Face aux périls majeurs, sagesse de l'unité, courage de la résistance ( 1 )

La claire victoire de Joe Biden met fin à la période désastreuse organisée par un président sans foi ni loi. L'unité derrière ce candidat fut la condition minimale pour gagner. Il nous faut pourtant considérer les multiples périls majeurs qui menacent la paix, la République et la démocratie, dans le monde, l'Europe et la France pour les surmonter, avec courage et unité

1 - Souffle d'espoir et de mobilisation : la victoire de Joe Biden et Kamala Harris

Enfin ! La claire victoire de Joe Biden et Kamala Harris met fin à la période désastreuse et chaotique organisée par un président sans foi ni loi ni parole qui n'a eu de cesse de proférer menaces, accusations, fausses vérités, désorganisant la géopolitique mondiale, détruisant tout accord multilatéral sans jamais entrer dans une stature d'homme d'état mais toujours bateleur grosse caisse. Quand bien même accompagnerait-il le déni borderline de sa défaite de multiples procédures judiciaires d'arrière-garde, son destin est scellé. Pourtant, les semaines avant son entrée en fonction (20 janvier 2021) "seront longues, mouvementées, et à hauts risques". Il n'a pas appuyé sur la gâchette des suprémacistes blancs, pas si mal pour ce dangereux personnage.

Il faut dès à présent porter au crédit du nouveau président le choix judicieux de sa colistière : Kamala Harris qui est donc la première femme vice-présidente des Etats-Unis, la première qui va se trouver en position favorable pour la présidence dans quatre ans voire en cours de mandat. C'est Biden qui le lui a mis le pied à l'étrier.

Sans nul doute, ce changement majeur gagné aux poings, non par KO, évite-t-il le péril d'un nouveau mandat de Trump qui conduirait avec certitude le monde dans la nuit des temps de l'affrontement y compris armé, du chacun pour soi, du droit remanié pour dominer le peuple. Nous pouvons nous en féliciter et le mettre au crédit d'un candidat qui a su prendre l'exact contre-pied du pantin pitoyable, en maîtrisant son langage, son action, sa campagne tout en modération apaisante apportant enfin une humanité à cette réglementation des élections largement surannées. Depuis le 3 novembre, jour d'élection, Biden a su appeler au calme et à la patience avec prudence et détermination, redonnant une dignité perdue à la parole présidentielle. Il n'a pas le charisme dit-on mais du caractère et de la sensibilité, l'expérience d'une longue vie de combats politiques et personnels qui forgent la profondeur d'une réflexion sur la vie, les êtres humains, une détermination et une empathie à défaut de cynisme quasi-général des dirigeants du monde. Peut-être enfin a-t-il atteint l'âge de la présidence qui peut apporter apaisement et sagesse, même relative, à ce pays déchiré, au racisme systémique, violent avec des individus armés toujours prêts à tirer (dans le dos pour les afro-américains si ce n'est le genou pour étouffer), il peut contribuer à diminuer la tension dans ce monde de T-Rex.

Non qu'il faille voir en lui l'homme providentiel, le magicien capable de sauver le monde mais l'homme qui porte à la fin de sa vie une responsabilité exigeante avec compétence et sérénité qui n'est peut-être pas qu'apparente, qui peut contribuer avec d'autres à rediriger le destin d'une planète en péril y compris avec ses limites politiques dans un environnement politique mondial peu favorable ; sans l'amertume du vieillard qui prend sa revanche sur la vie qu'il aurait voulu avoir mais dans une résilience au long cours, une expérience longue qui relativise pour viser l'essentiel, qui n'a pas totalement dénaturé le jeune homme épris d'ambition certes mais aussi de valeurs qui nous sont communes.

On pourra gloser – certain.es adorent ressassés longuement et rétrospectivement réécrire l'histoire – sur la préférence d'un.e autre candidat.e, Sanders en particulier. Il n'est pas dit qu'un.e autre candidat.e aurait réalisé cet exploit quand 71 millions de voix se sont portés sur le président sortant pour une petite moitié d'électeurs avec un taux de participation sans égal depuis la présidentielle de J.F.Kennedy (8-11-1960). Certes nous eussions voulu entendre bien d'autres propositions plus progressistes mais le but d'une élection présidentielle est de gagner, pas de figurer héroïquement au classement même, campagne menée sabre au clair et content de soi, approuvé par une minorité même forte mais de gagner.

En France, en 2017, Benoît Hamon a montré la limite de l'exercice avec sa proposition-phare de revenu universel qui est pourtant dans cette période la seule réponse urgente à apporter sans attendre pour limiter la casse sociale et humaine dans au moins une expérimentation à grande échelle.

La leçon d'unité du parti démocrate pour gagner

Nous avons eu du parti démocrate, une leçon d'unité dont nous, français.es de gauche et surtout partis et rassemblements politiques de gauche pourrions remarquer, apprécier et en faire bon usage pour notre prochaine présidentielle : les candidats démocrates à la primaire ont publiquement déclarés leurs soutiens, traduits en acte ; tout l'appareil du parti démocrate s'est placé derrière son candidat. Un exploit pour nous qui adorons diviser en mille feuilles nos forces déjà pas vraiment majoritaires. Ce fut la condition première à ce succès électoral, l'unité sans faille derrière ce candidat.

En France, nous préférons tirer sur nos partenaires, nos alliés politiques possibles, par de petites phrases assassines, des formules incisives, par des détails montés en épingle, par la valorisation incessante des divergences en oubliant l'essentiel et le commun, plutôt que de constituer une force solide, mobilisatrice, unitaire et l'emporter face aux périls qui sont là. Nous avons là une leçon à recevoir de ce nouveau monde déjà ancien que nous vilipendons volontiers en bons donneurs de leçon de démocratie. Au-delà des différences, elle nous engage à nous unir pour gagner.

Dans ce pays où les armes automatiques peuvent blesser et tuer à tout moment, la tâche d'atténuer les divisions exacerbées de l'histoire récente et ancienne de ce colosse aux pieds d'argile, faire nation plus apaisée sera prioritaire et majeure, défi ô combien difficile pour faire reculer cette guerre civile latente, ces explosions de violences armées toujours facilitées par la circulation massive d'armes automatiques et de guerre dans cette Amérique qui ne s'est jamais remise de la violence de la conquête de l'Ouest, du lynch et du colt, armes au crépitement multiples présentées comme le nec plus ultra de la liberté individuelle !

Pas d'illusion pour autant, quelle que soit la qualité personnelle et les propositions avancées, même modestes du président Biden, sans la majorité au Sénat (très problématique, lire ici), il peut se heurter à l'obstruction plus ou moins systématique des sénateurs républicains pour bloquer toute réforme progressiste aussi longtemps que le parti Républicain le décidera. Sans la majorité au Sénat, ce sont ces sénateurs républicains qui vont finalement décider d'une bonne partie des résultats de ce mandat. A tout le moins, à défaut, un compromis sera à trouver avec ce groupe majoritaire qui peut tout aussi bien édulcorer tout projet initial. Nul doute non plus que dans maints domaines, même remis sur des rails civilisés, la politique des USA ne changera pas notamment dans ses relations internationales. Biden n'est pas Sanders.

N'oublions pas non plus la Cour Suprême : avortement, achat et détention d'armes, mariage gay, réchauffement climatique, santé et Obamacare, politique d'immigration, autant de domaines où la Cour suprême avec six conservateurs contre trois démocrates peut apporter des jugements rétrogrades modifiant profondément la législation. Cette sixième juge introduite par un coup de force, certes légal, dernier héritage du forcené Trump le permet.

Trumpisme sans Trump ?

Le trumpisme disparaîtra-t-il avec Trump ? Rien n'est moins sûr : cette arrogance, ce mépris à asséner comme vérité les pires mensonges, ce mépris pour la preuve, la science, les autorités académiques, quantité de personnalités, de collaborateurs virés en nombre de son équipe tout au long de ces longues quatre années, aussitôt conspués, avilis, ce langage vulgaire de café du commerce, le déni permanent contre le Réel et surtout la démonstration faite qu'on peut gagner en proclamant la détestation, le racisme, le sexisme écoeurant, la haine des institutions, la supériorité d'une soi-disante race blanche, l'assentiment coupable des factions extrémistes, de la Police qui tue en fonction de la couleur de peau et bien d'autres portes ouvertes vers l'abîme ne se refermeront pas de sitôt. Il est et restera un exemple de réussite malgré cet échec à tous les salauds de la planète, dictateurs sanguinaires et cyniques présents et à venir, arrivistes et ambitieux sans scrupules pour qui tout est bon qui amène au pouvoir, fin qui justifie tous les moyens, prêt à vendre, à trahir qui que ce soit et d'abord le peuple duquel ils parlent en son nom.

Sans regard biaisé, regarder le monde, l'Europe, la France en face

Cette élection abat le mur de la honte de cet ancien président, apporte de l'espoir même si à distance et pour nous, il ne peut être que mesuré. Pour autant, il nous faut regarder le monde, l'Europe et la France en face pour sortir de cette spirale, ce tourbillon qui peut amener le pire dans un monde dévasté. Au-delà d'une posture optimiste, pessimiste ou fataliste, regards biaisés qui masquent une partie du réel, il nous faut bien considérer qu'après tant d'années où nous le craignions, où nous le sentions venir, avenir pourtant résistible, nous sommes entrés pour un temps indéterminé et long, dans un tunnel assombri de violences, de lâchetés, de racisme assumé, d'attaques tous azimuts des libertés fondamentales comme des fondements de la démocratie, des querelles subalternes, des batailles incessantes de Tour de Babel, face aux périls majeurs qui sont là : l'épidémie de Covid et le terrorisme enraciné sans fin prévisible avec son cortège d'arbitraires, de surenchères législatives répressives et toujours plus liberticides, adoptées en urgence et dans l'émotion, la santé mentale et physique des populations, les amalgames éhontés des autorités qui ne protègent pas, les conséquences du réchauffement climatique et de la baisse considérable de la bio-diversité, le racisme et la racialisation forcenée des extrémistes qui ne sont plus qu'aux extrêmes, l'amalgame entre Islam et islamisme qui tend à désigner cette religion comme favorisant le terrorisme, la laïcité dénaturée et agressive qui monte dans ce pays, nouveau langage de la fascisation des esprits, sont quelques-uns des périls majeurs qui nous ont fait entrer dans ce sombre tunnel dont il faudra pourtant sortir. Il faudra trouver c'est-à-dire construire la sortie de ce tunnel au plus vite. Il enterre peu à peu les valeurs de la République, marginalise la démocratie comme inefficace, obsolète pour mieux la liquider et mettre en place ces régimes autoritaires de surveillance pointilleuse de la population, la répression des opposants et des opinions critiques.

L'évolution générale des démocraties en régime autoritaire privatif des libertés fondamentales, constat visible, est corrélatif à la montée de ces périls, tout simplement pour réprimer les réactions de contestations, d'exaspération, de révolte, des populations qui ne peuvent et ne veulent plus s'en laisser compter comme le montre en creux la montée des adeptes du complotisme. La presse-poubelle surtout télévisée comme à son habitude joue les auxiliaires de la peur, suscite les polémiques, donne la parole aux racistes, aux sexistes, aux coupeurs de tête pour l'audience mais se tait sur l'extrême-droite. Le pouvoir, les partis politiques, des élus nationaux, régionaux ou de grandes villes sont décrédibilisés, résultat des conflits d'intérêts toujours plus nombreux, des affaires, de la corruption qui ne dit pas son nom (un ancien président de la République, innocent comme l'agneau, mis en examen pour association de malfaiteurs, faut le faire ! Il bat Cahuzac d'une courte tête, le peloton des condamnés est derrière, les époux Balkany tiennent la corde avec le couple Tibéri. Nous laissons nos lecteurs reconnaître la suite de la charrette). La rhétorique de la « seule politique possible » avancée par tous les gouvernements depuis celui de Raymond Barre, meilleur économiste de France disait Giscard durant son septennat (1974-1981) pour mettre un terme à la contestation, aux critiques, intoxiquer, n'est plus crédible. Personne ne croit plus qu'une seule politique est possible. Des alternatives sont possibles.

Notre prochaine publication traite de quelques points saillants de la situation actuelle en Europe et dans le monde.

 

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