récit du siège du capitole romain, lieu politique par excellence, la présence de la puissance guerrière gauloise est inconcevable. Cet épisode n'est pas une reconstruction objective des événements et les rôles attribués visent à mettre en exergue des actions nécessaires au rétablissement de l'ordre. La menace du capitole apparaît ainsi comme une allégorie du désordre auquel seul un romain vertueux peut mettre fin.

 

 © Agence AFP - https://www.elespectador.com/noticias/cultura/los-tweets-del-6-de-enero-2021/ © Agence AFP - https://www.elespectador.com/noticias/cultura/los-tweets-del-6-de-enero-2021/
Notre stupeur devant le défilé carnavalesque des partisans de Trump peut donc être comparée à celle des Romains découvrant le récit du siège du capitole par les Gaulois. Ces derniers représentaient, aux yeux des Romains, des “barbares” : ils faisaient preuve de fureur guerrière mais étaient dépourvus de discipline militaire et de clémence envers lʼadversaire et ne disposaient pas de vertus comme le recours à la parole et le respect de la justice. Les Gaulois représentent donc dans le récit le désordre et la menace de voir Rome sombrer dans la barbarie. Les vertus et l'ordre romains sont quant à eux personnifiés par Camille, un homme vertueux considéré comme le deuxième fondateur de Rome. L'histoire de Camille, enrichie et embellie, fait de ce personnage un romain exemplaire, le prototype du bon romain qui octroie à chaque action la réponse qui lui correspond. Camille, parti en exil à la suite de fausses accusations à son encontre, arrive à Rome après avoir pris le commandement en respectant strictement la loi romaine. Son arrivée a lieu au moment où les Romains ayant stoppé la victoire finale des Gaulois grâce au cri d'alerte donné par les oies du capitole négocient une honteuse rançon. Camille s'oppose à cette transaction puisque, dit-il, les Romains avaient appris de leurs pères à sauver la patrie par le fer, et non par l'or. Il apparaît ainsi comme celui qui sauve Rome de la barbarie. D'autres actions politiques symboliques lui furent attribuées par l'historiographie romaine. Il est présenté comme un homme capable d'établir l'union entre citoyens puisqu'il fonde le temple de la concorde et met fin aux luttes intestines de la cité romaine en donnant à la plèbe l'accès au consulat auparavant réservé exclusivement aux patriciens.

Dans l'historiographie américaine, Joe Biden peut apparaître comme le Camille états-unien, comme un sauveur et un guérisseur, comme le garant de l'ordre démocratique. Les événements du 6 janvier 2021 furent en effet une démonstration de la volonté de mettre en place un pouvoir parallèle qui refuse les règles politiques, rhétoriques et morales instituées. Les assaillants ont été perçus comme des barbares qui agressèrent un lieu symbolique, leur action fut une ritualisation de la transgression. Biden dénonça alors une insurrection et appela l'Amérique au respect et à la défense des lois. Puis, dans son discours d'investiture, le mot d'ordre fut l'union entre citoyens, autrement dit la concorde. Aussi, Biden a composé un gouvernement “multiculturel” pour que y soit représentée l'Amérique dans sa diversité et sa richesse humaine, mettant fin à la privation du pouvoir imposée à certains. Ces actions sont donc comparables à celles attribuées à Camille, un patricien qui, après avoir sauvé Rome, endossa le rôle de “transgresseur modéré” en ouvrant le consulat aux plébéiens sans pour autant mettre fin à la tradition des ancêtres et aux prétentions impérialistes de la République romaine. Comme Camille, Biden représente la légalité, la décence, l'honneur. Avec son équipe multiculturelle, il pourrait mettre fin au pouvoir transgresseur “trumpiste” digne de celui d'un trickster qui désorganise le monde (3). Mais Biden incarne aussi la continuité et l'establishment américain. Sa politique sera sans doute critiquable puisque les États-Unis de Biden représentent le retour vers un statu quo dans lequel les intérêts économiques guident et priment aussi. Ainsi, si nous ne pouvons saluer le bilan du gouvernement Trump sous prétexte que les États-Unis n'ont pas lancé de nouvelles opérations militaires (les dégâts des fictions virales et de la mise en place du discrédit développées sous Trump sont d'ailleurs aussi néfastes pour l'humanité que les guerres), nous ne pouvons pas non plus déléguer au gouvernement Biden la défense des idéaux démocratiques en ignorant le retour vers l'establishment. Revenir au monde tel qu'il était en 2019 est inconcevable, revenir à celui de 2016 n'est pas viable .

 

Le 6 janvier 2021, les réseaux sociaux ont “tweeté” un événement qui nous alerte sur le poids considérable qu'ont aujourd'hui, partout dans le monde, des mouvements qui veulent encore renverser les idéaux démocratiques. Notre réflexion et notre mobilisation doit donc contrer ce pouvoir transgresseur et stopper l'inversion des valeurs. Écoutons donc les tweets comme le cri des oies du Capitole romain, celles qui réveillèrent les citoyens les alertant d’une attaque surprise des Gaulois et permirent ainsi aux Romains de repousser cet assaut de la barbarie. Mais veillons aussi à ce que le démocratie que nous défendons soit juste, vraie, et qu'elle mette fin à la réversion du monde à laquelle nous assistons.

 (*) Version en espagnol de l'article : https://www.elespectador.com/noticias/cultura/los-tweets-del-6-de-enero-2021/

Articles cités ci-dessus:

  1. https://www.mediapart.fr/journal/international/010221/assaut-contre-le-capitole-retour-sur-l-esthetique-neofasciste-des-pilleurs

  2. https://www.bastamag.net/Trumpisme-conspirationnisme-investiture-Biden-Capitole-pouvoir-grotesque-tyrannie-des-bouffons-Christian-Salmon

  3. https://blogs.mediapart.fr/gabrielasalazar/blog/121120/la-dimension-mythique-de-lere-trump

     

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