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Billet de blog 30 oct. 2021

Dachser en grève pour vivre de son travail et en sécurité

Insécurité, accidents, mépris et salaires minorés ont conduit à la sixième semaine de grève sur la plate-forme logistique Dachser de Combronde (63). La direction joue la montre sans rien lâcher pas même la médiation des pouvoirs publics. La situation pourrait se durcir. Que ne dira-ton le cas échéant sans rien en connaître ? La violence et le mépris sont les armes de ce patronat d'un autre âge.

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Combronde, la plus grande plate-forme logistique française du groupe allemand Dachser. Chaque jours des noria de camions chargent et déchargent au long des cent-vingt quais des files de camions à destination de toute la France et hors de nos frontières. Transpalettes et chariot-élévateurs se succèdent à un rythme réellement effréné pour charger et décharger dans un ordre bien précis et tenir la cadence imposé au mépris de la sécurité qui n'est pas assurée : des camions démarrent en partie déchargés ou à moitié remplis sans prévenir quiconque mettant en danger les caristes (!) Peu importe, la direction maintient ses cadences. De multiples « presqu'accident » jalonnent les jours et les heures sans émouvoir la direction, cadence oblige.

Sur cette grève : 5 octobre : place des Carmes baptisée en manifestation et luttes en cours

Une partie des quais. Le drapeau Dachser flotte entre celui de l'UE et de la France © Geirges-André Photos

Combronde, au nord de Riom, zone de l'Aize, desservie à deux pas par l'autoroute, une centaine d'employés dont deux tiers en bureau pour la logistique et le tiers sur les quais (caristes payés agents de quai c'est moins cher) pour assurer chargements et déchargements quotidiens, une centaine avec de grosses variations quotidiennes, en moyenne une vingtaine d'intérimaires s'affairent au côté de la trentaine de salariés. Les salaires, juste au-dessus du smic, n'évoluent pas, même avec ancienneté (1300€ net/mois avec 10 ans d'ancienneté), mais aussi des heures sup. pas payées en heures sup (taux majorés). Le mépris s'affiche en grand. Les intérimaires refusent les CDI à ce prix-là, intérim plus rémunérateur.

A un moment, ça suffit. Insécurité + accidents + bas salaire + mépris débouchent sur la grève et depuis six semaines la grève continue menée par la section syndicale CGT épaulée par l'Union locale de Riom et l'Union départementale. Les autres syndicats dans l'entreprise notamment CFDT et FO n'en sont pas. Nous n'en saurons pas plus sauf que trente euros d'augmentation auraient été refusés par les uns et acceptés par les autres.

Peu après 13h au retour de la sous-préfecture... Ils sont là depuis six semaines ! © Georges-André Photos

Depuis, la direction a adopté une attitude la plus dure : appel aux salariés (logés) d'autres plate-formes et à des intérimaires pour assurer un minimum de rotation ; repas offert en interne aux salariés restants non-grévistes, mépris par tel ou tel geste d'une fenêtre ou d'une autre... et le refus de participer à deux reprises à la médiation organisée sous l'égide de la sous-préfecture de Riom. Ce 29 octobre, nouvelle et troisième tentative de médiation à la sous-préfecture. Vont-ils venir ?

C'est devant cette sous-préfecture dans cette rue étroite et ventée barrée par un véhicule de police que nous trouvons une quarantaine de militants CGT de la boîte ou solidaires qui attendent la délégation déjà rentrée quelques minutes avant dix heures.

Les représentants de la direction ne se sont pas déplacés, juste présent via la webcam qui assure la vision mais encore pas trop : sur les trois représentants de la direction (le directeur de l'établissement, la directrice R.H., le le président du CSE) un seul, ce dernier, apparaît à l'écran. En guise de prétexte, on saura que ces gens-là ne peuvent pas tourner la caméra. Tout est du même acabit : en visio parce qu'ils ont peur des grévistes s'ils arrivent dans la rue quand ils peuvent rentrer en voiture dans la sous-préfecture... Bref à la mesure du mépris. Les pouvoirs publics sont présents avec le sous-préfet, la responsable de l'Inspection du travail et celui de la DDTES *. La délégation syndicale avec ces trois représentants (dont une salariée) auxquels viennent s'ajouter une bonne heure après, le responsable de l'Union Locale CGT et son secrétaire général 63, Ghislain Dugourd.

Dans rue Gilbert Romme, devant la sous-préfecture © Georges-André Photos

Ils en sont à leur sixième semaine de grève ! Six semaines sans salaire et sans blocage les quatre premières ; après, trois jours bloqués avec palettes avant évacuation. Comment font-ils ? Ils se serrent la ceinture mais bénéficient aussi de la cagnotte sur Leetchi et de la solidarité y compris des agriculteurs locaux qui apportent de quoi se nourrir. Sauf qu'un piquet de grève y compris sans blocage c'est 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7. Commence à pas faire chaud à Combronde sur ce plateau bien venteux. Arrêter après six semaines ? Nous pourrions nous croire dans Germinal vu que ces patrons et son directeur joue le XIX siècle finissant. Faudrait-il un coup de grisou ? On s'étonnera de la violence des conflits quand celle-ci devient la seule porte de sortie d'une intransigeance patronale qui veut casser et non réparer, retisser, revoir sa copie avec un liant – le mépris – insupportable aux plus robustes. C'est bien ce qui revient dans toutes les conversations : le mépris, quand nous avons trouvé des salariés qui aiment leur travail et pas pour la frime. Mais risquer l'accident, méprisé avec un salaire si faiblard, pas possible longtemps.

Graves et tenaces, les grévistes attendent pendant que la délégation est à l'intérieur © Georges-André Photos

Sur la zone de l'Aize, en cet après-midi quelque peu venté et frisquet, les quais restent fermés, pas de camions à cette heure, le fret attendra. De l'autre côté de la route, face à l'entrée, près des deux marabouts rouges, tous rassemblés, des grévistes discutent des suites à donner.

Résultat de cette pré-médiation : Rendez-vous pour une médiation le 9 novembre en présentiel (10 jours sans salaire de plus !). Proposition : pas de manifestants dans la rue alors présence réelle des représentants de la direction. Une phrase sibylline du secrétaire départemental de la CGT laisse augurer aussi une phase juridique sur certains manquements légaux de sécurité. L'AG des grévistes va décider la suite du mouvement. Durcissement ou pas, la balle est dans le camp de la direction pour accepter une médiation et cesser cette fuite en avant.

© Georges-André Photos

Le double slogan des Dachser est explicite :

« On veut juste vivre de notre travail » 

« On veut juste vivre de notre travail en sécurité ».

Précision : Toutes les citations ci-dessous ont été enregistrées ou m'ont été envoyées. Elles sont publiés anonymement pour ne pas apporter de conséquences négatives à ces personnes.

La sécurité laissée pour compte

« J’ai pu constater et observer de nombreux collègues passer à deux doigts d’un accident. En effet, les marquages au sol ne sont plus visibles, les sonneries des chariots fonctionnent à moitié, le sens de circulation sur le quai n’est pas vraiment respecté. Les mauvaises clôtures de camions au chargement et déchargement, les incompréhensions avec les chauffeurs ou les chauffeurs eux-mêmes qui ne vérifient pas leurs camions, entraînemt un départ de caisse ou de semi-remorques sans contrôle de celui-ci ce qui pose par la suite un danger pour les employés. C’est un boulot qui demande rigueur, débrouillardise, mais aussi un savoir-faire et une attention particulière et permanente. Ici, nous sommes reconnus en tant qu’agents de quais. Pourtant nous faisons le travail d’un cariste. Nous ne sommes pas reconnus au niveau salaire en tant que tel. Nous passons notre journée entière sur un chariot. Il nous est souvent imposé de porter des charges lourdes, tel que des colis jusqu’à un poids de 33kg ou de trier des palettes ce qui impose ces charges. Les douleurs musculaires et osseuses sont présentes. Ce n’est pas un travail facile physiquement. Nous ne sommes équipés que de gants ainsi que de tenues adaptées et chaussures de sécurité, mais cela n’est pas suffisant puisque les blessures et accidents persistent. On se tape contre le chariot à longueur de journée. Lorsqu'on passe les ponts, il y a des risques que le chariot bloque et qu’on se prenne la grille de protection dans la tête, sans compter le risque de palettes ou de colis qui risquent de nous tomber sur la tête lors des chargements ou déchargements des camions. Oui, ce hub tourne à plein régime mais nous ne pouvons associer qualité et sécurité de travail avec cadences de travail. Ici, les cadences de travail sont beaucoup plus recherchées et demandées auprès des équipes que la qualité du travail. Cette cadence de travail entraîne la précipitation chez les salariés et amène aux maladresses et aux accidents. »

« On a beaucoup de problèmes de camions qui sont partis en cours de chargement ou de déchargement. C'est un gros problème, c'est arrivé très souvent. L'entrepôt est grand en lui-même mais il n'est pas assez grand vu la charge de travail qu'on a. Donc forcément on travaille pas en sécurité, on n'a pas la place, donc les gens ça les énerve, on nous met la pression derrière, il faut décharger, il faut charger et on peut pas travailler en sécurité. Oui, les camions qui étaient en cours de déchargement ont été validés comme quoi ils étaient déchargés et ce n'étaient pas le cas physiquement, mais eux, ils ont été validés donc le camion est parti pendant qu'on était en cours de déchargement. Donc le pont du quai est tombé et le camion est parti. On a même eu un collègue qui est resté pendu sur son chariot dans le vide, retenu par une palette, dans le camion. Accident du travail ? On est trois fois au-dessus de la normale ».

Tenir après six semaines de grève ?

« On tient grâce à des dons qu'on a eu de la CGT, d'entreprises, des gens anonymes qui sont venus. Et de plus une cagnotte en ligne a été faite depuis quelques jours, ce qui nous permet de tenir. Sans ça on n'aurait pas pu tenir ne serait-ce que deux, trois semaines. Un mois et demi sans salaire, on va avoir des grosses pertes on le sait, on va mettre beaucoup de mois à s'en remettre parce qu'avec un salaire de 1200 ou 1300 euros c'est très très compliqué et ça l'entreprise le sait. Elle joue le temps, elle joue la montre. L'entreprise joue le pourrissement : même au bout de deux jours de grève, le directeur disait que nous n'irions pas au bout de nos convictions. Voilà où on en est aujourd'hui, mais malgré ces six semaines on va essayer de tenir plus et montrer qu'on ne se laissera pas faire non plus, tenir le temps qu'on pourra, le maximum de temps, huit semaines, dix semaines, on fera le maximum. Des renforts sont déjà prévus pour la semaine prochaine. La direction vient de nous prévenir qu'ils ont recruté du personnel dans d'autres agences de France pour venir nous remplacer sur le site ».

«  Pendant la grève, l'employeur a pris d'autres employés de Dachser des agences France pour venir remplacer les grévistes, ce qui a coûté très cher : prime de déplacement, ils dorment à l'hôtel et leur panier repas est amené à l'entreprise. Ça chiffre énormément et ils l'ont fait pendant 4 semaines. Nous on demande juste une augmentation de salaire et ils nous disent qu'ils ne peuvent pas mais ils peuvent payer des gens … »

Les revendications 

« C'est le salaire, déjà c'est le salaire. Parce que je vais avoir dix ans d'entreprise, je touche à peine 1 300 euros. J'estime que mon travail vaut plus, surtout qu'il y a neuf ans les cadences de travail n'étaient pas du tout les mêmes, on avait beaucoup moins de travail, là on travaille dans des conditions de travail qui ne sont pas possibles parce que le site est beaucoup trop petit comparé à la marchandise qu'on reçoit. La sécurité ne peut pas être faite correctement. En temps normal, on doit décharger soixante-dix camions. Quand c'est des grosses journées, on en décharge cent quatorze mais on n'y arrive pas parce qu'on est pas assez et l'entrepôt n'est pas assez grand pour pouvoir tout évacuer, on n'a pas assez de camions pour pouvoir évacuer. »

Solidaire

« Je ne travaille pas chez Dascher mais je suis là en soutien, parce que j'ai un proche qui y travaille et qui est gréviste. Ce que j'ai pu constater et vu, ce sont les conditions de travail se dégrader jusqu'à en arriver à la grève d 'aujourd'hui, ça fait six semaines. Moi, je suis assez choquée qu'il n'y est pas eu de discussion avec la direction, en fait je trouve que c'est du mépris. La direction parle de menaces et de violence que moi je n'ai pas constater, je suis venue plusieurs fois sur le site, je les ai accompagné aussi à Clermont c'est une ambiance plutôt pacifiste avec beaucoup de solidarité. Du coup, c'est quelque chose très beau malgré tout. La violence n'est pas d'eux mais plutôt du mépris de la direction, l'ignorance c'est violent, la non-réponse c'est violent.

Le mépris c'est dans l'ignorance, ça fait trois fois, qu'ils essaient de discuter avec la direction, la direction ne vient pas. Une demi-heure avant, cette fois, elle appelle pour dire que ça serait en visio. Oui, je trouve que c'est du mépris. Il y a du mépris dans le comportement des supérieurs qui organisent des banquets apparemment au moment des grèves, je crois quand ça commençait à être bloqué le site, quand le directeur a proposé aux gens - je suppose des bureaux - parce que l'entreprise était fermée, de faire un banquet dans l'entreprise pendant que les gens étaient dehors sur le piquet de grève. »

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* « Dans le cadre de la réforme de l'organisation territoriale de l'État, le décret n° 2020-1545 du 9 décembre 2020 fusionne les Direccte et les services déconcentrés chargés de la cohésion sociale. C’est le regroupement en une seule direction départementale interministérielle (DDI) de l’État de missions antérieurement exercées dans deux entités distinctes : la DDCS (Direction Départementale de la Cohésion Sociale) d’une part, l’UD-DIRECCTE (Unité Départementale de la Direction Régionale des Entreprises, de la Concurrence, de la Consommation, du Travail et de l’Emploi) d’autre part. La création de la DDETS prend effet le 1er avril 2021 ».

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