L’association FITIA de la Première dame malgache : opacité et népotisme

Découvrez comment l'association FITIA, sous son image caritative, est l'antichambre des riches donateurs du Président de la République malgache et l'instrument de soft power du clan Rajoelina.

C'est par l'ordonnance n°60-133 du 3 octobre 1960 que sont régies les associations à Madagascar. Il s'agit d'une ordonnance fortement inspirée de l'esprit et du texte de la loi française, promulguée du temps des colonies, le 1er juillet 1901, qui définit l'association comme « la convention par laquelle deux ou plusieurs personnes mettent en commun, d'une façon permanente, leurs connaissances ou leur activité dans un but autre que de partager des bénéfices ».

L'esprit de la loi de libre association est claire sur trois points : une liberté contractuelle qui laisse une pleine liberté aux membres de l’association en ce qui concerne son organisation dans les limites du droit commun ; une gestion désintéressée : interdiction de rechercher tout profit, d'où le terme d'association « à but non lucratif » ; et enfin une addition des connaissances et des activités des membres fondateurs, salariés et bénévoles pour œuvrer au bien commun.

Ces quelques rappels juridiques sont les prérequis pour comprendre les questionnements qui suivent concernant l’association FITIA (signifiant « amour » en malgache), créée en 2010 par Mialy Rajoelina Razakandisa, épouse de celui qui était alors président de la Haute Autorité de Transition (HAT), Andry Nirina Rajoelina, devenu ensuite président de la République en 2019.

Le site internet officiel de l'association, les réseaux sociaux de l'épouse du Président, ceux de ses proches collaboratrices ainsi que des autorités officielles de Madagascar regorgent d'informations sur cette association qui dit lutter « en faveur des populations vulnérables, dans le domaine de l’éducation, la santé et le développement communautaire [...] afin de renforcer le moral des compatriotes, d’améliorer leur condition de vie, de protéger leur valeur et de défendre leur droit. » Prétendant être « à but non lucratif et apolitique », l'association FITIA voudrait apporter «un brin de bonheur aux victimes de maltraitances, de négligence ou marginalisées ». Tout un programme. Mais qu'en est-il réellement ? 

A travers son association, la Première dame se présente comme « ambassadeur (sic) de la lutte contre la violence basée sur le genre » et se félicite d’avoir créé un centre d’accueil pour les victimes. Centre qui est tristement vide la plupart du temps, mais dont les belles photos permettent d’attirer de nouveaux donateurs et de nouvelles subventions. Les points problématiques concernant l’association FITIA sont nombreux, et il faudrait bien plus d’un article pour les analyser, mais attardons-nous sur trois aspects :

1/ L'évident caractère politique et propagandiste de l’association FITIA : antithèse du désintéressement 

S'agissant d'une association, une gestion désintéressée vise le bien commun, au détriment des velléités personnelles. Force est de constater que les actions engagées par l'association FITIA semblent ambitionner un tout autre objectif que ceux annoncés. Bien que certains considèrent légitime et louable qu'une épouse se donne corps et âme pour aider son mari dans ses responsabilités (vision a priori discutable et plutôt rétrograde), il ne fait pas l'ombre d'un doute que l'association FITIA a été, et est toujours, un instrument de propagande au service d'Andry Rajoelina, sous différentes formes.

Elle a d'abord été un instrument de légitimation au profit d’Andry Rajoelina : l'association a vu le jour en 2010, en pleine crise politique et crise de légitimité de l'époux de Mialy Rajoelina. L’association essaye alors à cette époque d'être présente au travers de chaînes de solidarité dès lors qu'il y a des catastrophes naturelles, notamment les cyclones. Gage du caractère humain de la HAT, FITIA prend une place considérable dans le paysage politique de Madagascar au début des années 2010 et ce jusqu'en 2013.

Sa disparition, sans dissolution, de 2013 à 2018, laisse perplexe quant aux missions qu'elle s'était fixé. L’association veut-elle réellement le bien commun ou est-elle simplement l'un des instruments de propagande préférés du pouvoir ? L’association FITIA est ensuite devenue un instrument de propagande électorale : après cinq années d'absence totale, sa réapparition soudaine et sa stratégie de communication avant la période électorale ne peut-elle pas être jugée illégale, au vu de la proximité tendancieuse de la structure avec le candidat Rajoelina ? 

Enfin, depuis l'élection présidentielle de 2019, elle est désormais un véritable instrument de propagande étatique de par sa présence systématique à chaque déplacement officiel, qui permet à l’association d’enchaîner les actions, les distributions, les événements. Et les photos bien sûr.

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2/ Le rapport avec l'État : interdépendance, immixtion et conflits d'intérêts

Une fois devenue Première dame, Mialy Rajoelina Razakandisa disposait désormais de l'entièreté de l'appareil étatique pour assouvir sa mission première : dorer au maximum son image et celle de son « président de mari » - pour plagier le niveau de langage effarant des communications officielles de la Présidence de la République de Madagascar.

Les semaines antérieure et postérieure à la journée internationale des droits des femmes (point culminant du calendrier de l'épouse du président de la République) ont montré à quel point l'association FITIA dispose en toute illégalité des avantages de l’Etat malgache, et à quel point l’Etat semble quant à lui trouver cela complètement normal de passer par cette structure.

Plusieurs questions doivent être posées : Quid de la légitimité de cette association, créée depuis à peine dix ans et ayant disparu des radars pendant près de cinq ans ? Avec quelles justifications accède-t-elle à autant de facilités dans la signature de partenariats avec les organisations internationales ou organismes de coopération bilatérale, au détriment des centaines d’associations oeuvrant depuis bien plus longtemps dans l’anonymat, portées par de véritables convictions apolitiques ? L’association est-elle vraiment plus méritante que ces associations qui agissent sur le terrain, ou est-ce le statut de Première dame de la présidente de FITIA qui lui permet de signer ces prestigieux partenariats ?

En tant que Première dame soucieuse du bien-être de ses concitoyens, son rôle ne devrait-il pas être de mettre précisément ces associations en avant, de les appuyer, plutôt que de tirer la fine couverture à elle et rester en permanence sous les feux de projecteurs, comme si l’association FITIA était la seule association malgache digne de ce nom ? Sans compter que, du fait de son statut de Première dame, son association est bien vue par l’ensemble des partenaires techniques et financiers, et par conséquent fait partie de celles qui ont le moins besoin d’appui institutionnel, a priori...

Nous, citoyennes et citoyens de Madagascar, sommes également en droit de demander de la transparence : comment une association peut-elle agir, dans toutes les régions de Madagascar, en si peu de temps, à grands coups de communication savamment ficelée et de jets privés ?

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Qui finance cette association ? Quand on étudie le nombre de missions réalisées sur l’ensemble du territoire national par des délégations toujours plus nombreuses, la provenance des fonds pose question : comment cette association a-t-elle les moyens de financer tout cela ? Dans quelle mesure est-ce que les activités de la Première dame sont financées sur le budget de la Présidence ? Qu’est-ce qui justifie d’allouer des fonds publics en vertu d’une situation maritale de droit privé qui n'entraine aucun droit institutionnel ? Il n’est pas normal que l’épouse du chef de l’Etat puisse obtenir un budget sur des fonds publics, au-delà de l’équipe de collaborateurs qui est déjà à sa disposition et qui est amplement suffisante.

Soit dit en passant, il existe plusieurs milliers de milliards d’ariary alloués à la Présidence de la République dans la Loi de Finances, sans aucune justification de leur utilisation. Les sénateurs de l’opposition ont soulevé la question en décembre 2020, mais ayant perdu les élections sénatoriales, ce dossier est malheureusement resté en suspens.

Comment peut-on concevoir que la totalité féminine du gouvernement et des institutions fasse le déplacement, pour ensuite voir le logo de FITIA sur tous les dons et l'ensemble des matériaux utilisés ? Sans compter que si la Première dame voulait se montrer si inclusive envers la gente féminine, plutôt que d’embarquer les épouses des hauts dignitaires du gouvernement, qui prennent l’avion et voyagent quand bon leur semble, il aurait été bien plus malin et plus fort symboliquement d’emmener avec elle les petites mains de la Présidence.

3/ Le népotisme et les alliances politiques : des membres et des sympathisants triés sur le volet

Aucun article de la Constitution de la IVème République de Madagascar ne traite du rôle que doit avoir une conjointe du président de la République. Ce vide juridique est une manne pour les pratiques les plus illégales et immorales. Seul le président de la République est élu pour un mandat, tout ce qui concerne sa conjointe et sa famille doit de fait donc rester dans la sphère privée. Pourtant, Mialy Rajoelina Razakandisa semble bien aimer ce statut particulier sans fonction officielle : tantôt soutien, tantôt conseillère, tantôt outil de propagande, elle affiche sans complexe leur vie de décadence tandis que le peuple peine à se nourrir correctement. 

Elle se crée une image d'Épinal d'elle-même et n'hésite pas à se mettre en scène, comme une super héroïne qui a pu visiter en quelques vols de jet privé les femmes démunies des régions reculées de son pays. Lors d’un énième reboisement, elle pose aux côtés des membres de sexe féminin du gouvernement, de plusieurs femmes influentes du secteur privé et de quelques épouses de ministres. A ce propos, depuis quand est-ce qu' « épouse de ministre » est un statut politique ? En termes de féminisme nous atteignons de hautes cimes.

Mais qui sont ces personnes qui peuvent se déplacer près d'une semaine, voire même seulement quelques jours avec l'épouse du président de la République ? Pourquoi sont-elles là ? Qui a pris en charge l'ensemble des frais ? L'Etat ? Si oui, pourquoi et de quel droit ? L'association FITIA ? Si oui, comment et par quels moyens ? 

Les photos fleurissent sur les réseaux sociaux, et c'est non sans fierté que posent ici et là, des femmes très proches du groupe AXIAN, détenu par l'un des bailleurs du Président de la République ; la femme de Mamy Ravatomanga, sulfureux homme d'affaire et célébrissime conseiller du Président ; des héritières ou épouses d'héritiers de grands groupes à l'image du groupe ENAC ; des épouses de politiciens milliardaires comme Sylvain Rabetsaroana, ou encore la compagne du maire d'Antananarivo - qui semble tout aussi bien apprécier le vide juridique sur lequel elle surfe, sans compter les présidentes des groupements d'entrepreneures, les amies d'enfance de Mialy Rajoelina Razakandisa ou encore sa famille proche, soeur et cousines. Bref, un bon condensé de l'élite tananarivienne, « élite » désignant ce microcosme détenant le pouvoir politique, économique et social - cette élite qui est le premier ennemi du pays.

L’association FITIA prétend être apolitique alors que l’ensemble de ses membres sont soit des proches du Président, soit des sympathisants, soit des financeurs. Pour couronner le tout, deux membres actifs de l'association FITIA ont été parachutés au niveau de Fihariana, le projet présidentiel qui aide les malgaches à entreprendre. Est-ce normal ? Est-ce légal ? Est-ce moral ? 

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Forte de la position de son époux et du soutien indéfectible de ses fidèles, femmes influentes des hautes sphères politiques et économiques, du haut de ses 71 000 abonnés sur Instagram et près de 42 000 sur Facebook, Mialy Rajoelina Razakandisa est une véritable influenceuse autoproclamée. Elle joue sans vergogne avec l'appareil étatique à des fins personnelles, en toute illégalité et en toute impunité. 

Les activités de l’association FITIA renvoient au rôle de la Première dame qui gagnerait à être clarifié. En attendant, elle navigue sans encombres sur ce vide juridique pour assouvir sa passion : asseoir la suprématie de sa famille, se montrer comme étant un modèle humain au grand cœur, se noyer dans l'illusion d'actions qui sortiraient Madagascar de la misère. 

Triste époque que la nôtre, où Mialy Rajoelina Razakandisa, privilégiée basique, légitime en rien, représente pour beaucoup « la meilleure Première dame malgache de tous les temps ».

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