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Billet de blog 27 mai 2024

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Quel avenir pour des Jeux Olympiques écologiques ?

Les JO, comme tous les grands évènements sportifs internationaux sont de gros émetteurs de gaz à effet de serre. Peut-on espérer réduire leur empreinte carbone dans la lutte contre le réchauffement climatique ?

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Les Jeux Olympiques (JO) font partie de ce qu’on nomme des Grands évènements sportifs internationaux (GESI) comme les coupes du monde des différents sports ou des événements sportifs concernant des territoires plus limités mais néanmoins importants (comme les championnats continentaux ou le tournoi des six nations en rugby), ou même des compétitions nationales comme le Tour de France cycliste si on en juge par le nombre de téléspectateurs (3 milliards pour le Tour de France, ce qui montre bien son caractère international).

Ces grands évènements posent de plus en plus la question de leur pérennité en lien avec leur impact environnemental dans le contexte d’un changement climatique en cours maintenant perçu par la plupart.

Le changement climatique étant causé par les émissions de gaz à effet de serre (GES) qu’on mesure en équivalent carbone (par exemple, une tonne de méthane équivaut à 28 tonnes de carbone dans le réchauffement climatique), c’est donc vers la réduction de ces émissions qu’il faut se tourner pour diminuer ce qu’on appelle l’empreinte carbone d’un événement quel qu’il soit.

Pour les jeux olympiques précédents, cette empreinte était en moyenne de 3,6 millions de tonnes (Mt) à Rio, de 3,3 Mt à Londres et de 1,97 Mt à Tokyo. Pour Paris elle est prévue à 1,58 Mt. Dans l’absolu ces données n’ont pas de sens. Il faut les resituer dans le cadre général du changement climatique. Selon le Giec, pour respecter l’accord de Paris, c’est-à-dire ne pas aller au-delà des +2°C à l’horizon 2100, il ne faudrait pas émettre plus que 800 Gt de CO2 supplémentaires. C’est ce qu’on nomme notre budget carbone, soit la limite des émissions nouvelles à ne pas dépasser pour les 80 prochaines années. Pour l’instant, le total des émissions annuelles est autour de 40 Gt, et comme il n’y a pas qu’un seul GESI par an et que chacun d’eux est générateur d’émissions importantes (par exemple, la coupe du monde de football au Quatar a émis 3,6 Mt selon la Fifa mais entre 5 et 7 Mt selon d’autres calculs). Si on compte une moyenne de trois GESI par an, à eux seuls et sans réformes particulières, on aurait des émissions minimales autour de 10 Mt par an en moyenne (mais c’est sans doute beaucoup plus et de toute façon beaucoup trop). 

On pourrait faire remarquer que les JO 2024 annoncent des émissions réduites de moitié par rapport à ceux de Londres ou Rio et que ceux de Tokyo avaient déjà commencé cette trajectoire descendante. Cependant, ces JO ont eu lieu pendant la pandémie ce qui a empêché les spectateurs internationaux de venir, réduisant donc très fortement le poste transport qui représente la plus grosse part dans les émissions (selon Carbone 4, un cabinet d’expertise qui a inventé la comptabilité carbone, les déplacements des spectateurs pour les GESI représentent en moyenne 80% des émissions). Ceux de Tokyo ne peuvent donc pas servir de référence, mais en revanche ils indiquent sur quoi doit porter en priorité l’effort de réduction des émissions, à savoir les transports des spectateurs venant de loin, donc en avion. On peut d’ailleurs déjà anticiper que la prochaine coupe du monde de football qui se déroulera sur trois pays (USA, Canada, Mexique) sera à la source d’émissions importantes puisque l’avion sera le principal moyen de transport pour aller d’un site à un autre. Quant aux JO de Paris, les 1,58 Mt annoncées ne sont pour l’instant qu’une promesse qu’il faudra vérifier quand la compétition sera passée, mais de toute façon, cela reste un niveau d’émissions trop important pour qu’on puisse imaginer que des JO avec cet impact puissent durer très longtemps. Il est donc nécessaire d’envisager des réformes, mais elles se heurtent au rôle que jouent les GESI dans l’économie mondiale.

J’ai développé ici les trois fonctions des GESI dans notre mode de production :

  • La confrontation entre sportifs de tous les pays qui est la plus visible, bien que ce soit la moins importante d’un point de vue économique
  • Celle d’attirer des nouveaux pratiquants à faire du sport dans un cadre associatif. Une fonction qui reste surtout de l’ordre du discours promotionnel des fédérations qui croient à la théorie de la locomotive, selon laquelle les champions, par leur exemple, seraient des VRP de leur activité permettant aux diverses fédérations sportives de recruter des nouveaux adhérents. Ce type d’enchaînement, quand il se produit, reste très marginal et est de toute façon sans lien avec le sport de haut niveau. L’image de la pyramide expliquant que plus la base de pratiquants est large, plus se dégagera une élite performante, ce qui justifierait la fonction de VRP des champions comme incitateurs à l’élargissement de la base, est dépassée depuis très longtemps. Le haut-niveau est un système complètement séparé de la pratique du plus grand nombre, ce que montre d’ailleurs des petites fédérations en nombre de licenciés qui ont de nombreux succès aux GESI, comme la Fédération française de ski qui comptait 750 licenciés en biathlon de compétition en 2020 mais un palmarès exceptionnel avec 7 gros globes de Cristal, 186 podiums et 83 victoires.
  • Quant à la troisième fonction, la plus importante, elle repose sur le spectacle fourni par les sportifs, engendrant les profits espérés, soit directement par leur présence dans les enceintes sportives, soit indirectement devant leurs télévisions. Les champions restent toujours des VRP, mais davantage des produits de leurs sponsors (vêtements, matériels, aliments, …) que de leur activité propre.

C’est avec cette dernière fonction que le capitalisme peut s’étendre dans ce nouveau secteur des loisirs en pleine expansion. Les JO, de par leur prestige, y jouent un rôle important en lançant de nouvelles activités susceptibles d’étendre encore les possibilités de rentabilité pour des capitaux en déshérence, en développant des activités dans un cadre marchand. C’est ce qui se passe à Paris en 2024 avec l’introduction du breakdance ou du skateboard (le premier vise surtout les jeunes, acheteurs de matériels et de vêtements et le second promotionne surtout des spectacles et s’adresse alors davantage à des spectateurs potentiels qu’à des pratiquants en nombre). Quant à l’escalade, avec la séparation entre deux spécialités, vitesse d’un côté et combiné bloc/difficulté de l’autre, elle joue sur les deux tableaux. Le spectacle[1] pour la vitesse en direction des non pratiquants et le combiné pour ceux qui pratiquent dans un secteur où la marchandisation de l’activité dans les salles privées touche le monde entier et connait une expansion spectaculaire.

Tout cela crée pour les GESI une forte contrainte qui, d’une part, interdit toute idée de suppression dans un des secteurs économiques qui offre une rentabilité meilleure que les secteurs traditionnels de l’industrie et des services, et, d’autre part peut conduire à considérer leurs impacts écologiques comme des contraintes de second rang, introduisant un arbitrage entre rentabilité économique et empreinte écologique au bénéfice de la première.

Ce constat met au premier plan la responsabilité des instances sportives organisatrices de ces GESI, qui sont aujourd’hui celles ayant le pouvoir à court terme de changer l’orientation de la trajectoire qui est pour l’instant suivie et qui n’est clairement pas soutenable d’un point de vue environnemental.

Comment réduire l’impact écologique des GESI ?

On pourrait évidemment les supprimer tous. Une solution certes radicale, mais à la fois impossible à réaliser et peu souhaitable. Impossible parce qu’il n’y a pas d’institutions assez puissantes qui aient la volonté de le faire. Ni les Etats, ni les fédérations sportives internationales ou nationales, ni le public ne souhaitent renoncer aux GESI et en particulier aux JO. Peu souhaitable, parce que la compétition sportive est une des formes majeures dans lesquelles les peuples communiquent et s’unissent pacifiquement. Et ce ne sont pas les dérives de minorités de supporters qui remettent en cause ce constat. Ils ne font juste nous rappeler que les GESI, comme toutes les activités quelles qu’elles soient, restent marquées par les contradictions de nos sociétés.

Puisque la suppression des GESI n’est pas possible, il reste à essayer de réduire au maximum leurs externalités négatives. On a vu que les transports sont le poste le plus émetteur de GES, c’est donc d’abord lui qui doit être réduit. Ensuite, il y a le numérique, les infrastructures (voies de liaison entre les sites, les lieux de compétition, les hébergements comme le village olympique mais aussi l’hébergement des journalistes qui sont très nombreux lors des GESI). Enfin il y a la restauration.

Aux JO de Paris le comité d’organisation annonce que 95% des équipements sont déjà existants et c’est d’ailleurs une des raisons mises en avant par Paris pour justifier sa candidature. De plus, les infrastructures nouvelles, en particulier le village olympique, seront réutilisées dans le futur pour l’essentiel. Il ne fait pas de doute que c’est une direction à suivre, mais du coup elle milite pour une organisation de JO qui se partagerait entre quelques grandes villes dans le monde (une par continent par exemple) dont les équipements n’auraient qu’à être améliorés à la marge quand ils accueilleraient les JO à leur tour. Cette solution devrait également aussi être utilisée pour d’autres GESI. Pour les JO, le fait que le CIO ait de plus en plus de mal à susciter des candidatures, compte tenu du cahier des charges (trop) exigeant qu’il impose aux villes candidates pousse d’ailleurs dans ce sens.

Quant aux transports, la seule manière de réduire fortement l’incitation des spectateurs lointains à venir c’est de leur permettre d’assister aux JO chez eux, dans des fans zones pour garder le caractère émotionnel collectif de ce type d’évènement. De fait, la plupart des spectateurs des GESI le sont devant leur poste et cela ne les empêchent pas de vibrer au rythme des exploits des athlètes, ni de manifester leur enthousiasme après les épreuves, comme on peut s’en rendre compte en France quand des concerts de klaxons saluent la victoire d’une équipe marocaine à la coupe d’Afrique de football par exemple. La diminution du nombre de spectateurs dans le pays organisateur aurait aussi des effets réducteurs sur la restauration et l’encombrement dans les transports locaux et permettrait à des habitants proches d’assister aux épreuves, à condition que les prix des billets soient accessibles.

Ce point est d’ailleurs la résultante d’une organisation actuelle trop onéreuse qui pousse le comité organisateur à augmenter au maximum les recettes pour couvrir les dépenses. On pourrait d’ailleurs suggérer qu’en France les dirigeants du COJO réduisent sérieusement leurs rémunérations, d’autant plus indécentes qu’ils mobilisent le travail gratuit de 45 000 « bénévoles » au prétexte qu’ils sont des passionnés, ce qui d’ailleurs sous-entend qu’eux-mêmes sont plus vénaux que passionnés. Cette augmentation des dépenses est une des raisons qui font que les villes candidates soient de moins en moins nombreuses. Pour remporter la course à la candidature, chaque ville est incitée à présenter un budget le plus bas possible, qui se trouve à chaque fois dépassé[2] parce qu’il a été sous-estimé (le plus souvent en connaissance de cause). C’est ce qu’on appelle la malédiction du vainqueur, le perdant étant d’ailleurs en bout de chaîne le contribuable qui supportera le surcoût non anticipé.

Enfin il reste trois points qui restent en suspens pour des JO (plus) écologiques.

Le premier c’est le poids de l’argent. Le CIO a eu des revenus de 7,2 milliards d’euros sur l’Olympiade 2017-2021 (contre 5,4 à la précédente). Ces revenus proviennent entièrement de fonds privés qui en attendent un retour, ce qui pèse sur la nature des investissements réalisés. Pour des fonds privés, l’écologie est davantage une contrainte qu’un but, aller vers des JO écologiques (et plus généralement des GESI) implique de diminuer l’emprise de l’argent dans le sport. Ce qui pose aussi la question de la rémunération des sportifs eux-mêmes, de toute façon marquée par des énormes inégalités.

Le second point ce sont les JO d’hiver, et tout particulièrement le ski que le réchauffement climatique met en péril à moyen terme. Ici, il n’y a pas d’adaptation possible si le support de la pratique vient à manquer. On le voit déjà sur les épreuves de coupe de monde qui sont de plus en plus souvent supprimées, un mouvement qui ne peut que s’accentuer. Si la trajectoire suivie actuellement n’est pas abandonnée, le ski est une activité condamnée à moyen terme par le réchauffement climatique, et pas seulement pour les JO.

Enfin, le troisième point c’est le rôle que les GESI, et en particulier les JO, tiennent dans l’action des États. Il se situe sur deux fronts. Le premier est le soutien au secteur des loisirs marchands. Dans le capitalisme, l’État a toujours participé activement au développement du marché, privilégiant l’aide aux (grandes) entreprises sur celle du public (avec une intensité renouvelée sous le néolibéralisme)  ce qui explique pourquoi les JO bénéficient des aides gouvernementales les plus élevées pour la pratique sportive, que ce soit avec la construction des infrastructures nécessaires (stades, logements, transports, …), les subventions aux fédérations olympiques (beaucoup plus importantes que celles aux autres fédérations), ou les dérogations par rapport aux lois du pays où ils se déroulent. La charte olympique, qui est le texte régissant les relations entre la ville hôte et le CIO, s’appuie en effet sur le droit suisse qui prime sur les droits nationaux.

Le second front est la fonction idéologique que l’État voudrait pouvoir leur faire jouer, celui d’un moment de communion où toutes les inégalités (croissantes) et les injustices d’un système à bout de souffle seraient sinon oubliées, du moins mises sous le tapis un certain temps. Les JO sont une occasion rare (tous les 4 ans) de réactiver cette fonction et les JOP en France ne dérogent pas à cet usage. De l’inauguration des nombreux sites de compétition, propices à l’apparition des élus et des discours creux, au battage sur le parcours de la flamme olympique, célébrée comme le symbole d’une peuple réunifié (juste avant des élections européennes où l’on pourra juger de la solidité de cette réunification) en passant par les multiples reportages sur les JO dans les mois qui les précèdent. La palme revenant à l’émission de France 3 Aux jeux citoyens, diffusée depuis le 23 juillet 2023, soit un an avant les jeux et qui égrène à chaque émission le nombre de jours restant avant le début de la compétition. L’accent y est mis sur les motivations des athlètes, leur sacrifice, la dureté de l’entraînement qu’ils s’imposent, bref, sur la compétition sportive hors de ses enjeux économiques, politiques et idéologiques et dont le seul objectif est d’avoir la plus belle médaille possible[3].

Et cette fonction idéologique des JO (comme des GESI les plus populaires comme le championnat du monde de football, dans laquelle la victoire de la France en 1998 avait immédiatement conduit les médias à fêter cette équipe « black-blanc-beur » symbole d’une France unie dans la diversité et victorieuse censée faire oublier les résidus d’une histoire coloniale, dont les débats actuels sur l’immigration prouvent la résilience), comme le poids de l’argent risquent fort de nous contraindre à seulement rêver à des JO écologiques pendant encore longtemps.

[1] Du moins c’est ce qu’affirment tous ceux qui ne connaissent pas l’activité, soutenus par des médias grand public qui révèlent là qu’ils sont plutôt des vecteurs de publicité que des outils d’information. La vitesse est en effet une pratique extrêmement minoritaire qui ne touche que les quelques rares grimpeurs (relativement aux dizaines de millions de pratiquants dans le monde) qui trouvent dans cette forme de compétition le moyen d’une notoriété bien mince.

[2] A l’exception des JO d’Atlanta qui ont été bénéficiaires. Le fait que ces JO dits de Coca cola aient été organisés au pays du capitalisme triomphant à une époque où la crise n’était pas encore perceptible explique d’ailleurs cette exception.

[3] Pour ne prendre qu’un exemple du brouillage idéologique de ce type d’émission, quand est évoqué (rarement) le travail des bénévoles, c’est toujours pour souligner combien il repose sur une passion pour le sport qui justifie sa non-rémunération et ce n’est jamais pour évoquer le caractère de subordination qui lui est attaché et qui est de fait une dimension essentielle du contrat de travail entre un salarié et son employeur. C’est ce que montrent les directives, le contrôle et les sanctions qui sont attachés à la charte du volontariat publiée par le COJO. Comme l’explique la sociologue Maud Simonet, c’est une « entreprise de légitimation et de normalisation de l’usage du bénévolat par-delà le droit du travail, voire contre lui ». Si Aux jeux citoyens n’avait pas qu’un rôle apologétique de célébration sans réflexion des JOP, mais était une émission d’information sur cet événement cherchant à en éclairer tous les aspects, elle devrait donner aussi la parole à des intervenants comme cette sociologue.

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