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Chapitre 2 – Le marché
Agrandissement : Illustration 1
Des volets de la chambre un rayon de soleil matinal caresse le pied du lit où dort paisiblement notre demoiselle. Ce faisceau de lumière délimite un espace où les particules de poussière illuminées en suspension dans l’air exécutent leur danse incessante et désordonnée. Légèrement plus chaud que l’air de la chambre, ce faisceau remonte lentement vers son visage sans l'atteindre encore. Julie dort profondément...
L’heure avance et semble même bien avancée. Maintenant plus intense et plus chaud, le rayon lumineux semble l'émouvoir. Elle approche la main sur sa joue baignée de soleil comme pour saisir cette chose qui vient se poser là. Inévitablement, ce geste l’éveille. Elle ouvre les yeux et, surprise, ne se trouve pas dans sa chambre à Paris, rue Grange-aux-Belles tout près de ce canal Saint-Martin où elle aime se promener. Non pas dans cette chambre décorée par ses soins avec, dans un coin, son bureau d’écolière (pas toujours bien rangé) l’accueille après la classe, mais ici près d’Étretat chez grand-père et sa compagne.
L’illusion cesse bien vite, elle se souvient de tout : de son voyage en train, de la gare et du trajet en voiture, de ce gamin inconnu, de Jeanne qui lui a fait fête durant toute la soirée et enfin de ce lit douillet qu’elle redécouvre pour quinze jours, une éternité dont elle se félicite !
« Déjà réveillée ? lui dit André au moment où elle entre dans la cuisine.
– Oui enfin... à peu près. C’est quelle heure, grand-père ? Je n’sais pas.
– huit heures et quart. Tu as passé une bonne nuit, ma chérie ?
– Excellente ! Et Babie, où est-elle ?
– Comme tous les matins, elle fait sa promenade matinale. En général, elle revient vers huit heures et demie. Tu veux l’attendre ou déjeuner tout de suite ?
– J’ai très faim, grand-père, mais je vais prendre ma douche. Pendant ce temps, Babie arrivera peut-être. Tu te rappelles ce que je prends pour le petit-déjeuner ?
– Bien sûr, ma chérie : un verre de jus d’orange, des céréales sans chocolat dans un bol de lait froid et une ou deux tartines de nos confitures. Justement nous venons de faire des confitures de fraises.
– J’adore. Je vois que tu as bien retenu mon petit-déjeuner, grand-père. Bon, allez, j’y vais. »
Quand elle revient, une odeur de café flotte dans la cuisine. Jeanne, assise sur une chaise, l’attend pour se servir. Grand-père dépose sur la table la cafetière fumante et tout ce que Julie aime pour son petit-déjeuner, avec, au choix, un pot de confiture de fraises non entamé et un pot de myrtilles déjà ouvert.
« Comme tu le vois, nous avons de la chance ce matin : le temps est encore incertain, mais le soleil est revenu. C’est jour de marché à Goderville. Veux-tu venir avec nous ?
– Oh oui Babie, je veux bien, je n’y suis jamais allé. Je porterai ton panier, même quand il sera plein.
– Eh bien, voilà une fille serviable et qui ne doute pas de sa force », répond Jeanne gaiement.
Une heure après, toute la maisonnée arrive sur la place. Le marché du centre-ville près de l’église accueille beaucoup de monde : des habitants du lieu et des alentours, mais aussi des touristes en quête de nourriture du terroir propre à satisfaire leur désir de naturel et d’aliments sains. Godervillais et Godervillaises se saluent, s’arrêtent un instant pour bavarder un peu : on demande des nouvelles du petit qui a perdu sa première dent, de la grand-mère qui, « vaillante pour son âge » a quand même un peu de tension et mal au dos, des vaches qui ne rapportent plus assez pour vivre, des cultures et de ces écolos qui veulent donner des leçons aux agriculteurs ; on discute à perte de vue de la saison en se plaignant qu’il n’y a plus de saison, que les estivants n’ont plus de sous, que, pour tout dire, c’était mieux avant ; on évalue le prix et la qualité de la ferme à vendre, du prix des céréales qui n’en finissent pas de grimper. Bref, comme sur tous les marchés, ce petit monde profite des emplettes pour s’informer et bavarder en toute quiétude, au hasard des rencontres, des saisons et des époques. Une joyeuse ambiance qui rythme la vie de la petite ville.
Après les légumes déposés dans le panier, les fraises et les melons apportent leur fraîcheur et leur poids. Julie sent peu à peu que ce panier commence décidément à peser au-delà de sa force. Un panier vide c’est joli, c’est léger, ça se porte élégamment au bras, mais rempli, c’est autre chose. Elle ne dit rien et porte crânement quelques kilos sur un bras qui commence à se plaindre... Grand-père voit bien que la limite est atteinte, mais attend un peu avant de dire :
« Tu sais Julie, j’aimerais bien prendre le panier, car je me sens un peu ridicule de ne rien porter, alors si tu veux bien, tu peux maintenant me le confier »
Jeanne, en silence, comprend la délicatesse et sourit à son compagnon : il ne veut pas le moins du monde vexer sa petite-fille en lui disant que devant sa difficulté évidente et bien compréhensible, il doit prendre le panier. Julie n’aimerait pas reconnaître que c’est trop lourd pour elle maintenant, ce qui est forcément le cas avec les kilos entassés dans un panier pas facile à porter une fois plein.
« Pour te faire plaisir grand-père, je veux bien te donner le panier, mais c’est bien parce que tu le veux, tu comprends. »
André saisit le panier qui, dans sa main vigoureuse, devient plume...en apparence. Julie se sent soudain plus légère et prend la main de son amour de grand-père par l’autre main. Quelques minutes après, elle avoue à mi-voix :
« Il était bien lourd, ce panier, une fois plein ! Un peu trop lourd pour moi, quand même ! »
Jeanne fait la liste de ses courses, barrant celles déjà achetées.
« Il nous manque le chorizo et peut-être une morue. Allons sur la droite, le Portugais nous attend. »
Devant l’étal de produits alimentaires et de plats à emporter, tout un assortiment de produits d’origine portugaise ou à peu près s’offre au palais des clients : chouriço plus ou moins épicés, sardines et thon en boîte et à l’huile en tous genres, paquets de morue séchée, fromage de la serra… mais ce qui attire l’attention de Julie (et de Jeanne), ce sont les deux plats à emporter préparés dans de grands récipients : « bacalhau à Brás » (morue traditionnelle) et « feijoada » (cassoulet portugais). La vendeuse, une femme souriante et vive, sert les clients qui ne manquent pas.
Julie lève les yeux. Elle aperçoit sans y prêter attention, un jeune homme d’aspect sombre qui tient la caisse. Poursuivant son tour d’horizon, elle retient un cri, stupéfaite : à quelques mètres d’elle, affairé à ranger des produits sur l’étal, le garçon à la bouteille est là !
« Que veux-tu essayer Julie, la morue ou le cassoulet ?
– Euh, je… je… il, la bouteille… ou le cassoulet… ou alors la morue, enfin, je ne sais pas vraiment. C’est tout bon, je suppose !
– Oui Julie, la morue ou le cassoulet, c’est bien ce que je te demande, la bouteille c’est pour ton grand-père. Tu as l’air bien dans la lune, ma chérie ! »
Non, elle n’est pas dans la lune, au contraire, mais troublée, très troublée. Elle regarde fixement le garçon avec interrogation et curiosité. Celui-ci finit par s’en apercevoir. Il la toise à son tour, avec une pointe d’irritation, comme s’il se disait : Mais qu’est-ce qu’elle a à me regarder comme ça, cell'-là, j’la connais pas moi, non mais !
André s’est mis à discuter avec un inconnu, peut-être une connaissance, mais comme il sait très bien débuter une conversation avec n’importe qui, n’importe où et sur n’importe quel sujet, cela n’étonne personne, surtout pas Jeanne, qui s’est décidée pour la morue. La vendeuse la sert tout en bavardant avec elle. Julie s’est ressaisie et discrètement s’est approchée du garçon. Parvenue près de lui, il se retourne agacé. Elle lui confie presque à l’oreille et à mi-voix :
« Je t’ai vu hier à la gare avec ta bouteille, un grand te cherchait des ennuis. C’était méchant et j’aurais bien voulu t’aider.
– Quoi ? Euh..non... oui... mais chut, répond-il après une hésitation, pas ici, c’est trop dangereux pour moi. »
Et il se retourne rapidement pour s’éloigner. Dans la tête de Julie, c’est l’effervescence. « Mais qu’est-ce que c’est, cette histoire ? Maintenant c’est dangereux, mais dangereux de quoi, de qui ? Je veux en avoir le cœur net. Bon, aujourd’hui c’est raté, mais quand nous reviendrons au marché, j’essayerai de lui parler plus longtemps... mais comment faire ? »
Elle en était là quand grand-père la prit par le bras :
« Alors ma fille, on rêve ? Il nous faut rentrer maintenant. Il est presque 10h30. Nous préparerons le repas ensemble, d’accord ? Peut-être veux-tu déguster un pastel de nata au dessert ? C’est très bon, dégusté tiède avec un peu de Porto… enfin, le Porto, c’est pour moi, toi tu es trop jeune ! »
Grand-père montre du doigt la pâtisserie et Babie achète finalement trois pastéis pour trois gourmands !
Le parking du centre-ville étant saturé, la voiture est garée assez loin. Il faut marcher dans les rues de Goderville. Grand-père porte le panier à bout de bras, Jeanne marche à ses côtés. Julie, pensive reste un peu en arrière. Soudain, au détour de la rue Bel-Air et du vieux château, le garçon à la bouteille, à moitié caché sous une porte, l’interpelle à voix basse avec un signe de la main comme pur la tiré en arrière :
« Hé ! La fille rousse qui veut m’aider… Écoute ici, vite ! »
Julie n’aime pas du tout qu’on l’appelle « la fille rousse », trop de fois, elle a entendu cette expression teintée de mépris dans la cour de récréation et a su y mettre bon ordre, mais là, elle reconnaît aussitôt son interlocuteur et ne se le fait pas dire deux fois. Elle saisit l’aubaine et s’avance prestement vers la porte, en jetant un regard furtif vers ses deux anges gardiens et autour d’elle.
« Oui, j’étais hier à la gare. La bouteille oui aussi, c’était mon S.O.S., mais si tu veux m’aider, il faut être très prudent. Je suis toujours épié par Rui, le fils et l’âme damnée de mon oncle. J’ai des choses difficiles à dire. J’ai pu m’absenter un instant. Je t’ai suivie, mais je ne peux pas te parler davantage maintenant. Je dois filer et vite. Je m’appelle José. Demain, je serai au marché à Étretat. Je me débrouillerai à la fin pour te parler plus longtemps et en sécurité. Trouve-toi près du Trou à l’Homme vers 14 heures, ce sera la marée descendante. Tu pourras ? c’est sûr ? Il le faut !
– Oui, oui, je me débrouillerai. Au fait, je m’appelle Julie... mais c'est quoi le trou à l'homme et c'est où ?
- Ah c'est vrai t'es pas d'la région ! C'est la grotte creusée sous la falaise d'Etretat. On y passe à travers à marée basse sinon c'est barré....»
Elle ne peut en dire davantage. José a filé en courant, aussi vite qu’il est apparu. Le ton qu’il a employé et la confirmation du danger l’excitent au plus haut point. Maintenant, elle sait pourquoi elle est là à Étretat. Pas seulement pour des vacances, mais pour vivre une aventure et sauver un plus petit. Enfin, le sauver... peut-être !
Dans sa tête, elle fait son cinéma où elle tient le beau rôle.
« Cette histoire est louche, très très louche. Ce grand Rui, c’est bien lui ce grand méchant dadais de la gare. On va s’amuser, mais motus : « tout voir, tout entendre, rien dire ». Ah si papa et maman se doutaient, ils auraient peur pour moi, c’est sûr ! Ils m'ont pas vu grandir les pauvres !»
Elle rayonne et jubile tout en marchant vite pour rattraper Jeanne et André qui n’ont rien vu ni entendu. Celui-ci porte le panier à bout de bras, sans effort apparent. Celle-là marche à ses côtés. Julie s’insinue entre eux et prend leur main à tous deux sans dire un mot. Ils en sont enchantés et lui sourient, fiers de cette petite fille qu’ils aiment tant.
« Décidément, ces vacances s’annoncent passionnantes, se dit-elle en sifflotant, comme à son habitude.
- Eh bien, te voilà bien joyeuse, ma Julie. Le soleil est enfin de retour, la journée sera magnifique et chaude. Je crois que tu auras de belles vacances. Nous en sommes ravis.
– Oui, je crois aussi. Pour moi, ces vacances pourraient bien être les plus belles, mon petit doigt le dit » répond notre héroïne en rosissant légèrement des joues.
Son petit doigt ? Plutôt son imagination débordante qui la voit déjà plonger dans une aventure aussi inattendue que palpitante.
© Georges-André ... et le chapitre 3 c'est ici
Bonne lecture et à la semaine prochaine....