Initiative militante et citoyenne: Maison des Résistances et des Résiliences

Ce samedi 17 octobre, à Clermont-Ferrand, une initiative militante et citoyenne a squatté un édifice désaffecté pour la transformer en un lieu où se rassembler, s’organiser, croiser les luttes et pratiquer ensemble l’éducation populaire. Voici ce projet et sa première journée. Ils et elles vous y invitent.

Ce samedi 17 octobre, à 13h30, derrière la maison des associations, fermée depuis décembre 2019*, une trentaine de militants – la plupart ont entre 20 et 35 ans- se retrouvent pour une action impliquant l'entrée dans un lieu et sa prise de possession pour devenir « La Furtive, Maison des résistances et des résiliences ». Signé par vingt organisations (liste à la fin), dont une partie seulement est présente ce jour, le texte "Tribune Collective" expose le projet.

Proclamation Tribune collective © Georges-André Photos

Cette décision d'investir un lieu et de l'aménager part d'un double constat, liant but et moyen : « À Clermont-Ferrand, mais aussi partout ailleurs, des ponts se sont dressés entre les luttes écologiques et sociales. Les réflexions et actions menées conjointement par les associations, collectifs, syndicats et mouvements sont de plus en plus courantes. Qu’elles soient sociales, environnementales ou culturelles, les revendications qu’ils portent sont à la fois plurielles et convergentes. Il s’agit donc de prendre conscience du caractère essentiel et de la complémentarité de ces luttes, mais aussi d’agir en conséquence. »

Le projet « La Furtive » a germé voilà plus d'un an, dans la tête de quelques militant.es. Il s'est imposé très vite comme une nécessité lors de journées « Convergence » à Lieu’topie voisin, projet reporté pour cause de Covid finalement décidé pour cette date ; une nécessité « afin de faciliter les mouvements de convergence et pour mener efficacement les actions de ces collectifs, il devient donc impératif de créer des lieux physiques où se rassembler, s’organiser, croiser les luttes et pratiquer ensemble l’éducation populaire. Pourtant, malgré cette urgence, il manque toujours cruellement de lieux et d’espaces dédiés à la rencontre et à l’expérimentation. »

« La Furtive » ? Ce projet de lieu-rencontre, signifiant au féminin, repose sur l'hypothèse d'une dynamique renouvelée après sa phase de lancement enthousiaste, une dynamique qui pourrait amener bien d'autres activistes, militant.es ou d'organisations à s'emparer et s'impliquer dans ce projet pour le faire vivre et évoluer. Ce qui est premier c'est le projet de lieu-rencontres et de convergence mais ce lieu n'est pas intangible, pas le seul possible. Il peut évoluer selon offre et possibilité.

Gouvernance partagée, autogestion et lutte permanente contre les rapports de domination sont les principes essentiels de fonctionnement. Pas de chefs (même si les décisions stratégiques ou d'action peuvent se prendre en cercle restreint rendant plus ou moins opaque le lieu de la décision) ; chacun est appelé à se positionner ou non sur chaque action à un niveau d'engagement choisi en utilisant les outils de non-violence et de désobéissance civile. La « Furtive » pour signifier discrétion, passage, impulsion, adaptation.

Par petits groupes, chacun se dirige vers cet endroit pour se retrouver à 14h30, place Louise Bourgeois, où des ouvriers s'affairent à la pose d'un escalier d'entrée à cette Tour Pascal désaffectée. Des ouvriers ? Oui, mais des militants, casque sur la tête, qui mettent la dernière main à l'entrée dans cette Tour : un escalier de bois posé à l'extérieur, un autre à l'intérieur, un porche en bois bientôt dressé devant la passerelle. C'est alors l'entrée dans une salle très sombre, quasiment vide où toutes les fenêtres sont obturées de panneaux de bois ajourés ne laissant passer qu'une faible lumière. 

L'entrée tour Pascal © Georges-André Photos
Très vite, des militants, agiles et légers, montent sur la tour pour planter une banderole.
La banderole hissée © Georges-André Photos
Toute la journée, l'organisation va se dérouler selon un schéma prévu enchaînant les moments différenciés pour terminer cette première journée par une « Assemblée Géniale » qui veut pérenniser cette occupation, en faire un carrefour d'expérimentations et d'actions ouvert à tou.tes. Chacun a une fonction choisie bien différenciée parmi un ensemble : ouvreurs, bloqueurs, observateurs, décideurs, temporisateurs, relation avec média... avant des ateliers qui organisent la journée et la suite. Cette organisation centralisée et structurée fait la preuve de son efficacité. C'est elle qui déjà le 30 novembre 2019 contre le Black Friday 2019 a été mise en œuvre.

Tout est prévu pour parer à toutes éventualités, y compris une éventuelle intervention policière. En fait de Police, un seul fonctionnaire en uniforme apparaît au loin sur le trottoir d'en face quelques heures après, aussitôt entrepris par deux dialogueurs tandis que des fonctionnaires en civil sont repérés.

Curiosité satisfaite avec l'entrée dans cette salle quasiment vide, le groupe se retrouve sur la place pour écouter la suite du jour : des ateliers vont préparer le reste de la journée et au-delà : Ateliers jardin pour cultiver bio-dynamique autour du bâtiment (il y aurait assez pour nourrir le quartier avec de la culture en hauteur !), atelier de préparation à la déclaration Tribune Collective (Valentin), atelier travaux-logistique pour aménager les salles, atelier de peinture (très soignée) de l'écriteau à poser au-dessus de la porte. Chacun choisit son atelier et se met au travail : plaisir de participer à cette co-construction, ruche travailleuse...

Les ateliers comme si vous y étiez

Atelier Jardin :

Atelier jardin © Georges-André Photos
Atelier Ecriteau :
Peindre et poser l'écriteau d'entrée © Georges-André Photos
Atelier Déclaration Tribune Collective : 
Atelier Déclaration publique Tribune collective © Georges-André Photos
Atelier Travaux-Logistique 
: « Du taf et travaux à fond pendant au moins 15 jours pour rendre le 1er niveau et les deux pièces du bas, agréables et aménageables ».
Georges-André Photos © Georges-André Photos
Devant le groupe sur la place qui est étoffée d'heure en heure avec curieux, habitants du quartier, militant.es, six personnes proclament cette Tribune collective (texte en fin de billet).

L'écriteau a été posé sur la porte d'entrée, elle-même posée. La salle a été équipée un minimum pour permettre de s'asseoir avec quelques matelas, un canapé, une table et des bancs. Grâce à l'équipement prévu (outils et matériaux), un panneau bois a été fixé au mur pour afficher différentes feuilles, en particulier les consignes sanitaires remarquablement respectées par la quasi-totalité des participants dans cette salle où maintenant tout le monde afflue. Il fait toujours aussi sombre ! Nos ouvriers-militant.es s'emploient à installer une ampoule branchée semble-t-il sur batterie. Après plusieurs essais, ça marche, la fée électricité… éclaire le panneau d'affichage. C'est suffisant !

Jeanne, une des organisatrices principales de l'action depuis son début, expose à tou.es le but de ce projet-lieu « ...Expérimentations affranchies de rapports de domination favorisant la convergence des luttes sociales en cultivant des méthodes d'autogestion, d'actions, de désobéissance et des projets culturels. ». A un autre moment, un militant expose les grandes lignes de la « gouvernance partagée ».

Il s'agit maintenant de briser la glace entre personnes qui ne se connaissent pas forcément et de recueillir les désirs, volontés, idées et projets de chacun par la stimulation de cinq questions successives. Le groupe se scinde en sous-groupes dont la configuration change à chaque nouvelle question. Ces données (post-it sur la table) vont alimenter les réalisations et actions participant d'une co-construction.

Les questions : Citer les rapports de domination qui vous touche particulièrement : Qu'est-ce qui fait que je me sentirais bien dans ce lieu ? Qu'est-ce qui ferait que je m'éloignerai de ce lieu, que je ne m'y sentirai pas bien ? Pourquoi j'ai envie d'un lieu commun ? Quelle(s) action(s) concrète(s) verriez-vous dans ce lieu ou en dehors ?

Les groupes © Georges-André Photos

Jeanne annonce que lundi, une entrevue en mairie est proposée. Il serait question de trouver un autre lieu plus sécurisé. Il est vrai que monter dans les escaliers vers la Tour devient à chaque étage plus risqué, marches manquantes, bois fragilisé et trous.

Il est près de 18h. L'Assemblée est terminée. Tandis que s'éloignent des militant.es, ceux/celles qui restent vont préparer la nuit et la suite de l'aménagement.

Une journée organisée, animée, en tous points réussie. Au-delà, la pérennité de ce projet, pour rester fidèle à ses ambitions et donner de beaux fruits, suppose de trouver des réponses collectives inédites à quelques enjeux complexes : Quelle organisation de la communication interne pour éviter la différenciation entre informés et d'autres, plus ou moins informés, qui y ont plus ou moins accès ? Comment éviter l'opacité ou l'invisibilité des prises de décision pour le plus grand nombre qui peuvent amener à une prise de pouvoir obscure, à bas bruit par des initié.es ? Comment organiser la discussion et le débat collectif pour entraîner des décisions débattues qui, pourtant peuvent demander une réelle discrétion ? Quelles régulations pour rester dans les principes de départ, éviter ce que chacun peut constater dans notre société : un langage et un discours qui se déconnectent  des pratiques (ce d'autant plus qu'il se présente progressiste et inclusif) ?

Un défi, un enjeu, une utopie, un vecteur de luttes à venir quand l'urgence n'est plus à démontrer. La porte est ouverte.

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* Cette Maison des associations, bâtiment municipal, a été fermée pour permettre l'extension de l'Ecole Supérieure de Commerce voisine. Les associations ont eu séparément une proposition de relogement plus ou moins satisfaisante.

Texte intégral de la "Tribune Collective"

Plus que jamais, la fragilité de notre système se révèle à nous et la nécessité de redéfinir collectivement de nouveaux modèles de sociétés s’impose. Le climat s’emballe, la sécheresse augmente d’année en année, les réservoirs de biodiversités sont sans cesse menacés et ce sont toujours les plus démuni·e·s qui, en première ligne, sont percuté·e·s de plein fouet par les récentes crises sanitaires, écologiques et sociales que nous vivons. En 2019, l’état d’urgence climatique et social a été déclaré symboliquement par nombre de citoyen·ne·s, collectifs et associations. La mairie de Clermont-Ferrand a également déclaré l’état d’urgence climatique, il y a bientôt un an. Pour autant, avons-nous réellement pris le pas sur cette urgence ?

Force est de constater que les institutions publiques, qu’elles soient volontaires ou non, ne suffiront pas à répondre aux enjeux qui sont les nôtres. La lutte et l’organisation citoyenne en collectifs et associations jouent aujourd’hui un rôle incontournable, tant pour espérer conserver un semblant de vie démocratique que pour imaginer, désirer et construire ensemble des mondes futurs à la fois nécessaires et souhaitables.

À Clermont-Ferrand, mais aussi partout ailleurs, des ponts se sont dressés entre les luttes écologiques et sociales. Les réflexions et actions menées conjointement par les associations, collectifs, syndicats et mouvements sont de plus en plus courantes. Qu’elles soient sociales, environnementales ou culturelles, les revendications qu’ils portent sont à la fois plurielles et convergentes. Il s’agit donc de prendre conscience du caractère essentiel et de la complémentarité de ces luttes, mais aussi d’agir en conséquence. 

Afin de faciliter les mouvements de convergence et pour mener efficacement les actions de ces collectifs, il devient donc impératif de créer des lieux physiques où se rassembler, s’organiser, croiser les luttes et pratiquer ensemble l’éducation populaire. Pourtant, malgré cette urgence, il manque toujours cruellement de lieux et d’espaces dédiés à la rencontre et à l’expérimentation.

Après la récente fermeture de la Maison des Associations et face aux alternatives peu satisfaisantes qui ont été proposées aux ancien·e·s occupant·e·s, des citoyen·ne·s sympathisant·e·s des associations/mouvements pour la justice climatique et sociale ont décidé d’agir en réquisitionnant un bâtiment vacant appartenant à la collectivité, et donc – rappelons-le – aux citoyen·ne·s.

En soutenant l’ouverture de ce lieu, nous souhaitons montrer notre détermination : la réquisition citoyenne est un acte politique et engageant qui reflète la nécessité d’une réponse radicale et populaire aux enjeux actuels. Cette réponse se doit d’être à la fois collective, sincère et positive.

Par notre soutien, nous nous joignons donc à cette démarche qui sert un objectif commun : expérimenter et cultiver ensemble les changements sociétaux nécessaires aux transitions écologiques et sociales, signifiant par là notre engagement dans la construction des mondes à venir.

Co-signataires : ADML 63 la Doume, Alternatiba 63, ANV COP 21 63, Citoyen.ne.s pour le Climat 63, La Cimade 63, Cocon, Extinction Rebellion 63, Les Gilets Jaunes 63, Un Guidon dans la tête, l’Hôtel des vil-e-s, Lieutopie, Osez le Féminisme 63, Le PARCC OASIS, Paroles de bibs, QUEER Auvergne, RESF 63, Les Résilientes, Union Communiste Libertaire 63 et Youth for Climate 63.

 

 

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