Détresse et souffrance, la mort en face

EHPAD contaminés : Comment rendre sensible l'indicible du huis-clos de détresse et de souffrance, d'abnégation et d'épuisement pour maintenir en vie, vivre encore, malgré l'angoisse, accompagner jusqu'à la mort ? La responsabilité des dirigeants politiques est pleine et entière : ils ont refusé les moyens pour faire face. Personnels et résidents en payent le prix fort.

L'indicible du huis-clos contaminé

Comment rendre sensible l'indicible du huis-clos de détresse et de souffrance, d'abnégation et d'épuisement pour maintenir en vie, vivre encore malgré l'angoisse, accompagner jusqu'à la mort ?

La situation de ces résident.e.s, menacé.e.s, à tout moment des premiers symptômes de la maladie synonyme de mort est aujourd'hui suspendue plus que jamais aux soins de leurs soignantes. Ces personnes très âgées dépendantes avec pathologies chroniques ne sont plus en danger mais au-delà, face à leur mort sans masque, sans fard, sans fuite possible. Les personnels féminins sont confrontés au dénuement, à leur propre contamination, à leurs tâches multipliées quand déjà avant, leur effectif n'y suffisait pas. Comment ne pourraient-ils pas se sentir en état d'abandon dans ce huis-clos qui les concerne tout autant avec le même danger permanent, ces morts terribles qui s'accumulent, ces malades contaminés dont ils ont la charge jusqu'à la mort tout en continuant à subvenir aux besoins des vivants ?

700 000 résidents pour 7400 établissements. Le virus est entré dans les murs inversant la protection du confinement en danger permanent pour les confinés. Chacun sait que ce virus tue d'autant plus que l'âge est avancé, que des co-morbidités existent ; les deux caractéristiques des résidents.

Est-ce la fatalité d'un virus, de sa contagiosité, de sa morbidité impossible à prévoir, impossible à anticiper ? Tout n'est-il fait, et depuis le début, pour protéger les plus faibles, les plus vulnérables comme il se doit aux familles, à ces anciens qui nous précédent en âge ? A eux tous et toutes, ils ont contribué à faire la France d'hier au sortir de la guerre, né.e un peu avant ou un peu après pour le plus grand nombre. Les protéger ? Une exigence impérative de civilisation sauf à retourner à la sélection des plus faibles.

 

 I - Comment en est-on arrivé là ?

II - Mort en face, sauver les vivants

 

I - L'abandon des EHPAD, des résidents et personnels  ?

Nous situerons ce début arbitrairement par l'article de Mathilde Goanec Les mauvaises manières des maisons de retraite du 24 septembre 2016. En fait, la dépendance due au développement de la population au grand âge en forte augmentation n'a jamais trouvé de financement solide capable d'accompagner cette montée rapide, ni de politique conséquente en dépit de tous les plans « dépendance » et « grand âge », poudre aux yeux et communication des trois derniers Présidents :

La dépendance « grand chantier de la fin du quinquennat » de Sarkozy ! Lire : « Le poids de la dépendance asphyxie les départements » 20 décembre 2010, Elodie Berthaud

Lire aussi l'excellent article de janvier 2016 de Frédéric Cazenave du Monde « La France à l’épreuve du grand âge  :La loi sur l’adaptation de la société au vieillissement ne relève pas le défi du choc démographique. », enjeux sociétaux et financiers au cœur du huitième débat sur la perte d’autonomie organisé par l’Ocirp, France Info, LCP et « Le Monde », le 21 janvier, à Paris.

« Plusieurs salariés dénoncent leurs conditions de travail dans les maisons de retraite médicalisées, publiques ou privées, un manque de moyens chronique et une vraie désinvolture des directions vis-à-vis des alertes lancées tant par le personnel que par les résidents. [Une enquête] sur plusieurs établissements, qui donnent à voir un tableau éprouvant de la fin de vie en France. »

Dès cette époque, le constat est accablant sur le sort réservé à nos vieux dans ces établissements qui coûtent des sommes plantureuses aux familles. Les nombreux témoignages recueillis dans cet article font dresser les cheveux sur la tête. Conclusion  : « ...la somme des problèmes qui cernent le secteur de la prise en charge des personnes âgées dépendantes et auxquels les nombreux plans, chartes et guides de la « bientraitance » du public et du privé ne peuvent pas grand-chose. Le manque criant de moyens, doublé d’une réelle pénurie de personnel formé, touche un secteur ultra-gourmand au regard du vieillissement de la population. Le cocktail est donc potentiellement dangereux. »

  • Nous dirons donc que la situation difficile n'a pas commencé avec le Président du moment, élu le 7 mai 2017. Il en a hérité. Qu'a-t-il fait depuis pour redresser la situation ? A-t-il voulu la redresser ?

La folle aventure En Marche

Romaric Godin rend compte des premiers dégâts de ce « redressement » le 29 janvier 2018, veille de la manifestation historique du 30 janvier  : Les Ehpad, premières victimes de l'austérité budgétaire. On ne peut pas mieux dire. « La grève du personnel des établissements d'hébergement pour personnes âgées dépendantes ce mardi 30 janvier, est une première. Elle traduit une sous-budgétisation continuelle depuis 2010, alors même que les besoins grandissent. Un décalage que les coups de pouce de l'exécutif ne modifieront pas. ».

Elle rassemble tous les syndicats du secteur - CGT, CFDT, FO, Unsa, CFTC, CFE-CGC et Sud -, soutenue par l’association des directeurs au service des personnes âgées, la Fédération hospitalière de France. La pétition lancée « Dignité des personnes âgées, des moyens pour nos EHPAD ! » est lancée ; Elle a recueilli 700 000 signatures. Une paille ?

Le journaliste explicite le décrochage et la compression des dépenses de l'Etat pour ces établissements par le biais de la réforme du financement engagée en 2017 : « La dégradation de la situation provient en effet de l’approche fondamentalement comptable de ce sujet, qui est pourtant appelé à devenir de plus en plus central dans les prochaines décennies... La conséquence est connue : c’est une augmentation continue des besoins de dépenses liées à la dépendance. »

Vous rappelez-vous ? « L’actuel exécutif rejette toute hausse d’impôt et promet même de nouvelles baisses. Il a créé un “bouclier fiscal” pour les revenus du capital qui protège ces derniers de la hausse de la contribution sociale généralisée (CSG). Or, comme l’avait rappelé la commission des comptes de la Sécurité sociale, les diverses exonérations coûtent déjà 30 milliards d’euros à l’État. Plus les impôts baissent, plus l’ajustement se fera par les dépenses. Et les dépenses sociales, à commencer par celles liées au vieillissement, seront en première ligne. ».

Clairement, cette politique fait le jeu des Ehpad privés non pour une meilleure qualité des soins mais pour une meilleure rentabilité profitable aux actionnaires : « Or plus l’écart entre les effets du vieillissement et la compression des dépenses publiques sera élevé, plus le secteur privé prendra de l’importance. Et dès lors, la gestion de la dépendance des personnes âgées sera soumise à deux pressions complémentaires qui s’exercent déjà : la maîtrise des dépenses publiques et l’exigence de rentabilité du secteur privé. Un cocktail qui ne peut que dégrader la prise en charge des personnes âgées... La logique de la gestion actuelle de la vieillesse est donc intenable. Penser qu’une réforme du financement dans le même cadre d’une pression continue sur les dépenses pourra assurer la soutenabilité à long terme du secteur est un leurre. De ce point de vue, la crise actuelle et l’appel à la responsabilité des agents qui sont en première ligne doivent agir comme un électrochoc et conduire à s’interroger sur la gestion purement comptable de la dépendance d’êtres humains qui n’ont que le tort d’être trop âgés. ». En clair, faire du fric sur les vieux et les familles, conduit « souvent à une dégradation de fait de la qualité du service rendu. Les familles paient donc cher pour un service médiocre. »

Lire : Grève des Ehpad : « Le gouvernement n’a pas pris la mesure des problèmes »

  • Macron se révèle tel qu'en lui-même : Rich first ! Les vieux c'est trop cher. Les premiers de cordée voilà les valeureux !

Le même jour 29 janvier, Mathilde Goanec fait une plongée dans l'univers des Ehpad du secteur lucratif qui révèle souffrance au travail et maltraitance : Chez Orpea, la fin de vie se paye au prix fort

Orpéa, gros gestionnaire lucratif d'EHPAD en France, se présente sur son site comme le « leader européen de la prise en charge globale de la dépendance » avec ses maisons de retraite, ses EHPAD, ses cliniques de Rééducation et de Psychiatrie, ses Services à domicile. Poids lourd du secteur hautement profitable de la dépendance. Enquête effectué, la journaliste conclut : « Le sous-effectif chronique, combiné à des économies de bouts de chandelle, finit par produire souffrance au travail pour les salariés et maltraitance pour les résidents. »... Elle poursuit : « Ce saut du mal-être au travail à la maltraitance passive, voire active, à l’égard de personnes âgées très en demande est une constante de la vie dans les Ehpad. »

Elle renvoie au constat vérifiant l'ampleur du problème réalisé par la député Monique Iborra (LREM), dans le rapport "flash"rédigé à l'issue d’une mission sur le secteur en septembre 2017 : « L’organisation du travail est en tension et peut être la source de dégradation importante des conditions d’exercice des métiers de soignants. Dans certains Ehpad, on parle de maltraitance institutionnelle.». Elle reconnaît le secteur « en souffrance » et a une formule bien frappée : « Si l’on doit faire en sorte que l’EHPAD soit un «lieu de vie dans lequel on soigne», il devient en réalité de plus en plus un «lieu de soin dans lequel on vit ». Et maintenant ?

  • Le constat et sans appel mais l'exécutif dans sa folie libérale s'en moque, sa politique ne peut pas s'embarrasser de ces détails oiseux. Juste calmer le jeu, désamorcer par le baratin qui fait croire qu'on s'en occupe en mettant le moins d'euros possible.

Le 14 mars 2018, les députées Caroline FIAT et Monique IBORRA déposent auprès de l'Assemblée Nationale un rapport sur « les établissements d'hébergement pour personnes âgées dépendantes ». La dépêche de l'agence Reuters titre « Un rapport parlementaire alarmant sur les Ehpad ». L'introduction donne le ton : « Fermons-nous les yeux depuis trop longtemps sur le quotidien de ces établissements ? ...La profonde crise des EHPAD ne peut laisser indifférent. ». Le constat est clair : «  une charge de travail de plus en plus lourde, des effectifs qui ne correspondent pas encore aux besoins, des difficultés de recrutement.. » « Encore » comme c'est optimiste ! Evidemment, il faudrait un autre budget...

« Conclusion de Mme Caroline Fiat, co-rapporteure :
Face à l’urgence sanitaire et sociale dans laquelle se trouvent les EHPAD, il faut revenir aux fondamentaux d’une véritable politique de solidarité pour le vieillissement. Ainsi, rien ne sera possible sans une détermination largement partagée de remettre la personne, qu’elle réside ou qu’elle travaille en EHPAD, au coeur de nos choix. Il faudra aussi, au-delà des très belles propositions que formule la mission, réfléchir à ce que nous voulons comme philosophie pour les établissements. Les errements de la réforme de la tarification, les très dures conditions de travail des professionnels mais aussi les réussites observées par la mission, notamment dans le secteur public et associatif, les exemples étrangers, nous montrent tous que l’accompagnement de nos aînés ne saurait reposer sur la recherche du profit, que certains poursuivent encore malheureusement. Au contraire, il nous revient à présent de ne plus compter que sur les sentiments nobles que nous avons pour les plus fragiles en nous en donnant les moyens. ».

Le rapport fait 31 propositions. Voici la première  : « Rendre opposable une norme minimale d’encadrement en personnel « au chevet » (aides-soignants et infirmiers) de 60 ETP[équivalent temps plein] pour 100 résidents, dans un délai de quatre ans maximum, ce qui revient à doubler le taux d’encadrement actuel. ». Il préconise une évolution de l'EHPAD et cet enfermement des dépendants en « un établissement ouvert sur l’extérieur, proposant une multiplicité de services organisés autour d’une logique de parcours de vie et de soins de la personne âgée et de décloisonnement entre le sanitaire, le social, et le médico-social. Il devra à la fois accueillir un public extérieur dans ses murs et exporter ses prestations au-delà de ses murs », sans oublier le maintien à domicile avec les prestations d'EHPAD.

A la suite du rapport et de l'action syndicale, Agnès Buzin, ministre de la santé, « a fait un geste, [mais] écarté d'emblée la demande du taux d'encadrement d'un professionnel pour un résident réclamé par les syndicats. "Ce ratio n'a aucun fondement théorique ou scientifique et il ne peut être considéré comme une norme". Ce ratio était celui proposé par le Plan solidarité - Grand âge présenté par Philippe Bas, ministre délégué à la sécurité sociale en juin 2006. Il visait "les personnes âgées les plus malades et les plus dépendantes". » Réclamé en 2006, vous avez bien lu !

Dans ce rapport, la détresse, les conditions de vie des résidents souvent indécentes jusqu'à la maltraitance, le surmenage des personnels insuffisants et souvent insuffisamment formés mais aussi les réussites d'établissements qui ouvraient des possibilités. Un rapport complet qui restera lettre morte dans la politique d'économie forcenée du gouvernement Macron-Philippe. Juste des mesures ici et là - Buzyn butine - de compensation sans changer de politique et d'objectif.

  • Bref, la situation loin de se redresser depuis l'élection présidentielle s'est considérablement dégradée malgré les alertes, les luttes, les rapports. Macron n'aimerait-il pas les vieux ? Non, il est indifférent, c'est encore plus simple : le fric ailleurs.

Le 4 avril 2018, Médiapart organise un débat « Hôpital : alerte sur les conditions de travail » qui sont aussi une alerte sur les conditions de soins et de prise en charge. Malika Belarbi, aide-soignante en EHPAD public en Ile-de-France et syndicaliste CGT y intervient dès la 14ème minute.

La réponse apportée contre ces dysfonctionnements ? Le Huffington Post du 3 novembre 2018 rapporte le cas d'Hella Kherief, aide-soignante à Marseille, licenciée de l'hôpital privé dans lequel elle exerçait au lendemain de la diffusion d'un reportage d'« Envoyé spécial », où elle racontait les conditions dans lesquelles étaient traités les résidents des EHPAD privés lucratifs.

Une deuxième de grève des organisations syndicales et associatives est organisée le 15 mars : Ehpad et aides à domicile: le mouvement se poursuit.

La tragédie peut s'enclencher grâce à cette politique désastreuse. C'est elle, ce sont eux les coupables toujours en fonction, cette politique criminelle qui a laissé les EHPAD dans une vulnérabilité extrême, résidents et soignants dans ces établissements, pour n'avoir chercher qu'à ouvrir le marché juteux de la dépendance aux actionnaires et désengager le financement de l'état. Les vieilles dépendantes c'est trop cher ! Il suffira d'un virus pour plonger les EHPAD dans le drame et précipiter dans la mort des milliers ? dizaines de milliers ? davantage ? de personnes âgées dépendantes. Terribles responsabilités. Ils crient « Fatalitas ! » Nos dirigeants ne sont jamais à court d'irresponsabilité.

II - Mort en face, sauver les vivants

Et le virus vint en EHPAD semant l'angoisse, la maladie, la mort, le déchirement. De petites employées pour nos vieux, ces femmes unies dans l'adversité font face avec les faibles moyens du bord et l'immense courage devant l'épreuve de la mort qui fauche comme jamais.

Consulter : Coronavirus : nombre de décès par département, âge des malades, réanimations…Visualisez l'évolution de l'épidémie en France et en Europe

Lire : "Emmanuel Macron et ses milliards de masques manquants"

La pénurie des moyens de protection a facilité l'entrée du virus qui a pu se répandre dans les EHPAD . Même une livraison avérée (peut-être pas la seule) de housse mortuaire en lieu et place de masques ! Une fois rentré, le virus a pu se répandre d'une personne à l'autre toujours par manque de protections complètes ou réellement efficaces : masques, gel, tenues, le tout distribué au compte-goutte (c'est comme passer entre les gouttes sans parapluie) avec des livraisons, quant il y a eu livraison, de petits volumes bien insuffisants. Pénurie n°1 qui a mis tout le monde en danger avec des contaminations croisées en interne et le risque de contamination dans les familles des soignantes. Ainsi dans quelques EHPAD , les soignantes ont décidé de rester 24h/24 le temps de l'épidémie. Respect. Les mots manquent pour nommer justement cette abnégation doublée du plus haut sens des responsabilités, d'une implication qui dépasse bien des entendements.

Sans cette pénurie due a une absence de stocks ou des stocks au volume ridicule de tous les moyens de protection et de tests, il eut été possible de séparer les résidents contaminés des autres non-contaminés peut-être même de les regrouper ailleurs. Pour cela, il fallait tester tous les résidents. Quand deux ou trois seulement sont testés positifs, on ne teste pas les autres mélangeant contaminé.e.s et non contaminé.e.s, un aveu de pénurie de tests autant que dire « c'est foutu, débrouillez-vous ». Il eut été possible de protéger efficacement tout le personnel non de le mettre en danger permanent. Nos chers dirigeants donneront masques et autres protections quand la contamination aura bien progressé chez les soignantes !

Bien sûr, Mme Touraine alors ministre de la santé a liquidé le stock de 2011 et transféré la responsabilité des stocks aux entreprises mais le gouvernement Macron aurait pu s'en inquiéter pour le reconstituer depuis 2017 ! Bien sûr il ne pouvait prévoir ni l'épidémie ni sa virulence mais reconstituer des stocks, il pouvait ! Dès le début de l'épidémie, disons dès le premier mort italien au moins, ses services, son ministre de la Santé, son directeur général de la santé pouvaient ne pas tergiverser et attendre, saisir les réseaux qui se sont présentés avant ce chacun pour soi mondial où tous les coups du plus riche sont permis. C'est même un peu du ridicule d'amateurs qui éclabousse la France et ses dirigeants. Trump, l'ami américain qui pique la cargaison de l'avion pour la France en payant trois fois plus cher ! Dans le monde capitaliste, c'est le plus requin qui gagne, pas la solidarité. !

De fait, dans ce contexte de pénurie généralisée, les EHPAD et leurs occupants sont laissés à l'abandon quoiqu'en dise la communication qui enfume, les laissant faire avec et bricoler-maison. Un abandon face au danger, à l'angoisse, face à la mort qui fauche en gerbe, personnels et résident.e.s, sort scellé dans une lutte en interne de tous les instants pour accompagner jusqu'au bout dans cette tragédie dantesque qui se déroule à l'abri des regards et de la situation réelle des morts. La nécessité a bon dos. Je connais des dérogations qui ne peuvent pas l'utiliser, cet argument !

La dernière mesure préconisée de « protection » par le Ministre de la Santé, dépassé par l'ampleur, contraint à du sauvetage permanent réel ou d’illusionniste est le confinement dans la chambre de chacun.e des résidents. Baguette magique ! Avec du personnel insuffisant, femmes mal ou non protégées, dont une part (!) est contaminée, avec des résidents contaminés, malades critiques en proie à l'étouffement, accompagner en nombre jusqu'à la mort est un défi considérable combiné à la durée de ce confinement mortifère et l'angoisse de mort installée. Si simple avec des personnes qui par leur état mental, oublie tout en quelques minutes et d'abord la situation de l'Ehpad, le virus, son danger et le confinement dans la chambre ? Mesure séduisante sur le papier, raisonnable en somme. En réalité, c'est un épouvantable cauchemar à vivre qui va changer plus d'une vie.

La situation hospitalière dans de multiples régions avec les entrées toujours plus nombreuses en réanimation, les besoins en oxygène, en respirateurs toujours plus nombreux, les médicaments pour l'intubation, contraint de plus en plus d'équipes médicales épuisées et dans la fureur de sauver, dans un huis-clos terrible, à trier ceux qui pourront vivre peut-être et ceux qui mourront. Cette contrainte de décider de la vie ou de la mort est une horreur et une abomination. Elles ne seront jamais comptables de ce tri macabre qui en rappelle d'autres. Par la suite, sans tarder, il faudra prévoir un accompagnement réel et sur la durée, nécessaire pour les accompagner afin que ne soit pas enfoui et refoulé ce stress qui revient en stress post-traumatique, cette fausse responsabilité écrasante et son cortège de troubles psychiques qui peut en résulter. Le titre universitaire n'est pas une protection, il peut donner un fausse assurance aux « esprits forts ».

La conséquence de cette situation hospitalière est évidente pour tous les résidents d'EHPAD : pas d'hospitalisation, pas d'oxygène, pas de respirateur (le danger sanitaire réel mis en avant pour faire oublier cette terrible conséquence).Touché c'est coulé. Il faut se débrouiller en interne avec les moyens du bord et la mort qui rôde : le bateau coule, pas de canots de sauvetage, pas de bateaux-secours mais la radio fonctionne et l'équipage bien malade assure tout ce qu'il peut assurer, le bateau coule dans l'immensité du silence de la mer.

Pourront-elles écrire, celles qui s'en sortiront, pour dire demain ce qu'elles vivent aujourd'hui ? Comme pour les équipes médicales, les prendre en charge aussi après, réellement. Elles qui prennent tout sur elles aujourd'hui comme hier, invisibles aux puissants ; elles qui ont ramé, trimé, assumé, soigné, parfois maltraité parce qu'impossible de faire autrement dans des situations d'indigence qui les dépassent ; elles, déconsidérées, mal payées depuis toujours, ignorées dans leurs qualifications pour être remplacées au pied levé, femme contre femme intérimaires interchangeables comme si ce travail était une disposition de toutes les femmes, un sens féminin inné irremplaçable et payable quat'sous ou deux balles, totem du machisme éternel ; elles, qui risquent la maladie, leurs vies à chaque instant de cette mission assumée qui n'est plus un métier, risquant de ne plus revoir leurs familles, leurs enfants, de sombrer avec ces navires en perdition malgré le courage héroïque, le combat de chaque instant, conscientes du péril refusant de s'y arrêter ou de fuir. Elles n'abandonnent pas au péril de leur vie. Une prime pour solde de tout compte ? Certainement pas ? La dette sera lourde et due.

Lire : « A l’Ehpad des Quatre-Saisons, la vie et la mort au jour le jour », Florence Aubenas, 31 mars 2020. Merci Florence et chapeau bas.

  • Tout n'est pas fatalité et imprévisible. Trop facile « messieurs qu'on nomme grands » de se draper dans ces facilités qui exonéreraient de toute responsabilité comme à Waterloo la pluie !

Tous les responsables sont au pouvoir ou l'ont quitté, congédiés par le vote. La responsabilité des dirigeants et de leur politique est pleine et entière : ils ont refusé les moyens pour faire face. Ils ont construit les conditions du désastre qui se déroule hors de nos yeux, dont on ne saura le chiffre exact que longtemps après pour éviter la colère du peuple (comme pour la canicule de 2003).

  • Les décisions politiques peuvent être criminelles quand liberté, égalité, fraternité sont les principes même qui devaient les conduire. On ne sert pas le peuple, sauf en discours menteurs et trompeurs, quand on sert l'argent !

Qui a laissé les EHPAD s'enfoncer dans la misère et le dénuement quand les personnels, les organisations syndicales criaient en vain, alertaient en vain depuis tant d'années ? Alors, au-delà des déclarations de circonstances et des éléments de langage qui fait le robot, le sort des résident.e.s même chroniqué, décrit, validé, prouvé, ils s'en moquaient. Invariablement, ils donnaient in fine quelque somme mais surtout pas assez pour aller vers un règlement réel. Bref des expédients pour désamorcer illusoirement la lutte et pouvoir dire face à l'opinion (la com) qu'on fait ce qu'il faut, soyez tranquille les jamais contents !

Lire : « L’exécutif se prépare à une «tragédie» dans les Ehpad »

- Qui a laissé des EHPAD devenir vétustes et indignes ? Qui a permis au secteur hautement lucratif de se développer pour gagner de l'argent sur la dépendance et les familles, pour ne plus investir d'argent public mais continuer avec le CICE, le C.I.R avec puis sans ISF, à empocher ... ? La même politique défaillante d'un président à l'autre mais celui-là comme jamais !

- Qui a laissé les rapports et enquêtes parlementaires successives sans ambiguïtés sur l'urgence sans réponses sérieuses et dignes, conséquentes ?

- Qui a transféré la responsabilité des masques et protections aux entreprises pour en débarrasser ? Qui sont responsables de cette incroyable pénurie de produits de protection si humbles (hors respirateurs) et si nécessaires en laissant filer la production ailleurs, en Chine ou en Inde comme pour les principes actifs des médicaments en pénurie chronique, en ne gardant pas un stock conséquent pour faire face, en ne reconstituant pas un stock conséquent de tous ces produits qui font tant défaut  ?

Lire : « Masques: les preuves d’un mensonge d’Etat »

Elle est où l'indépendance de la France quand elle dépend de fournisseurs à l'autre bout de la planète et de circuit d'acheminement de part le monde dans cette loi du marché dont on voit maintenant combien elle se paie  ? Et Luxfer dont les salariés réclament la nationalisation pour produire sous quinze jours de l'oxygène médical qui peut faire défaut : encore une future pénurie quand la décision n'est pas prise ?

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Luxfer, seule usine européenne à pouvoir fabriquer des bouteilles d'oxygène médical nécessaire aux réanimations est fermée depuis novembre 2018.

Avec sa nationalisation, « le plan de relance de l’activité, élaboré par la CGT et les salariés, garantit que l’outil de travail, maintenu en état pendant l’occupation des locaux, peut être immédiatement réactivé avec la livraison des premiers produits dans un délai de deux mois. » déclare André Chassaigne, député.

Dernière minute : L'Etat refuse la nationalisation de l'entreprise Luxfer de Gerzat pour fabriquer des bouteilles d'oxygène médical au prétexte que « ni les salariés, ni les machines ne sont disponibles pour reprendre l’activité, interrompue depuis fin 2019, ce qui rend la production impossible » Bruno Le Maire, 2 avril 2020. C'est un mensonge !

Bruno Le Maire montre ainsi qu'il reste un passionné de l'orthodoxie libérale, prend le risque d'une pénurie - une de plus - de bouteilles d'oxygène indispensables en réanimation sauf à les commander (et livraison un an après ?) au prix fort aux capitalistes anglais en situation de monopole.
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Nos ancien.ne.s ont été abandonné.e.s peu à peu et depuis longtemps par la Puissance Publique. Trop cher. Servir les actionnaires, servir le capitalisme financier mais ne pas servir ceux qui finissent leurs vies dans ces établissements de fin de vie, choix d'une société qui ne veut pas voir la vieillesse, la dépendance, la déchéance physique et mentale, la mort, qui ne laisse que le suicide violent à ceux qui n'en veulent pas. Tuez-vous si vous voulez seulement violemment mais n'en demandez pas plus.

Même pas la sédation profonde et continue, cette procédure si lourde qu'elle ne peut plus s'appliquer ! Nos vieux peuvent claquer en s'étouffant. Quelle horreur ! Qui sommes-nous devenus pour l'accepter ? Que n'avons pas eu le courage de dire ou de faire ? Ne les avons-nous pas laissé faire malgré tout, ces princes qui nous gouvernent, nous dominent, nous imposent ?

Lire : 3 avril "Fin de vie, contention: les Ehpad en pleine crise éthique"

Parce qu'ils et elles sont trop âgé.e.s, trop abîmé.e.s physiquement et psychiquement, bref, considéré.e.s pas sauvables, elles et ils n'auront pas de réanimation, pas d'hospitalisation mais resteront dans leur établissement qui devient un mouroir pour des morts en série. Dites-moi que c'est un mirage, une illusion, une thèse complotiste, un emballement… mais je sais bien qu'il n'en est rien.

Les familles pourront demander des comptes. Elles qui payent pour le bien-être de leurs aînées, ne peuvent même pas accompagner les derniers instants terribles de leur parent, ni accompagner leur mort à la crémation ou l'enterrement, dans la menace de la saturation des chambres froides et la pénurie de cercueil.

En arriver à sacrifier de fait les plus vieux d'entre nous, notre futur, dont le chiffre final dira l'étendue, nous fait remonter très loin dans la civilisation à la loi du plus fort. Il est le point culminant de l'horreur d'un monde de destruction où le fric-roi pille, empoisonne et tue. Nous en serons tous orphelins et comptables pour le renverser. Après guerre, le programme du Conseil National de la Résistance, la vague des nationalisations, l'organisation des services publics, la création de la Sécurité Sociale et tant d'autres réformes sociales et politiques avaient ouvert un avenir meilleur que ceux-là même qui disparaissent ont connu jeunes. Il nous appartient désormais de renverser cette dictature des marchés, ce capitalisme mondialisé pour reconstruire une société solidaire, ouverte et accueillante pour faire face et pas seulement s'adapter aux défis des temps qui sont là, rupture anthropologique majeure – et politique – qui s'oppose à cette séquence historique de morts de masse par ce virus inconnu, pas dû au hasard et à l'imprévisible. Rien n'est jamais acquis à l'homme, mais c'est ce combat, ensemble et avec chacun en soi-même, qui est porteur d'espoirs et de vie meilleure jamais définitivement acquise.

Pour le moment à l'écart du monde, meurent ces vieux qui, avant de mourir, vivent une dernière croix. Nous en serons tous comptables et tous redevables à ces soignants. Colère, tristesse, espoir, dette, doivent nous inciter puissamment à nous mettre aussi en question, pas seulement faire le procès des politiques : qu'avons-nous accepté pour consommer ? Que faisions-nous devant notre télé ou aujourd'hui avec ce portable toujours dans la main ? La solidarité ne peut plus n'être trop souvent qu'un mot. Apprenons.

Les gouvernements successifs et celui-ci en premier lieu :

  • savait tout de la situation en EHPAD, de la situation des stocks de protection virale,

  • ont refusé les mesures nécessaires,

  • ont laissé se dégrader la situation où les sous-effectifs abyssaux sont la norme,

  • ont tout fait pour faciliter le développement d'un secteur privé lucratif et le désengagement de l'état.

Pour le reste : productions hors de France, stocks inexistants ou ridicules, provoquant dès le départ de l'épidémie une gestion de la pénurie et de l'insuffisance niée, maquillée en arguments sanitaires changeants et fantaisistes sans égard pour ceux qui se sont mieux protégés que nous dans d'autres pays ; une communication qui enfume en parlant de commandes de plus en plus élevées comme si c'était livraison et la distribution, de livraisons ridicules au regard des 40 millions de masques hebdomadaires nécessaires, pour ne parler que des masques. Peu à peu se lève le voile sur la pénurie, l'impréparation avec toujours ce temps de décalage sur l'événement qui rend bien nécessaire le journalisme d'investigation.

Quel surcoût ce constat pour les finances publiques ? Un peu comme l'inondation qui coûte plus cher quand on construit en zone inondable ..

Tous les risques ont donc été pris pour être pris au dépourvu du Coronavirus. Cet état des lieux avant l'épidémie permet de comprendre que dans ces conditions de départ, le naufrage actuel des EHPAD était inévitable, scellé dès son origine. La responsabilité est là. Il est assez hasardeux de parler de guerre à propos de cette pandémie. A ce compte-là, notre chef de guerre est un Gamelin pas un De Gaulle. La ligne Maginot est largement franchie, c'est même l'Occupation. Il nous reste donc la RESISTANCE.

Lire : « Hôpital public: la note explosive de la Caisse des dépôts »

et : "Covid-19 Les Ehpad se préparent au pire"

Nos vieux qui meurent du virus meurent aussi de nos renoncements, de nos petites lâchetés, des politiques, des élu.e.s que nous avons élu.e.s

Pour qui sonne le glas ?

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