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Billet de blog 21 juin 2022

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Une aventure de Julie en Pays de Caux - 1

En ce début juillet, la pluie tombe sur Étretat. Depuis deux jours, sans arrêt elle tombe, pluie fine et fraîche, inondant les rues, d’habitude noires de monde, désertées pour le moment par les touristes. Les marchands de parapluies arborent un large sourire tandis que les vendeurs de glaces ne se montrent plus, sinon en faisant grise mine...

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Chapitre 1 – L’arrivée

Illustration 1
Sous le ciel gris et pluvieux Etretat et quelques bateaux © Georges-André Photos

En ce début juillet, la pluie tombe sur Étretat. Depuis deux jours, sans arrêt elle tombe, pluie fine et fraîche, inondant les rues, d’habitude noires de monde, désertées pour le moment par les touristes. Les marchands de parapluies arborent un large sourire tandis que les vendeurs de glaces ne se montrent plus, sinon en faisant grise mine. Entre falaise d’amont et d’aval, la plage s’étire sous un ciel gris, balayée par le va-et-vient des vagues conquérantes en marée montante submergeant le « Trou à l’homme ». Sur sa promenade, les parasols fermés attendent les beaux jours. Le vent d’ouest, sans excès, souffle sur la ville.

Dans sa chambre aux volets presque fermés, André s’éveille en s’étirant. Après un dernier bâillement, il se dit que, décidément, une bonne sieste c’est royal ! Puis, reprenant ses esprits, il se lève prestement et sort de la pièce pour dire aussitôt  :

« Dis-moi Babie, quelle heure est-il ? Ce ne serait pas l’heure d’aller chercher notre petite-fille au Havre ? »

Jeanne (affectueusement surnommée Babie par André) lit un magazine sur le canapé du salon. Elle tourne son regard vers l’horloge et lui lance :

« C’est l’heure et même bien l’heure ! Si tu veux te trouver sur le quai à 14h57, il vaudrait mieux ne pas traîner... Tu imagines si Julie ne te trouvait pas à sa descente du train ? »

En entendant ces mots, Dédé se lève résolument, frotte son visage avec ses deux mains sous un filet d’eau, enfile ses vêtements posés sur une chaise, boit un verre d’eau fraîche et embrasse sa compagne avec un sourire radieux. Dans sa joie, il laisse la clé de contact sur la table, mais Jeanne veille et les lui apporte au garage.

« Ah si tu n’étais pas là ! » dit-il avant de l’embrasser.

Quelques secondes après, la Logan Duster file vers Le Havre.

« Avec cette pluie, il me faudra bien trois quarts d’heure pour parcourir ces trente kilomètres, trouver la gare, une place de parking... voyons… il est... 14 heures... c’est bon ! » se dit-il en mettant la radio sur « France-musique ».

La musique aidant, il songe à ces deux années passées et le chemin parcouru depuis son arrivée ici en Pays de Caux. Il a souvent changé de domicile durant sa vie. De déménagement en déménagement, il a en vu défiler des pays, des paysages, des gens et des histoires si bien qu'il s'est demandé parfois si, au-delà des justifications, ce n'était pas une sorte d'errance qui ne dit pas son nom. Après bien des hésitations, il a voulu prendre sa retraite à Étretat. Pourquoi cette ville ? Peut-être cette gravure au mur de sa classe de CM2 qu’il regardait si souvent, en rêvant d'espace ouvert, d'un ailleurs... Ce pays l’apaise, lui donne goût à vivre chaque instant, avec ce sentiment de liberté qui donne une vigueur renouvelée. Il se sent en pleine forme. Il loue « Mondouillet », une petite maison dans la campagne, sur la route de Saint-Clair. Depuis, il arpente les sentiers sur la falaise, les chemins de terre tout proches quand, dans la lueur de l’aube, s’élèvent les premiers rayons, avant la chaleur, avant la foule. C'est pourtant au crépuscule flamboyant quand le soleil couché sur l’horizon embrase le ciel et la mer en une gerbe de feu que la poésie de son enfance ressurgit comme ces vers de José Maria de Heredia : "Et le soleil mourant, sur un ciel riche et sombre, Ferme les branches d'or de son rouge éventail". "Etrange" pense-t-il, "comme ce qui n'était qu'un apprentissage par coeur est devenu jardin secret !".

Ici, il a rencontré Jeanne et bien vite, ils furent certains que leurs vies étaient de vivre ensemble. Peu après, elle s’est installée à « Mondouillet ». Depuis, ils ne se sont plus quittés. Désormais, ils vivent des jours heureux et actifs près de cette ville magnifiée par les peintres et les poètes.

Jeanne, au cœur généreux, a aimé Julie dès sa première visite comme sa propre petite-fille ; celle-ci a senti cet élan du cœur, l'en a aimé tout aussitôt.

La voiture roule toujours sagement. Il ne pleut plus. André arrête les essuie-glaces et baisse légèrement la vitre latérale.

 « Au moins six mois que nous n’avons pas vu Julie… À cet âge, on grandit vite… Quel bonheur de l’accueillir chez nous pour quinze jours ! » se dit-il.

Cela fait presque trois mois que Jeanne et André attendent ce moment où, pour la première fois, Julie séjournera seule, avec eux, pour une durée aussi longue. Elle est déjà venue avec ses parents, mais pour un week-end ou une fête familiale, pour peu de temps. André a parlé à son fils, sa belle-fille et sa petite-fille. Ils se sont mis d’accord : cette fois, elle viendra par le train et pour deux semaines. Chacun en fut ravi, Julie enchantée.

C’est aussi une grande première pour cette demoiselle : pour la première fois, elle voyage seule dans le train, sans ses parents, sans son frère, bref comme une grande fille de onze ans qui va entrer au collège. Elle en est fière, même si elle ressent une légère inquiétude à cette idée, un peu pour se faire peur.

Julie n’est pas peureuse. Volontaire et dynamique à toute heure du jour et… parfois de la nuit, elle est curieuse de tout et de tous. Elle est infatigable, toujours partante. Mais quand la fatigue lui tombe dessus, elle peut s’endormir dans l’instant, où elle se trouve. Alors cette enfant redevient petite enfant dans les bras de son père qui la porte dans son lit et la couvre d’une couverture.

Elle voyage donc seule dans le train ! Enfin seule… pas tout à fait : avec une accompagnatrice que la SNCF met à disposition des parents qui ne peuvent accompagner leur enfant. Donc seule et… accompagnée.

André met le clignotant à gauche pour s’engager rue de Magellan, puis cherche une place de parking. Il tourne pendant de longues minutes dans les rues, ce qui finit par l’inquiéter, mais enfin en trouve une et se range tant bien que mal en créneau effectué rapidement.

C’est seulement cinq à six minutes avant l’arrivée du train qu’il entre en salle des pas perdus. L’affichage des arrivées lui indique la voie A. Il s’avance pour accéder au quai quand, dans sa course, un gamin le bouscule. Il n’est pas bien grand ce gamin, tout au plus une dizaine d’années, peut-être moins. Celui-ci bredouille un mot d’excuse peu compréhensible. Il le voit disparaître avec une bouteille vide sous le bras, zigzaguant au milieu des voyageurs.

« Courir avec une bouteille en verre sous le bras, quelle imprudence ! » grommelle-t-il. 

Il s’en étonne encore quand le haut-parleur de la gare annonce :

« Le train Intercités 3109 en provenance de Paris Saint-Lazare entre en gare voie A. Éloignez-vous du quai s’il vous plaît... »

Le reste du message se perd dans le bruit des freins tandis que le train s’immobilise, ouvrant bien vite ses portes aux passagers pressés. Le téléphone sonne dans la poche d’André. Il ne prend pas la communication : le train et sa Julie sont devant lui. Le flot des voyageurs encombrés de valises et de bagages les plus divers inonde le quai. Oui, Julie est une grande fille, mais dans cette foule, au milieu de personnes qui la dépassent, elle n’est pas la plus repérable. Il la cherche bien sûr, mais son accompagnatrice d'abord, sûrement plus visible.

C’est cette dernière qu’il aperçoit en premier. Il voit alors sa petite-fille, arborant un grand sourire sur les lèvres, étiquette d’identification autour du cou, qui lui fait signe de la main. Elle serre fièrement la poignée d’une valise à roulettes décorée par plusieurs auto-collants régionaux, portant sur l’épaule un tout petit sac à dos, idéal pour le pique-nique.

Julie ! Du haut de ses onze ans, sa grande petite-fille rousse, au visage éclairé de taches de rousseur, attachante et espiègle, dans sa robe aux couleurs vives est là, prête à retrouver son grand-père qui lui tend les bras. Il s’approche.

« Ma Julie, dit-il presque étouffé par les baisers fougueux de sa petite-fille.

– Grand-père, bonjour ! dit-elle d’un ton décidé après ses quatre bises sur les joues de son grand-père. »

Et ajoute aussitôt :

« Tu piques, Grand-père ! tu aurais pu te raser… je vais te raser moi, je sais faire, tu sais ! » et elle part dans un éclat de rire qui en promet bien d’autres.

Il voudrait bien s’en expliquer, mais déjà, Julie lui lance mille questions.

« Attends un peu, ma chérie, je vais montrer mes papiers pour pouvoir t’emmener. J’ai l’autorisation signée par tes parents aussi, au cas où. Ce ne sera pas long. Après, nous pourrons parler autant que tu veux… enfin autant que… autant que je pourrai te répondre et, en me laissant aussi quelquefois te poser une question... si tu veux bien ! »

Quelques minutes après, ils sortent de la gare sous un parapluie. Tout le monde stationne à l’entrée, avant de s’élancer sous la pluie battante. Il faut attendre : un groupe de touristes bavarde sans se rendre compte qu’il gêne le passage. André s’excuse en passant devant eux, quand une altercation leur parvient aux oreilles. Ni Julie ni son grand-père ne voient quoi que ce soit.

« C’est quoi ? c’est quoi ? dis-moi Grand-père, vite ! »

Elle n’attend pas la réponse et cherche à regarder entre les jambes des voyageurs. C’est quand même plus facile, même à onze ans, de regarder par dessous... plutôt que par dessus ! Entre deux mouvements de foule, elle voit distinctement un grand gaillard, l’air méchant malgré son jeune âge, sermonner un gamin qu’il emmène sans ménagement. Le gamin se tait, suit et disparaît.

Julie sent monter en elle un sentiment d’injustice :

« C’est trop fort, un petit qui se fait disputer par un grand ! C’est méchant et c’est pas bien ! Si je l’avais en face de moi, je lui dirais qu’il est méchant, je lui dirais qu’il ne faut pas crier quand on parle à un enfant, surtout s’il est plus petit... » déclare-t-elle à qui veut l’entendre.

Son grand-père ne peut s’empêcher de sourire :

« Après tout, pourquoi m’empêcherais-je de sourire, puisque j’apprécie cette réaction ? » pense-t-il.

Il reconnaît dans cette expression son caractère bien trempé, toujours prête à s’émouvoir et à défendre les plus jeunes, sans craindre de s’attirer les foudres des plus grands. Il est vrai que pratiquant le judo depuis trois ans, elle a pris beaucoup d’assurance et ne s’en laisse pas conter sans réagir.

Ils rejoignent bientôt la voiture, heureux de se retrouver à l’abri de la pluie.

« Tu sais, la météo a dit que demain, les choses devraient s’améliorer pour virer au grand beau temps. Tu verras, c’est encore plus beau sous le soleil… presque aussi beau que sous la pluie », ajoute-t-il malicieusement.

Julie connaît son grand-père, toujours blagueur !

« Grand-père, je suis très heureuse de venir seule chez Jeanne et toi. Cette fois, je veux tout voir, tout connaître de ton pays. Bien sûr, avec papa et maman, nous avons déjà vu des choses, mais avec toi qui connais bien la région, ce sera encore mieux, j’en suis sûre.

– Tout, c’est beaucoup ! Mais bon d’accord, tu connaîtras tout… en tous cas, tout ce que je sais… mais toi, tu m’en apprendras aussi, et beaucoup j’espère !

– Compte sur moi, Grand-père. »

Elle ajoute à mi-voix :

« Tu crois que je pourrai me faire des amis ici, Grand-père ? C’est un peu ce qui m’inquiète… mais pas trop quand même !

– J’en suis sûr et certain. Les enfants d’ici ne sont pas différents de ceux que tu fréquentes à Paris et là-bas, tu sais t’en faire des amis, ah oui alors ! D’ailleurs, certains viennent de la capitale, mais aussi de toute la France. »

Ils parlent inlassablement. Julie raconte son voyage dans le train, les activités avec l’accompagnatrice (« très sympathique » affirme-t-elle), ses désirs de vacances ; André dit la beauté des lieux, les balades qu’ils feront ensemble, les falaises, les histoires et légendes sur ces falaises et... le plaisir de Jeanne à l’accueillir.

À peu de distance de Mondouillet, ils s’arrêtent sur une hauteur pour contempler le paysage. C’est Julie qui, la première, voit au fond du vallon, une charrette auprès de laquelle semble s’agiter trois personnes dont deux de plus petites tailles. Ils ne sont pas si loin ; elle reconnaît l’un d’eux et s’écrie :

« C’est le garçon de la gare, celui qui se faisait crier dessus par un grand ! Celui-là, si je le rencontre ! D’où viennent-ils ? J’aimerais bien le savoir ! »

André regarde plus attentivement et peut voir lui aussi la scène :

« C’est peut-être bien ce garçon-là en effet. Peut-être même est-ce le gamin qui m’a bousculé à mon arrivée à la gare. Il courait avec une bouteille vide.. Je ne la vois pas...Tu as de meilleurs yeux que moi : tu la vois la bouteille ? » 

Julie regarde plus encore, écarquillant les yeux.

« Ben non, je crois pas… mais c’est quand même un peu loin grand-père et puis elle est peut-être cachée ou… le garçon l’a jetée. Pourquoi garder une bouteille vide ? Moi, quand elle est vide, je la jette dans le container à bouteilles en bas de chez moi pour la récup'

– Bizarre quand même de les croiser en gare du Havre et de les retrouver ici », ajoute André tandis qu’ils se dirigent vers la voiture.

Quelques minutes plus tard, le véhicule s’immobilise devant « Mondouillet ». Julie en descend, toute joyeuse. Sous un pâle soleil enfin de retour, Jeanne, sur le pas de la porte, arbore son sourire de fête : il dit l’amour et le bonheur sur son visage et dans son cœur.

© Georges-André

...  et le chapitre 2 c'est ici

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