Bugs dans la Matrice : comment le web peut reconfigurer (ou non) notre civilisation (1/3)

Qu'est-ce que l'Internet nous a apporté en termes de démocratie ? La question a pu très légitimement nous préoccuper dans les premières années du Web 2.0, tant l’innovation technologique était majeure et laissait présager un impact politique tout aussi majeur. À la vérité, et après certes bien des remous sur la Toile, l’avancée démocratique s’est avérée fort minime dans les régimes que l’on a coutume d’appeler « démocraties représentatives », mais que d’autres, à l’instar de Cornelius Castoriadis, nomment plus volontiers « oligarchies libérales ». En dépit d’une désaffection de la population envers ses représentants, le régime représentatif n’est très généralement pas remis en question, comme le relevait encore, le 29 mai 2015, le politologue Bernard Manin lors de son audition à l’Assemblée nationale sur le thème de la représentation. La question de la démocratie, récurrente lorsque l’on évoque l’apport politique de l’Internet, viserait ainsi peut-être à côté de l'essentiel. Car ce serait penser le nouveau qui vient en termes anciens. Sous la lutte pour cet idéal familier, que certains mènent, peut-être se joue-t-il quelque chose de plus inattendu, qu’il est encore trop tôt pour cerner complètement. Une série ininterrompue de bugs dans la matrice, la nôtre, la vôtre, qui brisent les représentations communes, agitent des myriades de citoyens soucieux et créateurs (mais aussi  le phénomène « Daech » nous le rappelle  de dangereux fanatiques), reconfigurent dans une certaine mesure la hiérarchie des sources d’autorité. Et si le web préparait, de manière souterraine, la mue d'une civilisation à bout de souffle ?

L'article qui suit est assez long ; c'est pourquoi je l'ai divisé en trois parties (« Incompréhension », « Reconfiguration » et « Civilisation ») ; voici la première.

I. INCOMPRÉHENSION

Le réveil des « métis »

Depuis l'émergence du Web 2.0, des espoirs démesurés sont nés, suivis parfois d'amères désillusions, sans que l'on sache très bien mesurer l'avancée. Des combats ont été menés dans l'optique de donner davantage corps à cette démocratie dont tout le monde parle... sans pour autant l'avoir jamais vue. La démocratie s'est en effet mise à être contestée ces dernières années, non pas tant (du moins le plus souvent) comme projet que comme réalité supposée. D’aucuns, à l'instar de l'historien Patrick Boucheron, suggèrent même qu’elle s’éloigne de nous et revêt de plus en plus clairement les traits de l’oligarchie, dont on soupçonnerait à peine, dixit l’économiste Alain Cotta, l’intensité… Le Web 2.0 est directement responsable de cette désillusion démocratique à grande échelle. Combien d'entre nous, en effet, doutions franchement de l'effectivité de la démocratie dans notre pays avant que telle ou telle découverte sur le web ne nous offre une perspective inédite, avant notamment les interventions répétées d'Étienne Chouard sur ce thème à partir de 2011 ?

Le web a réveillé de nombreux citoyens assoupis, « anesthésiés »1, dixit Neil Postman, sous l’emprise de la télévision. Non pas certes sur le seul thème de la démocratie, mais sur toutes sortes de sujets d’actualité, dans la mesure où il a soudainement élargi la matrice par laquelle nous percevions jusqu'ici le réel. Matrice forgée par les médias de masse qui, du fait de contraintes spatiales et temporelles, mais aussi de biais idéologiques, ne pouvaient guère traiter que de parcelles sélectionnées de la réalité. Avec le web, les limites posées par les anciens médias sont devenues saillantes et de plus en plus inacceptables pour une minorité de citoyens actifs qui ont pris de nouvelles habitudes. Habitude d'aller voir ou lire dans la longueur – sans montage et sans coupes – articles et vidéos, habitude aussi de partager, de discuter avec les autres consommateurs de médias, sans plus subir – seul et sans rien dire – les avis émis par les faiseurs autorisés d'opinion, habitude enfin de vérifier et de contester, sans plus croire sur parole les professionnels de l'information. Entre la télévision et le web, c’est un véritable choc de civilisations.

L'Internet, ce champ immense d'informations et d'opinions contradictoires, a déstabilisé les citoyens curieux – Montaigne appelait ce type d’hommes, insatisfaits de l’ordre social et des croyances communes, les « métis » (Essais, I, LIV), catégorie intermédiaire entre les « esprits simples » et les « philosophes » –, car il a créé des dissonances cognitives multiples ; et face à la dissonance, la pensée se met nécessairement en branle, afin de tenter de recouvrer la cohérence dont elle a besoin. On ne sort pas volontairement de la Caverne, on en est éjecté. « Il y a toujours la violence d’un signe qui nous force à chercher, qui nous ôte la paix. […] Qu’est-ce qu’il veut, celui qui dit “je veux la vérité” ? Il ne la veut que contraint et forcé. Il ne la veut que sous l’emprise d’une rencontre, par rapport à tel signe »2, notait ainsi Gilles Deleuze dans Proust et les signes.

Tel fut souvent le carburant des « journalistes citoyens », des promoteurs d'information « dissidente » ou « résistante », des apôtres de la « réinformation »... Face à un clergé médiatique qu'ils percevaient comme sclérosé et parfois manipulateur (s’adressant à eux comme à des enfants), ils prirent leur bâton de pèlerin pour informer plus équitablement ou diversement leurs concitoyens (qu’ils voulaient traiter en adultes). Ce qui n'alla pas sans heurts, les grands médias pointant volontiers du doigt les travers de ces amateurs, leur tendance au « conspirationnisme », au « confusionnisme », à l'extrémisme... Les heurts sont on ne peut plus naturels entre des êtres obsédés par la brindille que les autres ont dans leur œil, mais qui restent foncièrement aveugles à la poutre qu'ils ont dans le leur.

Perspectivisme + Biais de confirmation = Communication (très) difficile

La réflexion entamée par le psychosociologue Jonathan Haidt, dans son livre The Righteous Mind : Why Good People are Divided by Politics and Religion6, peut nous aider à saisir les motifs profonds du conflit. De même que nous sommes enfermés dans des « matrices morales », explique Haidt, qui nous unissent en société autour de valeurs sacrées, mais nous aveuglent aussi sur la possibilité même d'autres « matrices morales », nous sommes parfois sur la Toile pris dans des matrices informationnelles qui nous rendent aveugles à d’autres matrices formées par un autre usage des médias, d’autres cheminements, au sein de la même société. « Les sujets ont divers lustres et diverses considérations, remarquait déjà Montaigne : c’est de là que s’engendre principalement la diversité d’opinions. Une nation regarde un sujet par un visage, et s’arrête à celui-là ; l’autre, par un autre » (Essais, II, XII). Ce qui valait jadis pour les nations vaut à présent pour les individus connectés eux-mêmes.

Des interprétations diamétralement opposées voient ainsi le jour – nourries parfois (mais pas nécessairement) par une propagande qui amène à la « construction d'un monde parallèle », dixit Slobodan Despot –, comme sur les conflits en Libye et en Ukraine ; et chacun est convaincu d'avoir les faits, la raison et même la morale de son côté. Nombreux sont d’ailleurs les témoignages sur le Net qui disent et déplorent cette incompréhension mutuelle, et qui parfois essaient d’en rendre compte (en faisant notamment appel à la psychologie sociale). Généralement, ils considèrent que c’est l’autre qui reste aveugle à l’évidence…

  • « Conspirationnisme » : une étape vers la majorité ou vers l'embrigadement

L’Internet peut ainsi constituer un défi en ce qu'il met potentiellement fin au « monde commun » ; ne plus croire à la même réalité, aux mêmes faits, au sein d’une même société, comme Alain Finkielkraut l’avait relevé avec dépit, une première fois suite aux attentats du 11-Septembre, puis une deuxième et même une troisième fois à la suite de ceux contre Charlie Hebdo, est un défi posé à la cohésion de nos sociétés connectées. D’autant que d’autres « ségrégations » (sociales, ethniques, religieuses) s’y ajoutent, qui amènent parfois à ne plus adhérer du tout aux mêmes valeurs. Or, sans accord (relatif) sur les faits et les valeurs, quelle société peut encore tenir debout ? Ce désaccord n’est certes pas encore d’une ampleur suffisante pour menacer l’unité sociale, mais le risque est néanmoins perceptible.

Un conflit de générations se manifeste même parfois en sus, comme l’historien Daniele Ganser l’a relevé au sujet des attentats du 11-Septembre, ses étudiants, s’informant sur le web, adhérant plutôt aux théories alternatives, tandis que leurs parents, privilégiant les médias traditionnels, optent tous pour la thèse officielle. Ici ou , sur des sites d'information alternative, on peut lire des témoignages de jeunes gens persuadés que le Net les a rendus plus conscients des réalités (cachées) de ce monde que leurs parents, qui n'ont pas leurs pratiques numériques, et qui ne peuvent dès lors guère les comprendre ; ces jeunes se qualifient volontiers d'« éveillés » et se distinguent des « autres », des « moutons », des « ignorants », des « esclaves ».

Il est assez saisissant de constater le même type de considérations chez une partie des jeunes jihadistes embrigadés sur le Net (la plupart ont entre 14 et 25 ans), qui se perçoivent, eux, comme des « élus » choisis par Dieu pour régénérer le monde, entourés d'une masse endormie ; la référence au film Matrix, avec le choix entre la pilule bleue et la pilule rouge, est d'ailleurs présente, parmi d'autres, dans des vidéos de propagande du Front al-Nosra (voir à ce propos le rapport de Dounia  Bouzar, Christophe Caupenne et Sulaymân Valsan : « La métamorphose opérée chez le jeune par les nouveaux discours terroristes »). 

La ministre de l’Éducation nationale voit assez naturellement dans l’attrait qu’exercent les « théories du complot » auprès de la jeunesse l’un des défis majeurs de l’enseignement. Et elle pointe à juste titre que les jeunes de 2015 forment d’abord leurs opinions sur la Toile, alors « qu'il y a 20 ou 30 ans, 90 % de ce qu'apprenait un élève venait soit de ses parents, soit de l'école » (source : Le Lab). Un constat appuyé par Iannis Roder, professeur d'histoire-géographie dans un collège de Saint-Denis : « Aujourd'hui, il y a un problème de hiérarchisation des savoirs ; pour certains élèves, la parole de l'enseignant, c'est une parole parmi d'autres, et notamment parmi celles que l'on peut écouter sur Internet » (dont d'aucunes ont même pour vocation expresse de la contredire3) ; « ce n'est qu'un avis, voire pire dans certains cas ». Les sources d’autorité se sont en effet démultipliées ; et si nous pensons le plus souvent « par autorité et à crédit » (Essais, III, XII), les scissions mentales sont inévitables.

Cela concerne autant – et il importe d'insister sur cette différence – des citoyens matures qui cherchent simplement (avec toute la difficulté que cela comporte) à sortir de leur état de minorité, au sens kantien du terme (Frédéric Lordon l'avait remarqué), s'inscrivant en cela dans l'héritage des Lumières, que des individus plus manipulables, souvent jeunes, aptes à être enrôlés dans quelque entreprise sectaire et violente, en particulier jihadiste (qui a volontiers recours, comme l'explique l’anthropologue Dounia Bouzar, à une rhétorique complotiste, comme premier temps de l'embrigadement4). Les uns et les autres peuvent s'éloigner des représentations communes, mais tandis que les premiers – dont le niveau de diplôme est d'ailleurs souvent assez élevé – maintiennent à peu près vivace leur esprit critique et leur scepticisme, les seconds – plus fragiles psychologiquement et en rupture de ban – sombrent dans un endoctrinement fatal. Pour les uns, le doute est un moment du processus d'émancipation, pour les autres, il est un premier pas vers la démission de la raison et l'adoption d'une foi qui explique tout, et qui pousse à la vengeance vis-à-vis d'un monde mensonger et profondément mauvais.

Il existe ainsi une convergence dans le parcours de tous les « métis » du numérique, aussi dérangeant que ce constat puisse être (mise en doute des paroles officielles, dénonciation de mensonges, de l'efficience de pouvoirs occultes, mais aussi de l'endormissement des masses, et appel au réveil – autant d'attitudes qui n'ont rien de répréhensible et qu'on pourrait même juger positivement) ; la divergence profonde entre eux s'opère une fois que le doute s'est instillé largement dans les esprits, les uns sachant vivre relativement sereinement (en tout cas pacifiquement) avec cette part de doute, voire de conviction hétérodoxe (qui peut les amener par exemple à vouloir plus de démocratie, afin de reprendre davantage de contrôle sur leur vie commune), les autres ne le supportant pas, et se rendant aisément disponibles pour le dogmatisme le plus insensé et les actions révolutionnaires (nihilistes de notre point de vue) les plus ravageuses. Chez les uns, le doute pérenne est (plus ou moins) perçu comme une qualité, une force à faire valoir, en laquelle réside notre humanité (le philosophe Alain attendait précisément de l'homme « qu'il sache douter », car, disait-il, « c'est la marque de l'homme »7), tandis que, chez les autres, c'est un défaut, une faiblesse à faire disparaître aussi vite que possible.

D’évidence, nulle réponse satisfaisante n’apparaît pour le moment – afin de reconnecter tous ces esprits ensemble –, en dehors du martèlement (tel un slogan) de la vérité officielle et des valeurs républicaines par les grands médias (ou encore d'une contre-propagande en ligne face à la propagande jihadiste). Dans un environnement chaotique comme le web, et face à des événements inquiétants, voire traumatiques, il est assez naturel pour l’esprit humain de chercher à remettre de l’ordre et du sens ; la « théorie du complot » (ou ce que l'on nomme parfois grossièrement de la sorte, selon les cas de figure5) est une mise en ordre et en sens alternative, concurrente de celle des autorités traditionnelles (qui n’ont pas toujours donné toute sûreté). Quel que soit son degré de pertinence (qui varie évidemment selon les cas), elle fait désormais partie du paysage et nul ne l’en extirpera – dans la mesure où il semble illusoire de convertir toute une société au sage scepticisme d'un Montaigne.

  • De l'imperméabilité (apparente) des matrices

Comment, dès lors, nous comprendre et coopérer ensemble ? En tout état de cause, il est vain, selon Haidt, d’essayer de convaincre l’autre qu’il a tort si vous restez en dehors de sa « matrice morale » (mais nous pourrons reprendre, nous le verrons, la même idée au sujet de la matrice informationnelle). Y pénétrer est certes de la plus grande difficulté, puisqu’entre libéraux et conservateurs (qui sont l’objet de son étude8), le différend est en partie (en partie seulement) inné ; Haidt évoque en effet des études qui ont mis en évidence des différences génétiques, induisant chez les libéraux une plus grande ouverture aux expériences nouvelles, sans besoin d’ordre, et chez les conservateurs une plus grande sensibilité aux signes de danger. Les uns et les autres n’utilisent d’ailleurs pas la même palette de sentiments moraux, celle des libéraux étant plus restreinte que celle des conservateurs ; alors que les premiers privilégient surtout le soin de l’autre (ne pas faire mal est le fondement de leur morale), mais aussi le souci d’équité et la liberté, les seconds ajoutent des éléments comme la loyauté au groupe, l’autorité et la sainteté, que les libéraux jugent, quant à eux, immoraux, dans la mesure où ils y perçoivent, respectivement, la base du racisme et de l’exclusion, de l’oppression, et un charabia visant à réprimer la sexualité féminine et à justifier l’homophobie. Des sensibilités à ce point différentes promettent assurément des étincelles dans les relations…

Il en va de même entre les « métis » de l’âge numérique et les individus qui en sont restés à un usage traditionnel des médias, ceux-ci forgeant leur jugement sur la base d’une quantité et d’une diversité d’informations et d’opinions plus restreinte que ceux-là. Et, de même que les libéraux ont plus de difficulté à comprendre les conservateurs que l’inverse (car, explique Haidt, pour se comprendre, il faut disposer des mêmes « fondations morales » ; or les conservateurs en mobilisent certaines que les libéraux n’ont pas), les consommateurs de médias traditionnels comprennent moins bien les « métis » du numérique que l’inverse (car, si ces derniers connaissent généralement les informations que consomment les premiers, la réciproque n’est pas vraie). Le même problème se pose d’ailleurs entre les « métis » eux-mêmes, les uns et les autres ne fréquentant pas les mêmes « bulles » sur le Net. On ne saurait pour autant en déduire, a priori, que les uns ont davantage raison que les autres. Disposer d’informations est une chose, former son jugement en est une autre – bien périlleuse (ce pourquoi Montaigne condamne les « métis », dont il reconnaît être pourtant, car ils troublent le monde, tandis que les « esprits simples » et les « philosophes » sont garants de l’ordre social et de la paix, qui faisaient cruellement défaut en son temps).

Nous avons ainsi affaire à diverses populations qui ne peuvent plus communiquer sereinement, séparées par un mur d’incompréhension, qu’elles sont d’ailleurs portées à renforcer constamment (prises dans leurs « bulles de filtres »), et de ce fait portées à se mépriser l’une l’autre. Et ce d’autant plus que nous sommes tous, êtres humains, empêtrés dans ce qu'on nomme le biais de confirmation ; c’est dire que nous forgeons, tous autant que nous sommes (et non pas certains d’entre nous seulement), des croyances sur la réalité, et que nous sommes ensuite très doués pour les argumenter, nous sommes même redoutables dans cet exercice. En revanche, nous sommes incroyablement mauvais pour aller chercher des arguments qui pourraient contrarier nos convictions, ni très accueillants d'ailleurs pour ceux que d'autres hommes pourraient nous proposer. Nous chérissons nos croyances comme nos enfants, ce qui est quelque peu excessif lorsque l'on prétend avoir le goût de la vérité ; mais nous sommes ainsi faits (autant le savoir).

Jonathan Haidt remarque (sur la base de moult études) que les gens intelligents sont très forts pour raisonner comme des avocats ou des attachées de presse, c'est-à-dire pour défendre leurs positions, mais qu'ils ne sont pas meilleurs que les autres pour penser contre eux-mêmes. Ainsi, quand nous voulons croire quelque chose, nous nous posons la question : « Puis-je le croire ? », et nous partons à la recherche d'arguments ; si nous trouvons ne serait-ce qu'une seule pseudo-preuve soutenant notre position (ce que Google ne manquera pas de nous apporter), nous pouvons cesser de penser, nous avons la « permission » de croire ; nous pourrons ainsi nous justifier face à autrui, le cas échéant. À l'inverse, si nous ne voulons pas croire quelque chose, nous nous demandons : « Dois-je le croire ? », puis nous entamons notre quête de preuves contraires, et si nous trouvons une seule raison de douter de l'affirmation qui nous gêne (Google nous en fournira vraisemblablement à foison), nous la rejetons. Chacun pourra illustrer cette situation par de nombreux exemples…

Le biais de confirmation, nous dit Haidt, n'est pas un « bug », une erreur dans notre esprit, que nous pourrions corriger une bonne fois pour toutes. C'est, au contraire, un produit de notre évolution. Il est en effet plus utile, dans une perspective de survie, de soigner sa réputation au sein du groupe dans lequel on vit que de trouver la vérité. Ne pas être rejeté du groupe est fondamental pour survivre (c'était encore plus vrai pour nos lointains ancêtres), de même que développer son influence sur les autres. L'évolution aurait donc façonné notre raison pour argumenter, voire « baratiner » face aux autres, bien davantage que pour quêter le vrai en toute impartialité.

Se connecter à la matrice de l’autre : le cœur avant la raison

La situation pourrait paraître désespérante : baratineurs contre baratineurs, enfermés dans leurs mondes respectifs, qu'ils se sont forgés au gré de leurs pérégrinations télévisuelles ou numériques, et accusant de surcroît les autres – qui voient le monde autrement – d’être de fieffés manipulateurs... Cela dit, si nous ne sommes pas bons pour argumenter contre nos propres convictions, remarque Haidt, nous sommes cependant très bons pour contredire celles des autres. Le bon raisonnement peut alors apparaître comme une « propriété émergente » de la conversation entre individus porteurs d'idéologies très différentes. D'où l'intérêt de sites anti-communautaires comme AgoraVox (assez rares, il faut le reconnaître, sans doute parce qu’ils vont à l’encontre de notre tendance naturelle au communautarisme), qui permettent la rencontre en un même lieu de pratiquement toutes les opinions imaginables, la confrontation des analyses les plus discordantes. Sinon, les hommes ont tendance à s’agglutiner entre semblables, que ce soit dans les grands ou les petits médias, les anciens comme les nouveaux, pour mieux se conforter dans leurs idées et pouvoir montrer du doigt – au loin – les mal-pensants que l’on aime tellement diaboliser.

Il existe néanmoins une condition pour que cette bonne alchimie – au sein de l’hétérogénéité des idées – puisse advenir : qu'il existe une certaine convivialité entre les débatteurs, un minimum de bienveillance, qui leur permette d'interagir poliment. La qualité du terrain émotionnel est essentielle, pour que nous soyons réceptifs au raisonnement de l'autre (il est d'ailleurs significatif que, dans le processus de désendoctrinement des jeunes recrues – parfois adolescentes – de Daesh, devenues imperméables à tout raisonnement, la première étape réside dans les manifestations d'amour de leurs parents à leur égard). C'est évidemment là souvent la limite du Net comme lieu de débats, dans la mesure où, invisibles et loin des autres avec lesquels nous échangeons, nous ne craignons pas de les maltraiter (c'est la fable platonicienne de l'anneau de Gygès réalisée), nous nous laissons aller à notre agressivité, à notre impulsivité (dirigée davantage vers des idées désincarnées, que nous voyons écrites sur l'écran, que vers un homme ou une femme qui reste largement fantomatique) ; nous sommes tentés (tant rien ne s'oppose à nos pulsions et tant il y a de stimulations qui les nourrissent) de réagir dans l'instant, de « balancer » à la face du monde nos certitudes, un peu comme pour marquer notre territoire, sans plus prendre le temps de faire mûrir nos pensées, dont l'effet sur autrui se révèle du coup souvent à peu près nul.

Libéré des contraintes, des limites, l’homme, loin de s’élever, tend à régresser ; et la Toile, au lieu de se retrouver investie de citoyens droits et valeureux (aptes à coopérer dans des entreprises communes), finit par ressembler à un gigantesque bac à sable, peuplé de garnements capricieux, et, de surcroît, bien inoffensifs (chacun venant dire son mot, sans songer à le tisser avec celui des autres). Sur ce nouvel espace, où règne une promiscuité d’un genre inédit, entre des messages non médiatisés par des corps (ce qui les rend incroyablement plus brutaux, le corps étant à la fois source de crainte et d’empathie, donc de respect), nous n’avons pas encore su pleinement adapter notre niveau de courtoisie pour faire, ensemble, société (nous en sommes encore souvent au stade de la horde – d’une division extrême qui ne peut que rassurer les dominants du moment). Il nous faut encore malheureusement le choc de quelque malheur, comme après les attentats du 13 novembre 2015 à Paris, pour manifester en ligne, sur les réseaux sociaux notamment, notre attachement les uns aux autres, à notre pays et à notre humanité commune, par-delà nos petites querelles argumentatives. Le web nous lance assurément un défi dans notre processus de civilisation, si nous voulons en tirer le meilleur.

La coexistence quotidienne, même tumultueuse, d’individus de sensibilités très différentes sur nos agoras numériques pourrait-elle favoriser à moyen ou long terme une certaine porosité entre les matrices, permettant aux uns de se connecter – ne serait-ce que durant le temps de l’échange – avec celles des autres ? Ou n'est-ce finalement là qu'un vain espoir ? Je laisse à chacun le soin d’en juger selon son expérience et l’évolution dont il se sent capable… Nous verrons, plus avant, que la multiplication de petites sociétés quasi parallèles en ligne ne présente pas nécessairement que des inconvénients, si l'on observe le phénomène avec davantage de hauteur.

 

Prochaine partie à suivre : « Reconfiguration ».

 

Pour aller plus loin avec moi dans de plus amples développements, je vous renvoie à mes livres : Montaigne et la coutume (Mimésis, 2015, 280 pages) et Odyssée 2.0 : La démocratie dans la civilisation numérique (Armand Colin, 2014, 320 pages) ; ce dernier livre est tiré de ma thèse de doctorat en philosophie, et se nourrit en partie de mon travail au sein d’AgoraVox durant plusieurs années.

Il s’agit d’une réflexion sur la démocratie dans le contexte du numérique, mais aussi, plus largement, sur l’homme, la liberté, la servitude, la sagesse, nos illusions, avec des guides qui s’appellent Montaigne, Kant, Alain, Tocqueville, Debray… Entre philosophie, sociologie et science politique. Avec aussi des cas concrets : la fameuse désinformation de l’AFP sur Chavez, la controverse autour du 11-Septembre, etc. Bref, un voyage de la démocratie athénienne à celle que le numérique nous promet, en passant par la Renaissance et ses guerres de religion, qui nous ramènent à nos propres « schismes » numériques, le tout à l’aune de l’Odyssée d’Homère. J’espère que cela pourra vous intéresser.

 

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[1] Neil Postman, Se distraire à en mourir, Paris, Librairie Arthème Fayard, coll. « Pluriel », 2010, p. 167.

[2] Gilles Deleuze, Proust et les signes, Paris, Puf, 1970, p. 24-25.

[3] Ainsi, « Restez débranchés » se présente comme « la web-série qui vous permettra de porter la contradiction aux leçons infligées en cours et qui vous donnera enfin de vraies clés de compréhension, en citant par exemple des noms qui semblent avoir échappé à vos manuels scolaires, ainsi qu'à vos professeurs ».

[4] Voir le rapport sur la surveillance des filières et des individus jihadistes, enregistré à la Présidence de l'Assemblée nationale le 2 juin 2015. Extrait :

« Ainsi que Mme Dounia Bouzar l’a exposé devant la commission, les vidéos de l’islam radical n’apparaissent pas dès le premier abord. De nombreux jeunes visionnent d’abord sur les réseaux sociaux des vidéos qui contestent le système productif et la société de consommation. Une partie des messages s’appuie sur des faits avérés ou vraisemblables tels que des médicaments qui se sont avérés nocifs, divers scandales alimentaires, des publicités mensongères ou certaines pratiques commerciales outrancières. Ces vidéos ne sont pas malveillantes en elles-mêmes, mais leur cumul repris sous l’angle du complot immerge le jeune dans une vision du monde où la duplicité prévaut et où « on nous cache la vérité ». Le jeune a alors le sentiment d’avoir trouvé « la vérité cachée » qui explique à la fois son mal-être et l’état déplorable de la société. Il se laisse alors entraîner dans une succession de vidéos qui le dépriment, le paniquent mais aussi le galvanisent. Ces vidéos non prosélytes servent de moyen d’approche et contribuent à déstabiliser les individus fragiles, choqués par le cumul des contenus.

Une seconde série de vidéos persuade ensuite le jeune que des sociétés secrètes manipulent l’humanité et dirigent l’ensemble du monde à l’insu du peuple. La plus nocive d’entre elles serait celle des Illuminati, que les vidéos accusent de s’infiltrer partout pour asseoir son pouvoir. Certaines vidéos veulent persuader le spectateur que des symboles sataniques sont cachés partout, de l’étiquette de boissons sucrées aux billets de banque d’un dollar…

Enfin, une troisième série de vidéos persuade le jeune que seule une confrontation finale avec le monde peut sauver l’humanité grâce au « vrai islam ». Ces vidéos ont pour but de prolonger la phase d’endoctrinement en mettant en exergue des images encensant la beauté de la création d’Allah. Se mêlent à ces images réconfortantes des extraits détournés de témoignages de convertis, souvent sincères et d’interviews de pseudo scientifiques. Le jeune est alors sommé de se réveiller pour rejoindre le véritable islam, non pas celui de l’Arabie Saoudite, de la Tunisie ou de la France, mais celui des Véridiques, qui peut seul régénérer le monde lors de la confrontation finale.

Arrivent alors des vidéos de recrutement dont le but est de convertir un internaute qui ne se posait à l’origine aucune question spirituelle mais se trouvait plutôt engagé dans une volonté de se battre contre les injustices. Immergé dans une vision du monde où tout n’est que complot et mensonge, le jeune est persuadé que l’islamophobie n’est que la facette ultime du complotisme dans la mesure où cette religion constitue la seule chance de combattre les forces sataniques. Devenir un musulman rigoriste devient alors l’unique façon de détruire ces sociétés secrètes qui veulent anéantir l’humanité. »

[5] Voir l’entretien de l’historien Emmanuel Kreis avec Mediapart le 23 juillet 2012.

[6] Jonathan Haidt, The Righteous Mind : Why Good People are Divided by Politics and Religion, Penguin Books, 2012. Voir la troisième partie : « Morality Binds and Blinds ».

[7] Alain, Propos sur les pouvoirs, Paris, Gallimard, 1985, p. 354.

[8] Les deux termes renvoient à la gauche et à la droite américaines.

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