L'Autisme est une idée 10 : Intervention et modification du cerveau

L'autisme moderne se prétend scientifique au motif qu'il étudierait, avec toute l'objectivité propre aux sciences, un organe particulier, le cerveau, ce qui suffirait à le rendre imperméables aux illusions. Je vous laisse juge.

Comme suite à mon précédent billet, qui a tenté de vous familiariser avec une pensée critique sur l'histoire des concepts dans l'autisme, voici la traduction française d'un article récent au titre évocateur et accrocheur. Il expose mieux qu'un long discours les impasses, entièrement forgées par la main de l'homme, de la série de raisonnements "cérébralistes" à l’œuvre dans la psychologie et la psychiatrie qui gravite autour de l'autisme moderne.

Lisez le, et nous nous retrouvons ensuite......

L'intervention peut-elle changer le cerveau dans l'autisme ?

La recherche explore si l'intervention peut changer le cerveau dans l'autisme.

Katherine K.M. Stavropoulos Ph.D.

Source: CC0 Creative Commons

Je veux commencer cette contribution au blog en disant Joyeux Mois de Sensibilisation à l’Autisme aux lecteurs des États-Unis !

Ce mois-ci, nous allons voir si les interventions comportementales et / ou les thérapies pour l'autisme peuvent changer le cerveau. En 2017, j'ai rédigé un article de synthèsesur ce sujet et je voulais en discuter ici aussi. Il y a une grande quantité de preuves que les interventions comportementales peuvent changer le comportement dans l'autisme. La plupart des interventions se concentrent sur les comportements sociaux dans le but d'accroître la communication sociale (comme le contact visuel, l'initiation d'interactions sociales, la capacité de réagir aux comportements sociaux des autres, de suivre le regard d'autrui, etc.). Il est bien que ces interventions améliorent le comportement, mais puisque la communauté scientifique reconnaît généralement que l'autisme est un trouble du cerveau, des études ont commencé à mesurer si ces interventions peuvent changer le cerveau.

La question fondamentale est la suivante: l'activité cérébrale peut-elle changer du seul fait des thérapies comportementales ? Si oui, cela a des implications intéressantes sur la façon dont nous pensons aux moyens d'aider les enfants autistes. Parce qu'il n'y a pas de médicaments pour les symptômes «essentiels» de l'autisme, nous devons compter sur des interventions comportementales fondées sur des données probantes (evidence-based). Et si ces interventions peuvent changer le fonctionnement du cerveau, cela pourrait nous aider à faire des interventions plus individualisées, ou être capable d'intervenir plus tôt et plus efficacement.

Pour faire une analogie avec d'autres conditions cérébrales, considérons comment nous pensons à l'anxiété et à la dépression. En général, nous pensons que la dépression et l'anxiété sont basées sur le cerveau, et bien que les interventions comportementales (telles que la thérapie) soient très utiles, nous comptons largement sur la combinaison de médicaments et de thérapie pour les résultats les plus positifs. La raison pour laquelle nous considérons le médicament comme une pièce importante du puzzle de la dépression et de l'anxiété est que nous comprenons que ces troubles sont basés sur le cerveau et que nous savons qu'il est difficile de changer le cerveau uniquement par le comportement spécialement si un trouble provient (en partie) d'un déséquilibre des produits chimiques dans le cerveau. D'un autre côté, comme les médicaments comparables n'existent pas pour l'autisme, il devient plus important de comprendre si les interventions comportementales peuvent changer le cerveau.

Pour le temps et l'espace dans ce blog, je vais discuter d'une seule étude qui mesure l'activité cérébrale avant et après une intervention comportementale. Les auteurs ont utilisé une intervention fondée sur des preuves appelée PEERS, conçue pour aider les adolescents autistes à se faire des amis. Cette intervention comprend des réunions hebdomadaires de 90 minutes réparties sur 14 semaines et comprend des groupes de parents et d'enfants. Les chercheurs ont mesuré l'activité cérébrale de trois groupes : les adolescents atteints d'autisme qui ont reçu PEERS, les adolescents autistes qui étaient dans un groupe d'attente (ce qui signifie qu'ils ont reçu PEERS après la fin du premier groupe) et les adolescents neurotypiques qui n'ont pas reçu l'intervention.

Les chercheurs ont mesuré l'activité cérébrale au repos (ce qui signifie essentiellement que les participants devaient regarder une image sur un écran pendant trois minutes). La différence d'activité cérébrale entre les deux moitiés du cerveau - les hémisphères gauche et droit était particulièrement intéressante. Au cours des dernières décennies, des études ont montré que les personnes qui ont plus d'activité de l'hémisphère gauche que de droite ont tendance à être plus motivés et à avoir des émotions positives. D'un autre côté, les personnes ayant plus d'activité dans l'hémisphère droit ont tendance à avoir plus d'émotions négatives et du retrait. Dans l'autisme, les chercheurs ont observé moins d'activité de l'hémisphère gauche et plus d'activité de l'hémisphère droit par rapport aux individus neurotypiques.

Les chercheurs ont constaté que les adolescents qui ont reçu PEERS ont montré une diminution significative de l'activité de l'hémisphère droit et une augmentation de l'activité de l'hémisphère gauche. Les adolescents atteints d'autisme qui n'ont pas terminé l'intervention n'ont pas eu ce changement d'activité cérébrale. En outre, les adolescents atteints d'autisme qui ont reçu PEERS avaient une activité cérébrale similaire à celle des adolescents neurotypiques après avoir reçu l'intervention. Avant de recevoir le PEERS, le groupe de la liste d'attente et le groupe d'intervention présentaient tous deux une activité de l'hémisphère gauche nettement inférieure à celle des adolescents neurotypiques. Une autre découverte intéressante était la relation entre les changements d'activité cérébrale et le comportement. Les adolescents qui avaient le plus d'activité dans l'hémisphère gauche après le programme PEERS présentaient moins de symptômes d'autisme liés aux parents et plus de contacts sociaux.

Dans l'ensemble, ces résultats suggèrent que les adolescents atteints d'autisme ont subi des changements importants dans l'activité cérébrale, que ces changements ont fait ressembler le groupe d'intervention au groupe neurotypique et que ces changements étaient liés aux symptômes de l'autisme et du comportement social.

Ces résultats sont très positifs, mais d'autres recherches dans ce domaine sont nécessaires. Il y a toujours plus de questions auxquelles il faut répondre, mais je pense que ces types d'études constituent un énorme bond en avant dans la recherche sur l'autisme, et m'excitent à la fois en tant que neuroscientifique et clinicienne !

References

Stavropoulos, K.K.M. (2017). Using neuroscience as an outcome measure for behavioral interventions in autism spectrum disorders (ASD): A review. Research in Autism Spectrum Disorders, 35, 62-73.

Van Hecke, A. V., Stevens, S., Carson, A. M., Karst, J. S., Dolan, B., Schohl, K., et al. (2015). Measuring the plasticity of social approach: a randomized controlled trial of the effects of the PEERS intervention on EEG asymmetry in adolescents with autism spectrum disorders. Journal of Autism and Developmental Disorders, 45, 316–335.

Laugeson, E. A., Frankel, F., Gantman, A., Dillon, A. R., & Mogil, C. (2012). Evidence-based social skills training for adolescents with autism spectrum disorders: The UCLA PEERS Program. Journal of Autism and Developmental Disorders, 42(6), 1025–1036.

Commentaire 

J'ai parlé plus haut d'impasses, et je voudrais vous montrer lesquelles sont à l'oeuvre ici.

  • L'interventkon dont l'évaluation est au coeur de l'article est présentée comme "comportementale"
    • PEERS est une intervention, qui est, sur son site à l'UCLA (University of California Los Angeles), ainsi présentée :

Aperçu

Le programme pour l'éducation et l'enrichissement des compétences relationnelles (PEERS ® ) est une intervention sociale fondée sur des données probantes de 16 semaines pour les adolescents motivés au collège ou au lycée qui souhaitent apprendre à les aider à se faire des amis. Au cours de chaque séance de groupe, les adolescents apprennent des aptitudes sociales importantes et ont la possibilité de pratiquer ces habiletés pendant les activités de socialisation (p. Ex. Faire du sport, des jeux de société, etc.).

On enseigne aux parents comment aider leurs adolescents à se faire des amis et à les garder en leur fournissant des commentaires par le biais d'un coaching pendant les devoirs hebdomadaires de socialisation.

L'inscription est limitée. Les cours ont lieu le mercredi soir de 16h30 à 18h00 ou de 18h30 à 20h00 à l'UCLA. L' instruction du groupe est fournie en anglais. Une présence régulière est impérative. La participation des parents est requise.

* Les groupes commencent toutes les 16 semaines et l'inscription est en cours. Le placement en groupe est déterminé par le clinicien au moment de l'admission en fonction de la dynamique de groupe. Veuillez appeler le 310-267-3377 ou envoyer une-mail à peersclinic@ucla.edu pour commencer le processus d'inscription.

Sujets d'instruction:

  • Comment utiliser les compétences conversationnelles appropriées
  • Comment choisir les amis appropriés
  • Comment utiliser de manière appropriée les formes électroniques de communication
  • Comment utiliser de façon appropriée l'humour et évaluer les retours d'humour
  • Comment démarrer, entrer et sortir des conversations entre pairs
  • Comment organiser des rencontres réussies avec des amis
  • Comment être un bon sport en jouant à des jeux / sports avec des amis
  • Comment gérer les arguments et les désaccords avec les amis et dans les relations
  • Comment gérer le rejet, les taquineries, l'intimidation, les rumeurs, les rumeurs et la cyberintimidation
  • Comment changer une mauvaise réputation
    • Comme on le voit, PEERS n'est pas précisément une intervention "comportementale", mais plutôt une intervention "sociale", visant à rendre plus familières les relations interpersonnelles en contexte réel. Vous noterez aussi qu'elle est une intervention plurielle : les parents est aussi présent, tout comme l'adolescent en question. PEERS fait ainsi aussi partie des interventions à médiation parentale, et c'est certainement une de ses caractéristiques essentielles. Aussi la présenter comme "comportementale" parait un peu réducteur.

 

  • Le fond de l'article est le suivant : une intervention isolée peut-elle "modifier le cerveau". On voit que le fait de poser cette modification du cerveau comme preuve ultime indique assez le grand cas qu'on fait de cet organe dans les Troubles du Spectre de l'Autisme
  • L'ensemble de l'article va nous conforter dans cette opinion, puisque l'auteur présente toute une gamme de "troubles" comme émanant du cerveau " En général, nous pensons que la dépression et l'anxiété sont basées sur le cerveau, et bien que les interventions comportementales (telles que la thérapie) soient très utiles, nous comptons largement sur la combinaison de médicaments et de thérapie pour les résultats les plus positifs.". Le cerveau est, dans l'exemple choisi, l'origine vraie de la dépression et de l'anxiété, et une voie royale d'intervention  sur ce cerveau dysfonctionnel est la voie du médicament.
  • La donnée du problème (une intervention est-elle efficace) se trouve alors transformée en la suivante : une intervention seule (sans appoint d'un médicament spécifiquement adapté au trouble cérébral, source d'autres troubles tels l'anxiété ou la dépression, peut-elle modifier la cause cérébrale (la "vraie cause") de l'autisme, telle que les investigations neuro-scientifiques peuvent la mettre en évidence.
  • Le tour de bonneteau épistémologique est difficilement discernable, tant il semble routinier.On ne se rend presque pas compte que tout réside dans le postulat de départ (le cerveau est la "vraie" cause première et autonome de toute manifestation d'un désordre de toutes les fonctions supérieures), énoncé comme une évidence scientifique, quand c'est un postulat, c'est à dire une opération témoignant d'un choix, raisonné nous n'en doutons pas, mais en tout cas subjectif.
  • La cascade émanant de ce postulat s'organise alors en un vaste système de rationalisations, et la voie choisie pour démontrer l'effectivité de l'intervention, dans le montage des preuves au sens de l'Evidence Based Medecine (EBM), utilise ce pivot. Une vraie efficacité montrera que l'intervention, seule, sans l'adjonctions de substances médicamenteuses, a une action sur le cerveau, cause première des manifestations autistiques. Ainsi  l'intervention sera vraiment "fondée sur des données probantes". 

Ainsi tout tient dans le postulat de départ de la cause première et autonome.

Si on en adopte un autre, l'ensemble de la démonstration est tout de suite moins probante, et nous voyons alors que l'étude sur l'efficacité de PEERS montre seulement que, avec l'intervention, le fonctionnement cérébral s'en trouve modifié, de la même manière que m'on peut sans doute constater que certains comportements ou capacités s'améliorent, à l'aune de ce qu'on pensait qu'ils n'étaient pas satisfaisants, ou insuffisants.

Tout ceci interroge cette notion de cause cérébrale  première (il n'en existe pas d’antérieure) et autonome (le cerveau tel que définit comme cause première fonctionne indépendamment de tout autre système, tant anatomique que logique), qui est à la base de la systématisation américaine, et maintenant mondiale dans le domaine de la psychiatrie et des sciences connexes, puisqu’il est bien difficile de voir quelque trace de psychiatrie que ce soit dans l'autisme d'aujourd'hui.

Ainsi cérébralisée, la psychiatrie dernier cri qui était partie de l'idée d'une description «neutre de théorie», en arrive à une tendance lourde, liée à ses deux mamelles, le cerveau premier et autonome, ce dernier point évoquant l'absence de tout autre système causateur, physique ou logique, ce dernier élément signant la mort de la psyché, système logique hautement improbable, mais parfois utile, et rate le coche de la complexité, de l'interaction et l'interdépendance des systèmes.

Ainsi rendue à son monisme actuel, qui semble calqué sur la science toute entière, de l'anatomie à la neuro-physiologie en passant pas la neuro-imagerie et les neuro-sciences, la psychiatrie moderne, et en particulier son dérivé appliqué à l'Autisme, se  montre très sure d'elle, mais parait en fait terriblement fragile, puisqu'elle tient toute entière sur le fil du rasoir de son postulat fondateur.

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