Autisme et contact visuel : tu veux ou tu veux pas ?

Pourquoi les autistes ont tant de difficultés à établir un contact visuel de personne à personne ? Et si on le leur demandais.....

 

Il y a quelques temps déjà j'avais lu l'article de Michelle Dawson intitulé le Pire Crime de Bettelheim1, dont j'ai republié la traduction sur ce même blog, dans lequel elle explicite ses conceptions sur l'économie de l'abord moderne de l'autisme, j'avais été attiré par un de ces arguments. Elle se moque là de l'attitude des scientifiques cognitivistes

"They (the cognitive scientists) are also finding out about how autistics look at images of human faces.  Nobody has figured out whether autistics look at images differently than at reality because nobody has thought of asking.  And if indeed we do process faces as objects, how possibly can we pick out faces from all other objects and entities and avoid them?"

Ils (les chercheurs en sciences cognitives) font des découvertes aussi sur la façon dont les autistes regardent des images de visages humains. Personne n'a compris si les autistes regardent les images différemment de la réalité parce que personne n'a pensé à leur demander. Et si tant est que nous traitons les visages comme des objets, comment pouvons-nous bien repérer les visages de tous les autres objets et entités et les éviter?

Un récent article publié dan « The Mighty », qui donne la parole aux handicapés, a attiré mon attention, et jette une lumière plus personnelle et intime sur le sens de l'évitement du regard chez les autistes.

 

16 personnes atteintes d'autisme expliquent pourquoi le contact avec les yeux peut être difficile

The Mighty - 15 février 2016

Pour certaines personnes dans le spectre de l'autisme, établir un contact visuel peut être une expérience stressante, distrayante et éprouvante sur le plan sensoriel. Trop souvent, cependant, les étrangers voient l'évitement du contact visuel comme «grossier» ou «antisocial», quand ce n'est pas du tout le cas.

Dans un effort pour mieux comprendre comment cette expérience se ressent pour beaucoup dans le spectre, The Mighty demandé aux lecteurs autistes qui trouvent le contact visuel difficile de partager une description de ce que ça leur fait.

Voici ce qu'ils avaient à dire:

1. «C'est abstrait pour moi et ça peut être épuisant. Regarder quelqu'un d'autre dans l'œil signifie que j'incorpore tout sur eux en tant que personne, et je deviens surchargé. C'est un flux constant d'informations sensorielles ou de traitement supplémentaires au dessus de ce que je suis déjà en train d'essayer de trier dans ma tête. Ça peut perturber tout processus de pensée ou de parole qui sont en cours et élimine rapidement mon énergie. »- Laura Spoerl

2. «Mes yeux prennent des photos des choses que je vois, et je peux mentalement revenir en arrière et revoir ces images dans mon esprit pendant un temps très long. Si je regarde dans vos yeux pendant trop longtemps, je deviens épuisé par tant de photos de vos yeux. C'est écrasant, et je dois regarder ailleurs pour donner à mon esprit quelque chose d'autre à traiter. »- Sydney Brown

3. «Je ressent ça comme juste dégoûtant." - Tom Bowes

4. «Je ressens le contact visuel comme si on me regardait, comme si j'étais examiné et jugé. Cela me rend mal à l'aise parce que je sens que je suis sous une pression immense, et la tension monte et monte jusqu'à ce que finalement je doive regarder ailleurs. Ça se ressent comme presque conflictuel, ce qui me cause beaucoup d'anxiété. C'est juste trop de pression, et je ne peux pas garder un contact visuel pour très longtemps à moins que ce soit avec une personne en qui j'ai confiance ... Mais en dépit de la façon dont mes yeux peuvent se promener, ou même si je suis en train de regarder dans une autre direction, ne vous méprenez pas; je suis toujours à l'écoute, et je suis toujours intéressé par ce que vous avez à dire. »- Emma Wozny

5. "Ça peut se ressentir comme si vous étiez là nu. Il est très difficile de former une pensée cohérente avec tout cela qui se passe dans votre tête. Mon truc pour établir un contact visuel plus supportable est de faire un «contact visuel» avec les sourcils des gens. Personne ne fait jamais la différence. »- Megan Klein

6. "Quand j'étais enfant, je ne donnais aucun contact visuel, mais j'en donne maintenant (ou je laisse croire que j'en donne un) dans certaines situations, mais pas dans d'autres. Si je suis stressé à propos de quelque chose, je ne donnerai probablement pas de contact avec les yeux du tout, et en général, je ne suis pas un fan de ça. Il est difficile d'expliquer pourquoi le contact visuel est difficile, mais une grande partie du temps, je le ressens comme de la peur. Je le ressens comme si quelqu'un regardait directement au plus profond de votre âme. Voilà pourquoi il m'était habituellement absolument insupportable et l'est encore dans certaines circonstances. »- Alex Lowery parle de l'autisme sur sa page Facebook

7. «Pour moi, il est difficile parce que je ressens comme si la personne avec qui je fais un contact visuel était en mesure de voir combien je suis socialement maladroit. Je me force à établir un contact visuel lorsque je parle à une personne, mais ça peut effectivement faire que mes yeux brûlent ou larmoient tout en le faisant. »- Jill Toler

8. «Quand je fais un contact avec les yeux, le monde autour de moi se bloque. Je peux seulement traiter l'immense douleur et l'inconfort qui vient à mon cerveau. Cette douleur s'en va si je détourne le regard. »- Lucy Clapham

9. «Je trouve le contact visuel direct trop conflictuel, et je ne gère pas bien la confrontation." - Liz Stanley

10. "C'est parfois physiquement douloureux d'essayer de maintenir un regard constant droit dans les yeux de quelqu'un d'autre. Cela ne signifie pas que je ne suis pas en train d'écouter ou que j'ai quelque chose contre la personne qui me parle, c'est juste une lutte incontrôlable de maintenir un contact visuel. »- Chris Amor

11. "Si je tente de vous regarder quand je veux dire quelque chose j'ai du mal à exprimer ce que je veux dire parce que je ne peux pas séparer le traitement qui a lieu avec les deux tâches." - Nell Rus

12. «Pour moi, ça peut être une douleur physique; il se ressent comme une brûlure avec trop d'émotions, et je ne peux pas l'assimiler tout de suite. »- Rosie Howard

13. "C'est bien assez pour nous de se concentrer sur la conversation sans la demande de faire quelque chose qui, franchement, à beaucoup d'entre nous ressentent comme très peu naturel. Vous pouvez avoir mon contact avec les yeux, ou vous pouvez avoir ma concentration. Choisissez ce qui vous semble avoir le plus de valeur. »- Chris Bonnello, d'Autistes Pas Bizarre, l'a dit à The Mighty dans un courriel

14. "Il y a un sentiment très inconfortable. Je le ressens comme une menace, comme une invasion. Je trouve beaucoup plus facile de faire des contacts avec des gens que je connais. »- Deidra Tucker

15. "Le contact visuel est difficile pour moi parce que je suis facilement submergé par beaucoup d'entrées (inputs) différentes. Quand je suis en train d'écouter, de suivre, ou de contribuer à une conversation ou tout simplement de gérer toutes mes sensibilités différentes, il est plus facile, plus confortable et moins douloureux pour moi de ne pas faire de contact avec les yeux. J'écoute et me concentre mieux quand je ne fais pas de contact avec les yeux. »- Erin McKinney dit The Mighty dans un courriel

16. «Pour moi, je ressens ça juste comme contre nature." - Emilyanne Wachter

Par Melissa McGlensey

Traduction Gilles Bouquerel

Comme le soupçonnais Michelle Dawson, quand on leur demande, les autistes sont très clairs : s'ils évitent le regard d'autrui, c'est que l'échange visuel alors leur est profondément déplaisant, désagréable, désorganisant, et non pas en raison d'une impossibilité, d'une incapacité, d'un déficit. On comprend mieux alors pourquoi ils repèrent ce regard pour mieux le fuir.

Demander aux autistes permet donc de clarifier certaines conceptions erronées. Que ne le fait-on plus souvent, au lieu de construire des édifices conceptuels risqués, où la part des croyances, parti-pris et fantasmes est majoritaire ?

L'autodéfense des autistes, c'est à dire le recentrement de l'autisme depuis le point de vue de ceux qui en sont atteint, est une profonde modification, ô combien souhaitable, à la fois de la position antérieure, l'autisme vu pas l'entourage, et spécialement les parents, mais aussi, bien entendu de la première position historique, l'autisme vu par ceux censés s'en occuper, les médecins puis le éducateurs....

Les récents développements en France, toujours en retard de quelques décennies ont été de passer de la première position centrée sur les soignants à la seconde, centrée sur les parents. Il y a encore du chemin à faire puisque la troisième, centrée sur les autistes, si riche, est souhaitable et inéluctable.....

 

1Michelle Dawson BETTELHEIM'S WORST CRIME Autism and the Epidemic of Irresponsibility

 

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