De quelques objections à «notre» responsabilité: poursuite d'un débat

J’ai hésité un moment avant d’écrire ce billet, qui se nourrit d’un certain nombre de commentaires qui m’ont été faits sur le précédent critiquant la responsabilité d’un « nous » culpabilisant tout un chacun avec pour l’instant la poursuite de l’augmentation des émissions de gaz à effet de serre et de la destruction de la biodiversité. Continuons le débat pourvu qu'il soit argumenté.

J’ai hésité un moment avant d’écrire ce billet, qui se nourrit d’un certain nombre de commentaires qui m’ont été faits sur le précédent critiquant la responsabilité d’un « nous » culpabilisant tout un chacun avec pour l’instant la poursuite de l’augmentation des émissions de gaz à effet de serre et de la destruction de la biodiversité.

Il serait évidemment peu utile de cherche à répondre à des avis lapidaires, qui ne s’appuient sur aucune argumentation. Il existe visiblement des spécialistes du commentaire en deux lignes qui semblent passer leur temps à survoler les billets de blog et qui feraient mieux de les lire moins superficiellement puis d’en proposer d’autres à leur tour.

Un débat public, ce n’est pas l’accumulation de jugements expéditifs, c’est la confrontation de points de vue développés. Aussi je m’en tiendrais aux objections qui m’ont été faites sur deux points principaux : le dédouanement partiel de la responsabilité du capitalisme, le maintien d’une responsabilité collective.

Il n’y a pas que le capitalisme

C’est un commentaire qui revient souvent et auquel j’ai déjà donné une réponse rapide « à chaud » dans le fil de discussion autour de mon texte, mais sa récurrence montre son importance et m’incite à y revenir plus longuement.

On m’oppose donc la consommation, le productivisme, le bilan de l’URSS ou la nature humaine qui ne verrait, encore et toujours puisque c’est sa nature, que l’appât du gain.

Une grande part de ces objections reposent implicitement sur l’idée que la consommation et la production ne peuvent se caractériser que sous les formes où elles existent aujourd’hui. Et c’est évidemment ce que pensent la plupart des gens et tout particulièrement les plus pauvres qui aspirent à une vie meilleure qui leur apparaît être celle de ceux qui n’ont pas de problèmes de fin de mois.  

D’où leur réticence à accepter les discours sur la « sortie » du capitalisme qu’ils assimilent au renoncement à leurs espérances (légitimes) d’amélioration de leur sort. Idem pour la consommation quand elle est assimilée à un niveau de revenu permettant l’accès à des biens et services essentiels.

Or ce que je mets en cause quand je parle de la « sortie » du capitalisme (et les guillemets sont importants), c’est de la fin d’un rapport social de production qui fait qu’une (très petite) minorité possèdent les moyens de production et contrôle ainsi la grande majorité restante qui se trouve placée dans une position dominée et n’a justement pas le contrôle sur ce qu’elle produit (et donc aussi sur ce qu’elle consomme, d’où l’importance de la publicité pour l’inciter à le faire).

Ce rapport social de production est précisément ce qu’il faut changer (et qui change déjà dans le secteur non-marchand ou certaines initiatives coopératives comme les Fralib) en permettant un contrôle collectif de ce que l’on produit. L’argent, le salaire, sont des formes liées au capitalisme et qui seront nécessairement différentes si le rapport fondamental de production se transforme.

Dans les Manuscrits de 1844, Marx écrivait que « la dépréciation du monde des hommes augmente en raison directe de la mise en valeur du monde des choses » et nous le vivons tous les jours, aujourd’hui où cette « mise en valeur » s’étend au fil de la mondialisation et de la création de nouveaux marchés. Et c’est cette mise en valeur avec l’équivalence entre revenu et consommation qui touche des biens et des services de plus en plus nombreux qui, d’une part, rend difficile la pensée d’une alternative, tant il semble impossible d’en imaginer une au fur et à mesure de l’extension de son champ, et, d’autre part, approfondit les contradictions de ce mode de production qui conduisent aux crises écologique, sociale, anthropologique que nous subissons de plus en plus.

Il est compréhensible que les craintes sur une baisse de la consommation soient celles qui viennent immédiatement à l’esprit quand on suggère que notre mode de vie n’est pas durable. Aussi bien pour ceux qui ont déjà accès à un niveau « satisfaisant » (pour eux et qui craignent de le perdre) que ceux qui espèrent l’atteindre (et qui craignent de ne pas y arriver si on parle de sobriété). C’est d’ailleurs un argument répété à l’envi par les élites au pouvoir pour déconsidérer les propos de ceux qui veulent le changement.

Finalement ce qui est important c’est moins le niveau du PIB que son contenu et la manière de le produire (le rapport de production). Et si ce contenu est sous le contrôle à la fois des producteurs directs qui le créent et de la collectivité qui évalue son impact global (sous des formes qui se trouveront dans le mouvement et qu’il est vain de vouloir anticiper, mais qui impliquent sans doute un minimum de « planification ») et donc qui prend en compte en particulier les contraintes écologiques, on peut espérer construire collectivement des conditions de vie meilleures où le but n’est plus l’accumulation sans fin mais l’enrichissement des personnalités.

Ce qui pose aussi la question de ce que l’on nomme « travail » en distinguant le travail contraint pour produire tout ce que la société considère comme essentiel à la survie (subsistance, logement, …) et celui, qu’il serait judicieux de ne pas nommer « travail », et dont Keynes parlait dans sa lettre à ses petits-enfants. La réduction du temps de travail contraint est un des enjeux fondamentaux et on voit aujourd’hui avec la volonté de l’étendre le dimanche ou les réformes des retraites à quel point c’est une lutte décisive pour « sortir » du capitalisme. Les élites au pouvoir ne s’y trompent pas.

Quant aux formes que peut prendre cette production dans de nouveaux rapports et dans un temps qui lui est consacrée différent (moins long pour tous ceux qui ont aujourd’hui un travail de plus en plus déshumanisant), je ne m’avancerai pas n’ayant aucune prédisposition à prévoir l’avenir, mais ce ne sera assurément pas sous les formes actuelles et il y aura sans doute des essais et des erreurs, mais je fais confiance ici à l‘inventivité des travailleurs qui n’auraient plus à répondre à des donneurs d’ordre.

Qu’on songe par exemple à la Commune, où en 44 jours et tout en faisant la guerre, elle a organisé le ravitaillement, mit en marche les administrations, assurer la sécurité dans les rues et les soins aux blessés, réorganisé la production en en confiant la gestion aux travailleurs, soumis les marchés publics à des contraintes strictes, séparé l’Église et l’État, mit en place un enseignement primaire et professionnel laïque et gratuit, envisagé la révocation des élus et bien d’autres innovations dont certaines ont été finalement acceptées après de longues luttes par la République.

Il y a là un motif d’optimisme sur la capacité d’un peuple à parvenir à se rendre maître de son destin.

Enfin, il faut bien comprendre que lutter contre le capitalisme, c’est agir pour changer son rapport social, en particulier en remettant en cause la propriété privée des moyens de production. Tous ceux qui m’attribuent l’idée qu’il faudrait « supprimer » les riches, ou tout autre groupe jugé responsable, ne m’ont pas bien lu.

Être riche n’est pas un statut social, c’est la conséquence d’un rapport social quand les plus riches, (car on n’est jamais riche que relativement), le sont au-delà de l’imaginable pour tout un chacun, (un rapport publié en 2018, indiquait que les trois familles les plus riches aux USA, avaient vu leurs fortunes augmenter de 6000% en 35 ans quand le revenu médian avait baissé de 3%).

C’est l’accumulation sans fin du capital entre un nombre de mains très restreint qui explique ces inégalités. Il ne s’agit donc pas de supprimer les (vraiment) riches, mais de s’attaquer à la cause qui les engendrent.

La fausse évidence de la responsabilité individuelle

L’autre objection qui revient souvent, c’est l’affirmation, sans cesse réitérée, d’une responsabilité individuelle « en dernière instance ». On veut bien éventuellement me concéder des responsabilités différenciées, comme les pays riches l’ont reconnu du bout des lèvres à la signature du Protocole de Kyoto, mais finalement c’est quand même chacun de nous qui devrait avoir conscience de sa part de responsabilité qui ne saurait être annulée par l’excuse d’une publicité débordante.

On débouche très vite sur l’invocation de la nature humaine avec sa recherche naturelle de l’appât du gain ou sur la « démographie galopante », dont on se garde bien d’interroger les raisons de cette galopade.

A cela, il faut répéter que la nature humaine est comme l’enfer pour Sartre, ce sont les autres. Sans eux nous ne serions pas humains. On ne naît pas avec « sa » nature, « son » caractère, « ses » idées, mais dans un monde déjà humain où nous devons acquérir ce qui est déjà là et sans quoi nous ne le deviendrions jamais, (le langage, les normes sociales, les manières de faire, …).

Tout ce qui n’est pas « inhérent à l’individu isolé », mais existe dans « l’ensemble des rapports sociaux » comme le dit Marx dans la sixième Thèse sur Feuerbach que Lucien Sève a passé une grande partie de sa vie à développer.

Il ne peut être question dans ce billet de développer cette thèse, mais si on veut la discuter sérieusement, il faut avoir l’honnêteté de lire Marx, Sève et bien d’autres comme Spinoza et son torpillage du libre-arbitre si prisé par ceux qui y croient. Comme il le disait, je cite de mémoire, « l’homme se croit libre parce qu’il ne connait pas les causes qui le font agir comme il le fait ».

Dans son commentaire, Laurebemi écrivait fort justement « le capitalisme est un mode de production, c’est-à-dire un type de société globale, de totalité sociale, qui se développe sur la base de rapports de production déterminés, en donnant naissance à des formes de société civile et des institutions juridiques, administratives, politiques, ainsi qu’à des formes de conscience (morales, religieuses, philosophiques) originales parce qu’appropriées à ces rapports de production ». Et là il faut insister sur les formes de conscience qu’on a trop tendance à croire naturelles, innées, alors qu’elles sont les conséquences des rapports sociaux capitalistes qui tendent à formater les humains dont il a besoin pour « persévérer dans son être ».

Bien sûr, car je vois venir l’objection, pas de manière mécaniste ou déterministe, on trouvera toujours le cas qui semble être une exception, et il y a beaucoup de contingence dans la formation d’une personnalité, (encore et toujours Lucien Sève et son concept « d’emploi du temps »).

Mais comment ne pas être frappé par ce qu’on appelle la montée de l’individualisme, depuis quelques dizaines d’années, en parallèle avec la transformation des travailleurs en autoentrepreneurs, si favorable à l’auto-exploitation, facilitée par le déploiement du numérique et tout récemment de l’incitation au télétravail qui va permettre, partout où c’est possible, de faire disparaître la séparation entre temps privé et temps contraint.

Loin d’être l’expression d’un libre arbitre qui se traduirait miraculeusement par des revendications de liberté individuelle, dont il resterait à comprendre pourquoi elles se manifestent aujourd’hui, il faut plutôt y voir l’effet de la formation des personnalités dont a besoin le capitalisme pour étendre et faire approuver sa domination, s’appuyant sur des moyens de production comme l’informatique qui permettent justement cette individualisation dans le procès de travail.

Et c’est aussi l’intégration des femmes dans les rapports de production capitalistes en les intégrant en masse au travail salarié qui explique la montée et le succès des revendications, (encore bien timides), dites « féministes ».

Et pour ne pas trop allonger ce billet déjà fort long, je ne peux que conseiller la tribune de l’historien des sciences Guillaume Lachenal dans Libération du 1er avril, où il rappelle que, contrairement à ce que pointe la thèse de la responsabilité individuelle, à savoir la nécessité de modifier ses comportements si l’on veut lutter contre une évolution catastrophique, que ce soit par ses achats en tant que consommateur pour le changement climatique ou les gestes barrière pour la pandémie ou le sida, « l’effet des comportements individuels est écrasé par des variables liées à l’environnement social est politique ».

Par exemple, « il a été démontré que l’épidémie de VIH chez les Africains-Américains aux Etats-Unis ou les migrants en France n’est pas lié à un déficit d’éducation ou à une indéracinable indiscipline, mais à la structure même des réseaux sociaux-sexuels, façonnés par la précarité, la ségrégation et la criminalisation des populations ». Et il ajoute « avoir un comportement à changer c’est un luxe de la classe moyenne blanche ».

Un dernier mot sur la « démographie galopante » dont la seule mention sans autre analyse semble conduire « naturellement » vers des politiques de contrôle de la population. Car, l’antienne « nous sommes trop nombreux » est bien présente dans de nombreuses têtes, (mais ce sont toujours les autres qui sont trop nombreux), mais à ma connaissance elle n’a pas été reprise dans les préconisations des responsables politiques.

Pour autant, cette politique malthusienne est souvent à l’œuvre de fait, par des guerres, (mondiales au 20ème siècle et locales aujourd’hui pour l’instant) et je ne parierai pas que certains politiques ne le pensent pas sans trop oser le dire.

Je crains d’ailleurs que ce soit en partie de cette manière que nous risquions de commencer à « sortir » du capitalisme d’une façon plus décisive que dans le processus en cours qui reste timide. Le changement climatique qui continue et qui ne cessera pas brutalement est gros de transformations irréversibles qui vont peser sur les conditions de vie sur terre et sans doute conduire à de nombreux morts, en particulier dans les pays les plus pauvres.

Il en résultera une baisse sans doute importante de la population mondiale, dont il est difficile de dire si elle précipitera la prise de conscience d’une réelle nécessité de changement ou l’approfondissement de la crise. Il me semble aussi qu’une part non négligeable des plus riches commence à envisager une sécession du reste de l’humanité, soit en s’isolant sur des territoires protégés (comme on en voit des exemples en Afrique du Sud, au Mexique ou évidemment aux USA), soit en investissant dans la conquête spatiale.

Où l’on voit une nouvelle fois qu’un « nous » indifférencié, non seulement n’est pas conforme à ce que l’on peut observer, mais ne donne aucune chance de bifurquer avec la moindre chance de succès de la trajectoire mortifère qu’un mode de production continue d’imposer.

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