Madagascar : la panoplie du parfait petit despote est enfin complète !

A Madagascar, il ne manquait plus qu'une tentative d'assassinat pour parfaire la panoplie du petit dictateur en herbe. Au-delà du ridicule de cette affaire c'est son signal qui fait frémir : i) un coup de semonce à l'égard des voix dissidentes, ii) réduction supplémentaire d'un espace démocratique déjà malmené, iii) tentative de faire oublier que le Chef de l'Etat a été une créature de Paris...

Le Collectif s'amusait il y a quelques semaines des principaux "marqueurs" de certains des despotes les plus emblématiques de la planète. Comme vous l'avez lu dans les bonnes pages de ce blog qu'il s'agisse de Mobutu, de Mengistu Haile Mariam ou du roi Rama X de Thaïlande (ça plaira à la frange des Malgaches qui se disent plus asiatiques qu'africains, non sans quelques relents de racisme... non, hein, bon ça y ressemble quand même un peu...), ont leur petites marottes. Toujours est-il que, conciemment ou inconsciemment, notre Petit Timonier de la Grande Ile cultive certaines de ces lubies.

Et voilà que dans le beau ciel d'hiver austral, une tentative d'assassinat contre notre Leader bien aimé aurait été déjouée par les forces de l'ordre, lesquelles forces de  l'ordre affichent habituellement un taux d'élucidation des crimes et délits plutôt proche de zéro. La Procureure livre, assez rapidement d'ailleurs, un certain nombre d'informations relayées sur les plateaux télé en France (#OùEst l'AmbassadeurdeMadagascar?). Malgré des éléments qualifiés de "tangibles", comme des "emails", l'affaire fait encore l'objet d'investigations. Respectueux de cette dernière précision, nous n'allons pas commenter l'affaire en question. Ni même avancer l'hypothèse d'un coup monté par le pouvoir lui-même.

Non, mais nous pouvons tout de même constater que les faits tombent à un moment opportun, le pouvoir traversant une crise de légitimité sans précédent, et surtout - c'est notre sujet -  complètent l'attirail du parfait petit dictateur en herbe. A n'en pas douter, la côté de popularité du Petit Timonier va reprendre des couleurs, les moyens de contrôle et de surveillance seront renforcés, les voix dissidentes - fussent-elles l'expression de la simple vie démocratique - réprimées, une chasse aux sorcières tout a fait envisageable, un climat de terreur au Palais instauré... Les esprits chagrins diraient qu'une telle tentative d'assassinat avortée ramène notre Petit Timonier au même niveau que le Chef de la transition actuelle au Mali, qui a failli être occis durant la tabaski comme un vulgaire mouton après avoir commis deux coups d'Etat en moins d'un an. Ce n'est pas top côté image quand on veut faire oublier à toute force son passé de putschiste et de Président de la Transition... mais bon, comme pour tout le reste, la mémoire est bien courte, ça passera.

Alors, outre l'assassinat avorté, faisons l'inventaire du kit "dictateur en herbe".

1 / Déguisement d'opérette : check !

Alors vous on ne sait pas, mais nous on kiffe vraiment grave les sympathiques tuniques de notre Petit Timonier. En blanc, couleur de la pureté, ou en sombre, couleur de la gravité, ou en ocre, couleur de la vitalité. Franchement, il déchire ! Ca lui donne à la fois, un petit air martial sans que ce soit un treillis (le kaki c'est passé de mode en 2021 et puis ça fait quand même un peu tâche les militaires, enfin au premier plan...), un petit air asiatique (les asiatiques c'est bien, on peut leur faire confiance non ? parce que les africains ça craint un peu quand même côté fiabilité...), un peu aristocrate, puisque le retour à l'authenticité est à la mode, ça fait bien, ça fait chef de maison royale, voilà !  Non c'est top, des tuniques ornées de colifichets et de breloques dont on ignore la signification (on s'en fout d'ailleurs), c'est bien, ça fait sérieux quoi, ça fait Père de la Nation Emergente !

Regardez Rama X de Thaïlande, plus sérieux, tu meurs.

2 / Entourage prédateur : check !

C'est un peu délicat comme sujet mais quand même... On ne peut pas ignorer la propension naturelle d'un régime despotique à servir les proches du pouvoir. Non, non, ce ne sont pas des voleurs ! Juste ils ont besoin de se rembourser après avoir financé la campagne de notre Petit Timonier AVANT qu'il n'arrive au pouvoir. Certains estiment le coût de sa campagne à une centaine de millions de dollars. C'est vrai que 27 millions de t-shirt et de casquettes à distribuer, même made in China, ça commence à chiffrer...

Le schéma est simple : on te prête X millions, tu remportes les élections et tu nous files les contrats les plus juteux (ça c'est pour les sponsors Gold) ou tu nous laisses carrément faire nos petites affaires en détournant l'attention du Bianco et du Samifin (sponsors Platinum) . Pour les sponsors du Golfe - il paraît qu'il y en a-, ce n'est pas l'argent qui les intéresse, il faut leur trouver une formule "mosquées à volonté" dans le Nord et le Sud-est, de toute manière c'est pas grave, c'est loin de la capitale...

Evidemment les "petites mains" dans les rouages de l'Etat, qui donnent le change vis-à-vis des bailleurs et présentent des comptes plus ou moins ronds (deux milliards par an, ça se trouve...), se servent au passage. Mais ce n'est que l'épaisseur du trait, un pourboire pour quelques signatures, commandes d'Etat et renflouement de la JIRAMA à hauteur de 200 millions de USD (de manière à servir les copains) sur les 700 millions touchés pour lutter contre le COVID dont on nie la gravité par ailleurs .

3 / Une armée gavée et à la botte du pouvoir : check !

Il s'est toujours dit que le Petit Timonier jouissait du "soutien de l'armée" sans qu'on sache vraiment ce que cela voulait dire à part que son père est un ancien militaire, etc. etc. Cela ne fait en rien oublier cette farce de la Transition (2009-2014) dont on rappelle qu'elle ne repose sur rien d'autre que sur un putsch commis par des militaires, lesquels militaires ont transmis le pouvoir à Bébé Timonier à l'époque, un peu comme on se filerait des cartes Pokémon dans une cour de récréation. Ayé, c'est toi le chef, on en a marre de l'autre nul là. Va faire mumuse pendant cinq ans, Voilà !

Le pouvoir actuel, tirant les enseignements de la de Transition n'a pas hésité à délier les cordons de la bourse (du contribuable) pour gaver - il n'y a pas d'autre terme - l'armée et la gendarmerie afin de s'attacher leur loyauté à géométrie variable. Notre Petit Timonier ne veut certainement se retrouver au milieu d'une révolution de palais fomentée ou soutenue par l'armée. En coupant dans le budget de la santé et de l'éducation (il est bien connu qu'il y avait trop d'argent dans ces secteurs et que les "indicateurs" sont suffisamment bons pour cesser d'y investir...) au passage.

Au fait, y a-t-il un Ministre de l'Economie et des Finances où c'est juste un pion, bien bien gavé lui aussi, qui sert à faire passer les signataires par les bons bureaux (private joke entre lui et nous, il comprendra...).

4 / déni du COVID : check !

Pas la peine d'épiloguer. Dans la panoplie du bon despote figure le syndrome du seul contre tous qui peut prendre la forme du refus des données scientifiques, surtout lorsqu'elles émanent de la communauté internationale. Le Président Tanzanien combat bien le COVID à coup de prières et de fumigations... Nous sommes les premiers à le regretter mais notre pays bien aimé ne brille pas encore au firmament des puissances scientifiques et de la recherche, dès lors, difficile de prétendre avoir une voix et une voie propres. Quand on aura des Prix Nobel de médecine, de chimie, de physique, on en reparlera...

Notre Petit Timonier a fait le pari, risqué et burné, de fédérer les sentiments anti-occidentaux, pro-africaniste (en gros les mêmes), obscurantiste, nationaliste étriqué, pour en tirer un condensé sous la forme d'une potion quasi-magique. Franchement, pas mal le geste technique, jusqu'au moment où, par manque de discernement (son trait de caractère constant : une intuition, en général pas con, faut avouer c'est un excellent communicant, puis bam, il verse tout de suite dans l'excès et boum patatra...), c'est la sortie de route : non seulement la potion n'est pas magique, elle n'est pas validée par l'OMS, on la rend obligatoire - bonjour mon (des)pote ! - et enfin on se ridiculise à la présenter comme le fleuron d'une recherche scientifique de niveau mondial, et pour couronner le tout, des affaires des contrats publics pour gaver les potes (du despote) confirme bien qu'il y a un méchant loup derrière le CVO Organics. 

Bref, comme tous les bons despotes : i) on nie l'existence ou la gravité du covid à Mada malgré les morts à la pelle (désolé mais c'est la seule expression qui nous vient), ii) on prétend avoir un remède maison, iii) on en profite au passage pour profiter de l'état d'urgence permanent pour se livrer à l'arbitraire au quotidien, iv) on insulte l'intelligence de 27 millions de Malgaches en décidant par décret des vies qui comptent (celle du Petit Timonier et des proches qui ont accès au vaccin et qui ont le droit de se faire évacuer), et celles qui ne comptent pas (ben toutes les autres en gros...).    

5 / déni de la famine dans le Sud : check !

Là aussi, inutile d'épiloguer. Le Kéré (NDRL: famine) n'est rien d'autre le fruit, au mieux, de mauvais choix de politiques publiques depuis soixante ans, au pire, une volonté délibérée de punir des populations traditionnellement rétives au pouvoir central. La disette et la famine frappent régulièrement la région. Où sont les périmètres agricoles irrigués, où sont les puits, où sont les intrants ? Non, trop occupés à ramasser les ordures à Tana (au propre comme au figuré) le gouvernement et ses proches n'ont jamais levé le petit doigt pour le Sud et incriminent aujourd'hui le changement climatique pour leur impéritie. 1,5 millions de personnes. Là encore des gens dont les vies ne comptent pas. A tel point que l'on préfère lancer une campagne de dénigrement contre Gaëlle Borgia, journaliste d'investigation, que de voler au secours de cette région déshéritée.

Le PAM a besoin de 75MUSD pour répondre à la famine et sauver 1,5 millions de vies. Au même moment, la même somme est réservée par le gouvernement pour gaver les hommes en uniforme. Cherchez l'erreur...

6 / Dieu m'a donné la foi : check !

Alors que le pays est travaillé par une nuée de sectes évangéliques et que le peuple est littéralement enivré de prières, le Petit Timonier se fait passer pour un homme de foi pour surfer sur cette vague. Regardez, je suis un homme pieux comme vous, laisse-t-il entendre en participant à des cérémonies religieuses à grand spectacle. Cela lui donne même un bon de sortie du pays, pour assister à la "confirmation" de sa fille, alors que le reste de la population est emprisonné. 

Loin d'élever le peuple vers davantage de Raison et de Progrès, Petit Timonier profite de l'asservissement volontaire du peuple envers la religion des colonisateurs (anglais et français) tant que cela sert ses intérêts. Comme ses autres devanciers despotes.

7 / tentative d'une Poutine/Medvedev : hmmm, encore un petit effort

Nombreux sont les chefs d'Etat ne veulent plus quitter le pouvoir une fois qu'ils y ont goûté (c'est quand même le kif tous ces manants qui se prosternent quand on sort une babouche de "The Beast"...). Lorsqu'ils sont empêchés par une présidence à vie par une Constitution prévoyante, soit ils la changent (Guinée Conakry 2020), soit ils contournent l'obstacle en nommant à leur succession forcée un fantoche qui leur gardera la place au chaud pour le prochain tour de manège. La fameuse figure technique dite "Poutine/Medvedev". Mais le plan ne marche pas toujours comme prévu. Rajoanarimampianina ne s'est-il pas émancipé de son mentor en quelques semaines ?  Ghazouani (Mauritanie) a mis son illustre prédécesseur Aziz, sous étroite surveillance judiciaire avant que ce dernier, qui a dirigé le pays par une main de fer un peu plus de dix ans et grâce à l'armée et après un putsch d'ailleurs, ne soit finalement privé de liberté.

L'idée que l'on prête au pouvoir - faisons amende honorable, il ne s'agit cette fois que de pures spéculations - est de pousser Naina Andriantsitohaina, allié politique et sponsor surtout de notre Leader adoré, sur le devant de la scène politique en lui donnant la Mairie de la capitale et en lui forgeant un destin national pour garder au chaud le trône les colifichets et hochets du Petit Timonier. Naina peut s'acheter la Mairie et une boîte de communication qui le ferait passer pour un parfait malgachophone en faisant doubler ses discours, mais làs !, il n'a ni l'étoffe, ni la carrure, ni le faciès - pour une population sourcilleuse quant aux origines de ses représentants - pour prétendre aux responsabilités nationales.  Bref, il faut revoir la copie. Pour l'heure.

Conclusion :

La chance du Petit Timonier et de ses amis a été jusqu'à présent de présider aux destinées d'un pays qui finalement n'intéresse que peu de monde, de rester sous le radar. Ca nous fait toujours mal de l'admettre mais il n'y a qu'à voir le nombre limité de représentations diplomatiques pour constater que nous sommes plus du côté de pays comme le Tchad ou les Comores que du côté de l'Ethiopie ou du Sénégal en termes d'attention internationale. Ce qui leur laissait les mains libres pour piller le pays à bas bruit tout en affinant le dispositif pour la réélection de 2023. Reste à savoir si cette affaire raffermira l'emprise du pouvoir sur un pays exsangue et où les contre-pouvoirs sont annihilés ou sera l'événement de trop, avec la famine, la gestion criminelle du COVID, etc, qui jettera davantage de lumière, d'intérêt et peut-être poser des limites à la trajectoire mortifère sur laquelle le pays est lancé. A suivre...

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