Laura Henno et les paradis perdus de l'Amérique

Lauréate du prix Découverte en 2007, Laura Henno revient à Arles avec un récit photographique sur le quotidien de Slab City, campement de caravanes ensablées dans un désert californien où se croisent des vies en déshérence. « Redemption » propose un voyage au cœur de cette autre Amérique blanche, loin des circuits touristiques, à la rencontre des oubliés d'un rêve devenu cauchemar.

Laura Henno, "Maryann & Jack-Jack", Série "Outremonde", 2017, Exposition "Redemption", Rencontres internationales de la photographie, Arles, 2018. © Laura Henno, courtesy Galerie les filles du calvaire, Paris Laura Henno, "Maryann & Jack-Jack", Série "Outremonde", 2017, Exposition "Redemption", Rencontres internationales de la photographie, Arles, 2018. © Laura Henno, courtesy Galerie les filles du calvaire, Paris
A Arles, la quarante-neuvième édition des Rencontres internationales de la photographie célèbre les utopies d’hier et rend compte de la violence du monde d’aujourd’hui, des promesses issues de 1968 à l’Amérique de Donald Trump. Réunissant cinq expositions, la séquence « America great again ! » – titre détournant le slogan à succès de la campagne du futur Président – donne à voir le pays à travers l’œil de cinq photographes non américains, pour mieux souligner l’importance des regards étrangers dans la construction de l’image des Etats-Unis. Aux côtés des œuvres de Robert Frank, rappelant à juste titre que l’auteur de « The Americans », l’une des œuvres les plus emblématiques de l’histoire de la photographie américaine, est né et a grandi en Suisse, de celles du Français Raymond Depardon, du Britannique Paul Graham, et du Franco-Palestinien Taysir Batniji, les œuvres Laura Henno prennent part à l’élaboration d’un récit qui traverse les soixante dernières années de l’histoire sociale étasunienne. « Redemption » est une chronique de la vie quotidienne à Slab City, camp de quelques dizaines de caravanes perdues dans un désert du sud-est de la Californie, bien plus proche de la frontière mexicaine que des plages de la côte pacifique, images iconiques de cartes postales d’une Californie idéale, exacte contraire de la communauté de laissés-pour-compte établie ici dans le dénuement et l’oubli. La photographe et cinéaste française est allée à leur rencontre, partageant leur quotidien durant huit semaines, installée dans un vieux camping-car loué pour l’occasion à une habitante de Bombay Beach, ville désenchantée des bords du lac de Salton Sea, située quelques miles en amont, sur la California State Route 111. Cette étrange autoroute, unique chemin conduisant à Slab City, donne l’impression de ne venir de nulle part pour n’aller nulle part.

Cette série marque le retour de Laura Henno à Arles. Il y a dix ans, lors d’une soirée du début du mois de juillet, assise sur les gradins en pierres du théâtre antique, elle écoutait le discours de François Hébel, l’emblématique directeur de la manifestation, à l’issue duquel elle l’entendait prononcer son nom. Ce soir-là, l’attribution du Prix Découverte, le premier d’une carrière naissante, la révèle à la scène photographique. Quelques mois plus tard, elle intègre la galerie des Filles du calvaire à Paris avec qui elle travaille depuis. Diplômée de l’Ecole nationale d’arts visuels de La Cambre à Bruxelles en 2001, elle s’initie au cinéma au Studio national du Fresnoy (promotion Moholy-Nagy) où elle réalise son premier film.

 Entre documentaire et fiction : Le récit mis en scène

Laura Henno, Série "Outremonde", 2017, Exposition "Redemption", Rencontres internationales de la photographie, Arles, 2018. © Laura Henno, courtesy Galerie les filles du calvaire, Paris Laura Henno, Série "Outremonde", 2017, Exposition "Redemption", Rencontres internationales de la photographie, Arles, 2018. © Laura Henno, courtesy Galerie les filles du calvaire, Paris
Marginaux , adolescents en crise, mineurs clandestins… Dans son travail photographique, Laura Henno affiche une préférence pour la compagnie d’une assemblée de forclos, une communauté d’exclus dont elle révèle l’humanité dans ses œuvres.  A l'occasion d'une résidence à Rome, elle réalise un portrait de la ville éternelle en choisissant comme décor un parc situé à sa périphérie où se sont établis des migrants sans abri. Ce n’est pas la vue qu’elle est venue chercher ici mais le contact. Les images qu’elle produit ont en commun cet intérêt pour les vivants. La répétition des actes menés dans l’élaboration de chacun de ses projets permet de définir un protocole de travail qui présente des affinités avec celui de la photographe américaine Susan Meiselas, bien que l’approche formelle soit très différente. Chaque projet est pensé en série, ce qui favorise la mise en place d’une narration par séquence. Comme Meiselas, Laura Henno cultive une approche immersive du sujet, partageant pendant plusieurs semaines la vie quotidienne des communautés abordées, effectuant parfois plusieurs séjours comme aux Comores où elle se rend chaque année. L’archipel constitue le décor naturel de son récent film « Koropa », plusieurs fois primé en festivals et actuellement présenté au FRAC PACA à Marseille en écho à l’exposition arlésienne. Cette fidélité dans les rencontres instaure une relation de confiance qui autorise le récit intime de parcours de vie, très souvent abimées, qu’elle raconte par l’image mise en scène. C’est ce qui la sépare de Susan Meiselas, Car si chez Henno comme chez Meiselas, ce sont les protagonistes qui incarnent leur histoire face caméra, le travail documentaire mené par la photographe de Magnum interdit toute mise en scène. Cette approche, devenue l’apanage de la photographie plasticienne, autorise une grande liberté de création dans la représentation du réel, qui passe notamment par la métaphore. Chez Laura Henno, la mise en scène est inhérente à l’interaction entre le personnage et son environnement immédiat. Ce qui intéresse la photographe, c’est la mise en tension des corps face à une action fictionnelle qui se situe hors-champs. La dramaturgie s’invente par l’inscription des corps dans la lumière naturelle qui enveloppe la composition. Jouant par exemple avec le clair-obscur qui révèle les corps en les rejetant dans l’ombre à la faveur d’infimes variations de son intensité, elle autorise l’expression d’une grande beauté formelle dans la représentation des personnages, débarrassés des stéréotypes habituels. La photographe travaille à la manière d’une peintre recomposant une scène à partir du récit que lui narre la personne qui l’a vécu. La réalité rendue subjective par l’oralité, est ici sublimée par l’approche plastique. Les suites photographiques comme les films de Laura Henno sont des contes du réel dont la portée politique passe par la forme poétique.

 Par-delà la montagne du Salut

Laura Henno, Série "Outremonde", 2017, Exposition "Redemption", Rencontres internationales de la photographie, Arles, 2018. © Laura Henno, courtesy Galerie les filles du calvaire, Paris Laura Henno, Série "Outremonde", 2017, Exposition "Redemption", Rencontres internationales de la photographie, Arles, 2018. © Laura Henno, courtesy Galerie les filles du calvaire, Paris
C’est en découvrant le documentaire de Gianfranco Rosi « Below sea level » que Laura Henno décide de se rendre dans cette région du sud-est de la Californie, à la rencontre des populations qui y vivent. A Arles, la série photographique, accompagnée du film « The haven », est présentée sous le titre « Redemption ». Il rend compte de la vie quotidienne à Slab City, campement de veilles caravanes décaties, dépourvu de poteaux électriques, d’eau courante ou de commerce, érigé sur les ruines d’une ancienne base militaire, qui doit son nom aux dalles  (« slabs ») qui servaient de fondation aux bâtiments de l’armée, aujourd’hui derniers vestiges de cette occupation. Ce qui frappe tout d’abord, c’est l’absence de mixité ethnique. Exacte revers du rêve américain, ce purgatoire terrestre est la destination d’une communauté blanche de laissés-pour-compte, fantômes échoués dans un no man’s land désertique, écrasés par la chaleur. A l’écart des plages mythiques de Venice ou de Santa Monica, loin des quartiers cossus de Westwood ou Bervely Hills ou des zones pavillonnaires de la vallée de San Fernando, l’Amérique invisible, celle des loosers, des inadaptés, des réfractaires, des junkies, de tous ceux que la société américaine triomphante a laissé sur le bord de la route, survit ici. Dans cette version californienne de « L’Opera de Quat’sous » que Brecht n’aurait sans doute pas osé imaginer, pour ce qui reste des services publics américains, Slab City, territoire sans taxe ni impôts, n’a pas d’existence officielle. Le pasteur Dave rassemble les âmes perdues autour de ses prêches tandis que la patrouille de police locale joue les assistantes sociales. La religion et l’ordre ont depuis longtemps remplacé un Etat providence qui, au cours des années 1930, avait pourtant sorti le pays de la Grande Dépression en instaurant le New Deal, employant des photographes parmi lesquels Walker Evans ou  Dorothea Lange dont les portraits en noir et blancs de familles désenchantées, fantomatiques figures du passé, semblent ressurgir sous les traits des personnages que photographie Laura Henno. Ils en diffèrent pourtant. L’artiste pose un regard sensible sur ses modèles, capte la douceur de la lumière qui enveloppe les portraits des habitants de Slab City.

Laura Henno, "Ethan", Série "Outremonde", 2017, Exposition "Redemption", Rencontres internationales de la photographie, Arles, 2018. © Laura Henno, courtesy Galerie les filles du calvaire, Paris Laura Henno, "Ethan", Série "Outremonde", 2017, Exposition "Redemption", Rencontres internationales de la photographie, Arles, 2018. © Laura Henno, courtesy Galerie les filles du calvaire, Paris

Maryann est campée à mi-corps dans ce paysage de désert post-apocalyptique ; elle porte son fils endormi, Jack-Jack, dans ses bras. Elle occupe le centre de la composition au premier plan. Son visage incliné vers le bas invite à la méditation bien qu’il traduise sans doute une forme de pudeur face à la caméra. Laura Henno compose son portrait à la façon d’une peinture religieuse, une Madone à l’enfant à la beauté irradiée de lumière. Plus loin, Connie est représentée accoudée à sa fenêtre, les yeux clos, un halo de lumière venant caresser son visage. Tout à côté, l’image d'Ethan, le frère de Jack-Jack, lui fait pendant. Cette figure christique d’un enfant blond qui se tient face au regardeur, occupe la position centrale d’une composition qui reprend de la même façon les codes classiques réservés aux personnages sacrés dans la peinture religieuse européenne. Le diptyque offre une échappatoire vers le sacré à la faveur des trouées de lumière dans lesquelles la photographe place ses deux modèles. La rédemption promise par le titre de l’exposition semble portée par les deux personnages centraux du film « The haven » qui clôt ce voyage. Le pasteur Dave, ancien toxicomane, veille sur la petite communauté depuis dix-sept ans, et Nicholas, jeune aspirant pasteur dont l’angoisse intérieure se manifeste dans une logorrhée verbale ininterrompue évoquant le Royaume de Dieu, régulièrement ponctuée d’un Amen. On le rencontre alors qu’il s’affaire à planter des pousses de différents légumes et plantes aromatiques sur l’une des dalles de soubassement, appelant de ses vœux cet improbable jardin céleste, destiné à nourrir la communauté, à porter ses fruits.

Laura Henno, "Pastor Dave preaching", Série "Outremonde", 2017, Exposition "Redemption", Rencontres internationales de la photographie, Arles, 2018. © Laura Henno, courtesy Galerie les filles du calvaire, Paris Laura Henno, "Pastor Dave preaching", Série "Outremonde", 2017, Exposition "Redemption", Rencontres internationales de la photographie, Arles, 2018. © Laura Henno, courtesy Galerie les filles du calvaire, Paris

Dans cette cité perdue, condensé de la misère américaine à la violence exacerbée, dépourvue de tout (le premier supermarché se trouve à Niland, localité située à quelques miles de là) sauf de tourisme (l’hôtel local, réunion de plusieurs caravanes décaties, accueille les curieux en mal de folklore), Laura Henno pose sa chambre photographique et son regard affectueux, place ses sujets au centre de la composition, joue avec la lumière naturelle et capte le temps d’une image les moments de grâce, dévoilant ici la beauté des corps « Pour moi, [la caméra] est un moyen de changer les perceptions des gens, de mieux comprendre le monde dans lequel nous vivons et de comprendre pourquoi nous avons créé un système qui autorise l’exclusion. » déclarait-elle au magazine britannique Huck le mois dernier. Si Slab City offre un havre aux populations marginales, l’œuvre photographique de Laura Henno dessine un espace de représentation dépourvu de préjugé, loin des stéréotypes qui cadenassent. La photographe ne triche pas. La beauté qui se dégage des portraits montre une sincérité du regard et dévoile la grande proximité qui la lie à la communauté de Slab City. De ces figures beckettiennes incarnant une humanité déchue, Laura Henno révèle les joies, les doutes, les espoirs. Dans le potager céleste aménagé par Nicholas pour la communauté sur le béton des dalles militaires, la greffe semble prendre. Cet écosystème improbable autorise l’espérance. Tout près de là le Royaume prend des allures de colline en pain de sucre aux couleurs chatoyantes, étrange mélange de culture mexicaine et hippie, parc d’attraction divin à la naïveté désarmante, Salvation Mountain est aux portes de Slab City.  Le Salut viendra lui du changement de regard que porte la société sur ses marges. Avec ces images savamment composées, Laura Henno utilise la beauté formelle de la photographie plasticienne pour défaire les stéréotypes. Elle compose une œuvre éminemment plastique, résolument politique où chaque nouvelle série photographique, chaque nouveau film, est une percée de lumière qui éclaire d’un jour nouveau la cohorte invisible des exclus, offrant aux personnages de Samuel Beckett la possibilité de la rédemption.

Laura Henno, "Redemption" (sous le commissariat de Michel Poivert)

Jusqu’au 26 août 2018 - Tous les jours de 10h à 19h30 (dans le cadre des 49èmes Rencontres internationales de la photographie d'Arles, disponible en visite virtuelle immersive )

Commanderie Sainte-Luce
8 rue du Grand-Prieuré
13 200 ARLES

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