De quoi s’inquiète la France ? À part le Covid ? (novembre 2020)

IPSOS poursuit l’enquête « What worries the world?» (Qu’est-ce qui inquiète le monde ?) depuis 10 ans dans 27 pays. En novembre 2020, le Coronavirus est le premier sujet d’inquiétude dans le monde (après le chômage et la pauvreté). La France se distingue par sa peur du terrorisme, et quelques variations.

Qu’est-ce qui inquiète la France ? (2016-2020, Ipsos) Qu’est-ce qui inquiète la France ? (2016-2020, Ipsos)

La série «What worries the world» (WWW, ce qui inquiète le monde) du sondeur IPSOS a déjà été analysée sur ce carnet, en janvier 2020 (monde, et France). L’enquête demande chaque mois, dans une vingtaine de pays, quels sont selon vous les 3 soucis principaux pour votre pays ? Il en résulte une somme d’à peu près 300%. Le choix se fait parmi une liste close d’une vingtaine de thèmes assez stables (sauf le coronavirus depuis avril 2020). Sans accès privilégié aux données de l’entreprise, tout est ici tiré des documents publics en ligne (rien avant août 2016, pas tous les mois). Depuis 4 ans, les préoccupations françaises principales sont en moyenne :

  • le chômage (37 %),
  • la pauvreté et les inégalités sociales (34 %),
  • le terrorisme (31 %),
  • les taxes (26 %),
  • le contrôle de l’immigration (22 %),
  • le crime et les violences (20 %),
  • la montée de l’extrémisme (16 %),
  • le changement climatique (16%),
  • la corruption financière ou politique (15 %),
  • les menaces contre l’environnement (15 %),
  • le système de santé (15 %),
  • le déclin de la moralité (13 %),
  • le système éducatif (12 %),
  • l’inflation (5 %),
  • la protection sociale (4 %),
  • l’accès au crédit (1 %),
  • l’obésité des enfants (1 %).

Outre le coronavirus, chômage et pauvreté sont des préoccupations mondiales, par contre, la France comme nos voisins européens, se sentent moins menacés par la criminalité, et la corruption des élites. On notera que les sujets les plus politiques, c’est-à-dire ce qui peut être modifié par des lois et une allocation d’argent public, ne sont pas les sujets qui préoccupent le plus le citoyen. Le plus gros problème étant la corruption des élites, qui ont le pouvoir qui permettrait de corriger ce problème mais cela reviendrait à travailler à leur disparition.

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L’apparition du Covid permet de voir comment fonctionne ce sondage. L’irruption d’une nouvelle option diminue mécaniquement les autres. Par exemple il ne faut pas croire que chômage, pauvreté, criminalité ou corruption baissent à cause l’épidémie, on peut tout de même observer des phénomènes psychologiques très instructifs, par exemple si on se concentre sur la France pour les mêmes thèmes.

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Le Covid affecte l’opinion française de manière comparable au reste du monde, à la réserve que la peur accompagne la courbe de l’épidémie (et de la communication gouvernementale). Le nombre de cas varie beaucoup selon les pays, certains n’ont pas connu notre pic de printemps (Portugal), ou pas d’accalmie d’été (Algérie), ou une seconde vague plus forte que la première (Allemagne), bref, de nombreuses configurations, si bien que la moyenne mondiale de l’opinion a reçu un choc sidérant au printemps qui se maintient désormais à un niveau élevé mais en plateau. Les Français ont par contre le cœur qui fait des sauts, ils ont cru être libérés pendant l’été, et ils s’inquiètent de nouveau (mais moins que la première fois).

Par ailleurs, comme le reste du monde, la France observe une lente décrue de la peur du chômage, parallèle à la baisse des chiffres, mais les places libérées par le vieillissement sont des emplois moins payés, souvent à temps partiel, les jeunes peinent à entrer dans l’emploi, le chômage intermittent devient une habitude, un mode de vie, il n’inquiète plus. Dans le monde entier, au fur et à mesure que la peur du Covid a diminué, les gens se sont tout de même inquiété des conséquences des confinements sur l’emploi, mais quand la peur de mourir remonte, on pense moins à l’économie.

Le sentiment d’insécurité reste dans un canal sans tendance franche, mais avec de grandes variations, que des politiciens de droite savent utiliser quand une épidémie de peur tombe au moment d’une élection. C’est aussi le cas pour la peur de l’immigration ou le déclin des valeurs, qui concernent un stock incompressible d’électeurs, qui peuvent être séduits sur un malentendu comme a su le faire Sarkozy, mais ils ne changent pas d’avis, et n’arrivent pas à convaincre les autres.

L’enquête pose une question plus générale : « Would you say things in this country are heading in the right direction, or are they off on the wrong track? » (diriez vous que les choses dans ce pays vont dans la bonne direction ou partent-elles dans une mauvaise voie ?). Des journalistes en tirent régulièrement la conclusion que les Français sont pessimistes, ils sont parmi les plus négatifs du monde avec beaucoup de constance, mais, il y a une corrélation très lourde avec un autre phénomène.

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Le sentiment des Français à l’égard de leur pays est tristement corrélé aux sentiments qu’ils ont pour leur président. C’est une névrose très profonde qui affecte toutes les forces politiques, à droite et à gauche, et même chez les écologistes, traditionnellement anti-militaristes, autonomes, et souhaitant la coopération libre.

Enfin, les Français ont régulièrement des fièvres.

Entre les attentats, une révolte fiscale, et un peu d’écologie Entre les attentats, une révolte fiscale, et un peu d’écologie

La peur du terrorisme a été ravivée en novembre 2020, alors que ce n’est pas une cause de mortalité significative. La France est une cible trop amusante pour les kamikazes, il suffit d’un couteau de boucher pour agiter le pays. Entre deux, la fièvre s’est emparée des gilets jaunes, se révoltant contre un état central méprisant voulant taxer le diesel des campagnes sous prétexte de moins polluer les villes. Aucune loi fiscale n’a été modifiée, les grandes fortunes sont toujours détaxées, les gilets jaunes se sont sagement confinés devant la télé. Une conscience écologique s’est éveillée vers le deuxième tour des élections municipales, et la priorité s’oublie de nouveau. Gouverner la France consiste à profiter de chaque épisode de tremblante du mouton, qu’il tremble de peur, de colère, ou d’indignation ; pour réformer, ou plus exactement, mieux soumettre et organiser le pays en marché.

Ce sondage mondialisé, "what worries the world" de Ipsos, est aussi intéressant à lire que la Pravda soviétique, il parle du monde par accident, dans les interférences. Les illustrations sont encore plus débiles, comme des publicités, mais sans marque, elles ne doivent avoir aucune identité, aucune aspérité, pour que le client qui prétend lui, être une marque, trouve conseil chez le mage du vide corporate. Ça donne envie de salir, de casser, de barricades. Oui, les passions de la France ne sont pas bien persévérantes et réfléchies, mais une ou deux fois par siècle, elles réveillent un peu de la marchandise climatisée.

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