Hollande a gagné, la courbe du chômage (ressenti) s’est inversée

Qu’est-ce qui vous inquiète (pour votre pays) ? Ipsos maintient depuis plusieurs années une enquête de satisfaction dans 28 pays. Sautes d’huneur et fond du caractère, quelques mouvements de l’opinion française 2017–2019.

Ipsos, “What Worries the World”, 2017-2019, France Ipsos, “What Worries the World”, 2017-2019, France

Pensez-vous que la France va dans la bonne direction ?

« Les Français replongent dans le pessimisme » titraient l’IPSOS le 21 décembre 2018, en pleine crise des gilets jaunes. Il ne restait plus que 19% de sondés à penser que le pays allait dans la bonne direction, contre 81% dans la mauvaise. En quoi la lucidité serait-elle du pessimisme ? L’humeur de l’opinion  sur la direction du pays (ligne noire à points) évolue parallèlement à une courbe autrement plus préoccupante, la popularité du président Macron (cf. ci-dessous)

Avant mai 2017, la présidence Hollande était usée, le nouvel élu a suscité beaucoup d’espoirs durant l’été 2017. La routine législative a produit un creux durant l’automne, mais la popularité du président s’est redressée avec la nouvelle année 2018. Ce sommet n’a plus été atteint depuis, pour s’effondrer en décembre 2018 au cœur de la crise des gilets jaunes.

Tous les français ont désormais leur idée sur leur président. Les variations de l’année 2019 ne relèvent plus de l’espoir d’un mieux, mais de la crainte du pire. Une population vieillissante, même si elle a fait 1968, ne rêve pas d’avenir mais d’une monnaie stable et de moins d’impôts sur les successions.

Le destin de tout un pays est corrélé à une seule personne, cette névrose nationale nuit à la démocratie. Aucun sauveur ne peut faire en lui la synthèse de tous les intérêts, le peuple y serait à la merci des habiles qui font croire et déçoivent toujours. Même unifié par la haine, ce régime n’élève pas un citoyen libre et responsable.

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Le chômage (ressenti) diminue, mais la pauvreté augmente… où est l’erreur ?

Dans un article précédent sur cette série Ipsos, je montre que chômage et pauvreté ne sont pas du tout entendus de la même manière dans tous les pays, ne serait-ce qu’en Europe. Allemagne et Grande-Bretagne considèrent que la pauvreté est leur plus gros problème, tandis que pour l’Italie et l’Espagne, c’est le chômage. Il semble qu’au pays du contrat à 0h, ou du job à 1€, travailler ne suffit pas à vivre dignement ; tandis que quand un emploi est décent, il est rare. Soit il n’y en a pas assez pour tout le monde, soit tout le monde n’en a pas assez, deux manières de gérer la pénurie et surtout de garder une main-d’œuvre qui a faim.

Les français interrogés considèrent de moins en moins que le chômage est le premier problème du pays, par contre, ils estiment désormais que c’est la pauvreté. Pourtant, le salaire minimum est encore respecté.

Dans les années 1980, la gauche française avait fait le choix de la préretraite et du chômage de masse correctement indemnisé, ce que les entreprises n’ont pas refusé, licenciant les lents et les vieux, pour avoir la plus grande productivité horaire mondiale. Avec la désindustrialisation et les délocalisations en Chine, avec l’aide des gouvernements de gauche comme de droite qui ont réduit les cotisations par toutes sortes de cadeaux, le coût du travail a baissé. Les caisses sociales se vident, les chômeurs et les retraités le payent déjà, mais le salaire perçu n’a pas baissé. Si le revenu minimum est conservé, pourquoi cette sensation envahissante d’appauvrissement ?

L’inflation n’est pas considérée comme un problème important. Il est vrai que les prix du quotidien augmentent peu. Les délocalisations, et des progrès tout à fait réels sur l’automatisation, ont diminué les prix des produits manufacturés, qui forment une part importante du taux officiel d’inflation calculé par l’INSEE. Mais le logement ou l’énergie n’entrent pas dans l’indice des prix.

En mars 2018, la DREES a montré que la part des frais contraints, les factures, ne cessent d’augmenter pour les ménages, notamment les plus pauvres. Cette étude est fondée sur des données INSEE qui s’arrêtent en 2011. Le thermomètre a été cassé depuis, mais la situation ne s’est probablement pas améliorée depuis 9 ans. L’économiste Olivier Pastret n’hésite plus à parler de désintégration de la cohésion sociale.

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Le peuple fait une jaunisse sur les taxes, mais pas sur la corruption ou la protection sociale

La crise des gilets jaunes s’observe comme un pic d’énervement contre les taxes en novembre 2018. La fièvre semble passée, mais le problème reste entier. Payer des impôts est accepté si l’État est juste et redistribue au mieux à tous. Il est vrai que nos fonctionnaires du quotidien sont particulièrement honnêtes, comparés au reste du monde. Nul n’essaie de soudoyer un professeur pour obtenir un diplôme ; les médecins hospitaliers soignent tout le monde, sans condition de revenus.

Cependant, les atteintes de plus en plus profondes aux salaires des fonctionnaires menacent cette intégrité, comme c’est arrivé en Grèce, ou en Russie. Qui décide de faire ces économies sur les fonctionnaires ? D’autres fonctionnaires, mais autrement payés,  au-delà de 10 000 € par mois.

Le 21 octobre 2019, Éric Verhaeghe analyse le projet de Loi de Finances pour 2020 afin de trouver les hauts salaires de la fonction publique. Cette donnée devrait être accessible à tous les citoyens, elle est bien camouflée : « Les 10.000 premiers salaires de la haute fonction publique sont supérieurs à 6.500 euros bruts mensuels. Encore ces chiffres s’appuient-ils sur les données moyennes fournies par Bercy. La réalité est sans doute encore plus édifiante. Rappelons que 0,1% des salariés du privé dépassent les 10.000 euros mensuels, soit moins de 20.000 personnes en France. Et ils ne bénéficient pas de l’emploi à vie. »

La technocratie bien éduquée s’indignera du populisme inquisiteur de ces citoyens qui se demandent où partent leurs impôts, alors que c’est un droit constitutionnel. On comprend alors que la corruption ne prend pas le visage d’un billet qui passe de la main à la main, mais d’articles de lois votées la nuit, trompant la vigilance de députés de l’opposition épuisés. Cette caste de diplômés circule entre l’État et les grandes entreprises, détournant l’argent public au profit des multinationales du CAC40, ces champions français qui délocalisent, qui n’emploient pas de français sauf ceux cooptés depuis les grandes écoles, et qui paient leurs impôts au paradis.

Après la banque, l’assurance, l’eau, l’énergie, le béton, qui utilisent le consommateur captif en France pour accumuler de quoi écraser les marchés émergents, l’exécutif actuel vise d’autres industries de l’exploitation, comme le logement social (la baisse des APL étouffe les finances des petits bailleurs afin de favoriser la concentration des acteurs). L’État sert le CAC40 qui ne sert que lui-même. Ce n’est pas à proprement parler de la corruption, mais une compréhension économique du patriotisme, qui ne profite qu’à la marque France.

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Climat, environnement, l’opinion vire au vert

Les derniers résultats des écologistes aux élections européennes de 2019 en France confirment une montée des préoccupations environnementales. La série est trop courte pour déterminer si cette conscience est passagère ou à l’échelle des risques planétaires, mais les citoyens s'inquiètent, sans que l'État planifie une véritable réponse. Le climat est une idéologie universaliste, ce qui est généreux, qui se nourrit de peurs très plausibles, ce qui redonne un peu de tragique au confort du consommateur ; mais ce n'est qu'un début, il s'agit maintenant de transformer cette conscience en action économique : la décroissance.

Terrorisme, criminalité, immigration, et extrémisme

Ipsos, “What Worries the World”, 2017-2019, France Ipsos, “What Worries the World”, 2017-2019, France

Le site de l’IPSOS ne permet pas de remonter dans la série What worries the world avant fin 2016, nous aurions pu voir jusqu’où est monté la préoccupation du terrorisme en France. Il est en tous cas sûr que les attentats de 2015 ont été traumatisants. J’ai personnellement mis plusieurs mois à digérer Charlie, selon une philosophie difficile à partager. Cette expérience nationale nous rapproche de quelques rares pays au monde : Israël, la Grande-Bretagne, l’Inde ou la Turquie.

L’instrumentalisation politique qu’en a fait la présidence Hollande a été minable, uniquement intéressée à sa propre conservation, sans aucune vision, alors que c’était une occasion historique pour définir notre identité nationale. Aucune personne ne sait ce qu’elle est en elle-même, elle en prend conscience par ce que d’autres lui renvoient, et notamment la haine. Il ne suffisait pas de marcher en processions avec un crayons levé ou de boire des bières en terrasse pour comprendre. Mais plutôt que de comprendre, un premier ministre dont le nom ne mérite pas d’être rappelé a dit « Expliquer, c'est déjà vouloir un peu excuser ».

À court terme, les manipulateurs de l’opinion ont donc des leviers toujours pratiques pour diviser les pauvres. Il suffit d’exciter les racistes pour se faire élire contre l’extrémisme. Cet article ajoute une voix contre cette escroquerie pour rappeler qu’il est urgent que la politique sorte de la religion présidentielle, pour interroger ce qui mine la vie de chacun dans nos fondations : l’inflation sur le nécessaire, et la corruption des élites.

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