Géraldine Delacroix
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Billet de blog 3 mai 2022

« Une grande partie de la Bulgarie déploie de l’empathie pour le Kremlin »

La Bulgarie doit se prononcer mercredi 4 mai sur l’envoi d’armes à l’Ukraine, dans un scrutin loin d’être gagné pour le premier ministre. L’occasion d’un entretien avec Albena Dimitrova, ancienne négociatrice de l’entrée de la Bulgarie dans l’Union européenne, sur le cheminement du capitalisme, de l’ancienne « Europe de l’Est » à Chine.

Géraldine Delacroix
Journaliste.
Journaliste à Mediapart

Quand elle m’a parlé pour la première fois de la guerre en Ukraine, j’ai entendu sa voix tout l’effroi ressenti par Albena Dimitrova, originaire de Bulgarie, autrice, entre autres, d’un roman où elle évoquait la vie aux derniers temps du communisme.

Aujourd’hui qu’il n’en reste rien, du communisme, c’est une autre dictature qui sévit à Moscou. Mais ce qui reste, ce que j’entends dans la voix d’Albena, c’est une hantise, une épouvante même. Celle d’un cauchemar qui recommence alors qu’on l’avait fui, celle d’un dragon qui revient alors qu’on l’avait cru à terre. 

Si je me souviens de la chute du mur de Berlin comme du premier reportage que je n’ai pas fait, alors étudiante à Strasbourg, c’est une toute autre affaire pour Albena, qui a vécu là-bas, de l’autre côté du Rideau de fer, qu’elle a franchi juste avant sa chute, en 1989.

Mais la réalité dont nous convenons, c’est que nous, nous l’Occident ou tout autre nom que l’on voudra se donner, avons aussi nos monstres, et nos oligarques, et quelques questions à nous poser. 

Alors que l’Assemblée nationale de Bulgarie doit se prononcer mercredi 4 mai sur l’envoi d’armes à l’Ukraine, dans un scrutin loin d’être commode pour le premier ministre, Kiril Petkov, Albena Dimitrova, économiste de formation, ancienne négociatrice de l’entrée de la Bulgarie dans l’Otan et dans l’Union européenne, propose ici sa réflexion sur le cheminement économique de l’ancienne « Europe de l’Est », de la Russie et de la Chine, et aussi de nos régimes démocratiques, dans un entretien que nous avons tissé ensemble. 

Albena, de quoi te souviens-tu ?

Albena Dimitrova. Je suis arrivée de Bulgarie en France en 1989 pour suivre des études en économie – y apprendre les règles et les recettes de l’économie de marché. A l’époque, le Mur de Berlin, encore dressé, séparait le monde selon deux doctrines distinctes, capitalisme ou communisme. A Paris, alors que j’apprenais le français, la télévision montrait les images de Ceausescu piétiné par la foule. Mon premier réflexe fut alors de penser : « La propagande occidentale n’a plus de limites dans la désinformation ». 

Il m’a fallu une longue gymnastique mentale pour comprendre ce qui se passait dans un James Bond au cinéma. Pour que le 007 puisse fonctionner dans mon esprit, je devais inverser les rôles des protagonistes, les Anglais étaient les Russes et vice-versa.

La chose prête à sourire, j’avais à peine 18 ans mais je découvrais soudain à quel point les œillères médiatiques peuvent être efficaces. 

Aujourd’hui, la mémoire de cette époque accompagne mon regard envers les Russes qui vivent sous Poutine depuis plus de vingt-deux ans. Et les années qui précédèrent son ascension ne furent pas non plus exemptes de cette propagande. 

La population était acculée par une crise économique féroce. La famine n’a jamais permis autre chose qu’une lutte chaotique pour la survie. Je me remémore ces moments marquants en cherchant à me connecter avec la réalité de millions de Russes et d’autres populations de l’Est, à commencer par mon propre pays d’origine, la Bulgarie.

Comment la guerre d’aujourd’hui est-elle ressentie en Bulgarie ?

Bien que la Bulgarie soit membre de l’Otan et de l’Union européenne, une grande partie de la population y déploie de l’empathie pour le Kremlin et une méfiance accrue à l’égard de l’Occident. Même si la guerre effraye tout le monde, l’opinion est scindée en deux, des pro-russes s’affrontent aux pro-européens au sein des familles et sur les réseaux sociaux. 

À la chute du Mur, ces mêmes populations de l’Est étaient pourtant pleines d’enthousiasme et d’élan de liberté. Mais les longues négociations pour l’intégration européenne ont été éprouvantes et ont laissé le goût amer d’une non-rencontre entre les uns et les autres sur l’essentiel.

Professionnellement, j’ai participé aux négociations sur les réformes institutionnelles, sur l’instauration de mesures anti-corruption, sur la négociation de la dette nationale avec le Club de Paris et la modernisation du système bancaire bulgare. Dans tous ces chantiers, j’ai côtoyé un niveau remarquable d’experts de l’Ouest. Pourtant, un malaise s’installait dans les rapports. Il y avait comme un vide entre l’exceptionnelle technicité des réformes et le tout aussi exceptionnel silence sur les grandes valeurs qui devaient nous unir.

Pont fragile par lequel passait le monologue occidental, ma position était délicate. Autour de la table des négociations, je faisais partie de l’Ouest, autour des tables de dîner, je redevenais de l’Est, les langues se déliaient et l’énorme décalage devenait criant. Un décalage que le maire d’une grande ville bulgare avait résumé à l’époque : « Nous ne parlons pas de la même chose. Tes Européens négocient l’élargissement de leur marché, alors que nous, nous négocions notre liberté et la paix. La liberté n’est pas un libre-marché. »

Que s’est-il passé depuis ?

Partout, à l’exception de la Corée du Nord, qu’il s’agisse de régimes intégristes religieux, de pays totalitaires ou de gouvernements libéraux, le capitalisme est devenu le principal mode de gestion de la vie communautaire. L’instauration d’un tel modèle unique à travers le monde est unique dans l’histoire de l’humanité. 

Or le rapport marchand, dédié à la transaction, fait abstraction des liens affectifs. Autour des tables de négociations pour l’adhésion, il n’y avait pas de place pour l’affect et la passion pour l’Europe, pour les valeurs qui relient les êtres, pour les préceptes humanistes. 

Mon travail se limitait à rendre conforme les administrations aux critères d’adhésion. Personne ne consacrait d’ailleurs de temps ou ne faisait d’efforts pour donner à chaque pays-candidat la possibilité de s’approprier cette nouvelle appartenance. Très vite, en Bulgarie comme ailleurs, on a cessé de vouloir adhérer à ce nouvel ordre occidental et on a fini par juste appliquer les consignes européennes, un peu comme mes parents le faisaient avec les consignes du Parti.

Comment vois-tu le rôle de Vladimir Poutine ?

Aujourd’hui, impuissant à comprendre ce qui peut passer par la tête de Poutine, l’Occident a les yeux rivés sur lui. Est-il malade ? Est-il fou ? Va-t-il se faire renverser de l’intérieur ? On le dit isolé, pourtant Poutine fascine avec sa figure de toute puissance. 

N’oublions pas, la toute-puissance attire à elle l’impuissance de la masse des laissés-pour-compte. C’est vrai pour mes compatriotes européens bulgares, mais c’est également vrai au sein d’autres pays un peu partout en Europe et dans le monde. 

C’est vrai également en Afrique, en Inde, même dans le lointain Mexique... Partout où une grande partie de la population se sent exclue de la protection des lois et n’a plus foi dans la justice et les médias, la figure poutiniste apparaît comme un phare qui hypnotise dans le noir.

De quoi Poutine est-il le fruit ?

Je ne peux pas supporter d’entendre la thèse simplificatrice qui prétend que c’est l’Occident qui a créé Poutine. Poutine s’est créé seul, soutenu par sa population. Son goût pour la tyrannie et le sang, ses actes et sa doctrine idéologique de l’Eurasie ne sont pas de la responsabilité du monde libre.

Le croire serait du même niveau d’arrogance que lorsque, il y a trente ans, on refusait aux pays de l’Est d’apprendre quelque chose aux pays de l’Ouest. Alors même que ce sont ces peuples de l’Est qui ont fait tomber le Mur avec courage. Ne pas changer l’angle du regard nous maintient en fait dans l’incapacité de voir ce dont nous-mêmes sommes réellement responsables.

Quelle est donc la responsabilité de l’Occident ?

En 2015 déjà, j’avais tenté d’inviter à une prise de distance pour un plus profond examen de conscience chez nous, les gens libres. Dans Nous Dînerons en Français, j’invitais déjà le lecteur à inverser son regard un peu comme moi-même j’inversais les rôles pour regarder James Bond

Que penserait-on de nos sociétés et de nos règles si on imaginait un instant que nos lois sont établies par le Kremlin ? Que penserait-on de nos lois d’évasion fiscale, appelée «optimisation fiscale » ? Que penserait-on si c’était Moscou qui avait créé les paradis fiscaux intouchables pour le droit international ? 

Quel serait notre regard si c’était Pékin ou Moscou qui avaient laissé les crypto-monnaies se développer en dehors de toute réglementation pour devenir la nouvelle Suisse d’une finance parallèle qui échappe à tout contrôle au 21 siècle ?

Qu’est-ce que l’Europe a raté, et qu’est-ce qu’elle pourrait rattraper, selon toi ?

Il est urgent de reconnaître le vide que nous avons laissé s’installer dans nos idées et dans nos valeurs. C’est nous qui avons confondu Europe et Eurocratie. C’est nous qui avons confondu la liberté d’entreprendre avec la liberté. C’est nous qui avons réduit la dignité de la personne à la dignité du pouvoir acheter. 

Cela a blessé profondément nos propres peuples, nos propres démocraties. C’est au sein de nos propres familles qu’émergent des candidats aux idées extrémistes, que des jeunes prêtent allégeance aux armées fanatiques. 

Non, Poutine n’est pas de notre responsabilité. Ce qui l’est en revanche, c’est d’avoir construit la fabrique de l’impuissance de masse, d’avoir érigé l’injustice sociale en règle et la concentration entre les mains de quelques-uns des richesses en loi, d’avoir soumis l’indépendance de la presse à la censure des « investisseurs ».

Le formidable essor de l’élargissement européen a été spolié par des dérèglementations silencieuses. Nos propres règles et lois ont légitimé une oligarchie occidentale qui côtoie en toute légalité les oligarques russes et chinois dans des paradis fiscaux que nous avons créés. Ni Poutine ni Xi Jinping n’auraient pu imaginer des lois aussi exceptionnelles et complices envers les oligarchies du monde.

Faut-il, et comment, sortir du capitalisme ?

Chez Poutine et chez Xi Jinping, les oligarques sont aux ordres du politique, alors que chez nous, les oligarques n’ont de comptes à rendre à personne. La différence est colossale. La Chine et la Russie ont compris que le capitalisme est neutre idéologiquement et qu’il s’adapte efficacement aux règles qu’on lui donne. Le problème n’est plus dans l’antagonisme entre capitalisme ou communisme. La Chine tout comme la Russie ont appris de leurs erreurs du passé. Elles ont compris les bienfaits des économies de marché et des rapports capitalistiques et les ont mis au service de leurs autocraties. 

Et, chez nous ? Au service de quel projet de société sont déployés les mécanismes capitalistiques ? Au sein de nos propres sociétés démocratiques, qui est au service de qui ? Il est urgent de décider.

Albena Dimitrova (voir ici son blog sur Mediapart) est écrivaine. Ancienne économiste et secrétaire générale de l’Alliance France-Bulgarie, elle a fait partie des équipes qui ont mené les négociations pour l’entrée de la Bulgarie dans l’Otan et dans l’UE et a œuvré à l’instauration du Currency Board du FMI à Sofia.

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