Falk Richter, la possibilité de l'Europe

Falk Richter livre une œuvre polyphonique révélant une Europe des peuples qui s'invente dans l'expérience affective d'un vivre ensemble transnational, en marge de celle du marché commun, où la libre circulation des biens semble privilégiée par rapport à celle des personnes. Ethérée, sourde, déshumanisante, elle favorise la montée d'un fascisme contre lequel elle s'est pourtant construite.

"I am Europe" de Falk Richter, Ateliers Berthier Odéon Théâtre de l'Europe, 2019 © Jean-Louis Fernandez "I am Europe" de Falk Richter, Ateliers Berthier Odéon Théâtre de l'Europe, 2019 © Jean-Louis Fernandez

Il faut bien le dire, on avait laissé Falk Richter quelque peu à la dérive, avec "Je suis Fassbinder" écrit à la gloire du grand maitre du théâtre français contemporain Stanislas Nordey, capable du meilleur avec le récent "Qui a tué mon père" comme du pire, "Je suis Fassbinder" donc, qui aurait pu s'intituler simplement "Je suis Nordey" tant le maitre, sous couvert d'un Fassbinder ultra caricatural, dispensait ses points de vue sur le monde actuel. Quelle heureuse surprise donc de découvrir cette œuvre coup de poing, dans laquelle Richter revient à une écriture de plateau avec les huit interprètes, qui annonce les colères et les rancœurs d'une Europe répondant aux intérêts, forcément divergents, des pays souverains qui la composent – à ce titre la diatribe du début reprenant l'arrogance et la hargne de Margaret Thatcher négociant les avantages inimaginables qu'elle obtiendra néanmoins, perd de son éclat face au Brexit actuel. Surtout, la pièce invente une autre façon "d'être l'Europe", celle dont les citoyens, à travers ces huit performers venus des pays membres, s'inventent autrement, loin de leur nation d'origine dont l'appartenance par la nationalité semble désormais obsolète – la montée des nationalismes apparait comme le dernier sursaut d'un monde déjà ancien –, offrant tant bien que mal, une lueur d'espoir face à un système de plus en plus remis en cause, hérité de la communauté européenne du chardon et de l'acier, fondée après-guerre sur le mode du "plus jamais ça", autour de huit nations dont  l'Allemagne de l'ouest et la France afin de prévenir de tout conflit éventuel entre les deux états. Schumann, alors ministre des affaires étrangères françaises, fit un discours annonçant clairement le but de l’union : rendre la guerre "non seulement impensable mais aussi matériellement impossible." Près de soixante-dix ans après, la belle communauté se fissure, six à huit nations de l'Europe sont dirigées par l'extrême droite, les perspectives électorales locales à venir pourraient en augmenter le nombre. Le fascisme du XXIème siècle, pour reprendre les mots du philosophe Bruce Bégout, sera démocratique. 

C'est donc un état des lieux de l'Europe sans appel que dresse la pièce, constat qui se mue en état d’urgence. De la rage nait un souffle. A partir des récits des huit interprètes, qui sont autant de trajectoires où s’affirment leurs différences, leur singularité, leur contemporanéité dans les choix sociétaux qu’ils revendiquent – homoparentalité, ou plutôt triparentalité – ils expérimentent, avec difficulté souvent, l’idée d’un sentiment européen. A côté de l’Europe officielle, gigantesque marché de consommation basé sur la fameuse "croissance", unique moteur de l’économie occidentale annoncée comme éternelle et qui se révèle déjà caduque en raison de sa responsabilité dans la disparition des ressources naturelles mondiales qu’elle a elle-même engendrée, Falk Richter laisse entrevoir la possibilité d’une Europe des peuples. "On est là" s'exclament trois des interprètes dont les noms, s'ils rappellent le Maghreb, le Moyen-Orient, sont aussi ceux de l'Europe, une Europe postcoloniale. Les deux français reprennent ensemble la bouleversante chanson de Stromae "Papaoutai", d'un génocide l'autre, pour que tous se remémorent qu'en octobre 1961, à Paris et sous l'ordre du préfet Maurice Papon – qui vingt ans auparavant envoyait les juifs de Bordeaux en déportation –, la France jetait les Algériens à la Seine.  

Il y a chez Falk Richter une obsession de l'Europe. Le texte "I am Europe − Ich bin Europa − Je suis l’Europe" traverse aussi ses pièces récentes "comme une réponse à un continent profondément divisé. En réaction à un contexte d’angoisse, de perte de repères et de désarroi, il met, dans ces différentes versions, le doigt sur les taches aveugles, les conflits non résolus, les plaies ouvertes. En tentant de définir l’identité européenne, il formule une réponse volontairement ouverte et complexe, fragmentaire, hésitante, autorisant ainsi de nouvelles questions et des contradictions. La quête de ce qu’est vraiment l’Europe doit se poursuivre, par le partage des voix et la liberté de parole[1]." L'Europe s'exprime ici de multiples façons, comme à travers ce corpus de chansons populaires particulièrement choisies. Sans doute racontent-elles le mieux cette histoire de l'Europe. De "Bella ciao" le chant de révolte italien durant la seconde guerre mondiale qui sonne l'engagement des partisans contre l'Allemagne nazi alliée de l'Italie mussolinienne, à ABBA et sa légèreté, son inconscience nécessaire, sous laquelle on aime se cacher, jusqu'à la résurrection de Sandra Kim qui fut, à treize ans à peine, au milieu des années quatre-vingt, l'unique vainqueure belge de l'Eurovision, affirmant un peu trop ostensiblement "J'aime la vie" pour masquer, derrière son refrain futile et son apparente désinvolture, une inquiétude latente. 

Au début de la pièce, les huit protagonistes vont se présenter tour à tour, se dévoiler petit à petit, tous se racontent dans un équilibre précaire qu'exprime l'instabilité même de leurs corps juchés volontairement sur des cubes mous les obligeant à bouger sans cesse pour ne pas chuter. Cette instabilité permanente, dont on comprend à chaque instant qu'elle peut provoquer la chute, l'effondrement, traverse la pièce, en devient le leitmotiv. A tâtons, sur le fil, ensemble malgré les divergences, on s'engueule, on s'invective, on n’est pas d'accord, on se déteste, on s'aime aussi, on avance. C'est sans règle et dans un certain chaos que s'invente ici le sentiment européen. Les liens se construisent, s'entretiennent, comme dans une famille, pas forcément choisie, plutôt recomposée, dans laquelle l'effort est nécessaire au dialogue, mais où l'on a la conviction d'être à sa place, un membre à part entière. Ce que nous offre Falk Richter, c'est le désir d'en être. Europa, ange noir au visage voilé, parcourt la pièce d'un chant langoureux, image saisissante de Marlène Dietrich qui incarnerait la "Mère Courage" de Brecht, traversant la guerre de trente ans, cependant à l'inverse elle ne sacrifierait pas ici ses enfants, bien au contraire. Des huit jeunes interprètes, Lana Baric est la seule à avoir connu directement la guerre. Elle est née dans un pays qui n’existe plus, la Yougoslavie, disloquée en même temps que sa famille, née d’une union serbe et croate, désunie en même temps que se déchirait un territoire. Pourtant, lorsqu’elle évoque son ancien pays, c’est en le sublimant, affirmant à qui veut l’entendre, comme une évidence, "These are my poeple". Sans doute sait-elle mieux que quiconque ce qu’implique vouloir s’inventer ensemble.

[1] Nils Haarmann, "L’Europe dans tous ses états (le dernier Richter)", article paru en avril 2019 dans la revue Parages

"I am Europe" de Falk Richter, TNS Théâtre national de Strasbourg, création le 15 janvier 2019 © TNS Théâtre national de Strasbourg
 

"I am Europe", texte de Falk Richter (avec des textes écrits en collaboration avec les acteurs et les actrices), mise en scène de Falk Richter, avec
Lana Baric, Charline Ben Larbi, Gabriel Da Costa, Mehdi Djaadi, Khadija El Kharraz Alami, Douglas Grauwels, Piersten Leirom, Tatjana Pessoa.

Odéon - Théâtre de l'Europe aux Ateliers Berthier, du 19 septembre au 9 octobre 2019 , 

Comédie de Genève, du 20 au 23 novembre 2019,

Théâtre de Liège, du 27 au 29 novembre 2019,

HNK Croatian national theatre, Zagreb, 13 au 14 janvier 2020, 

Théâtres de la ville de Luxembourg, 7 mai 2020.

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