L'adieu au père de Carole Thibaut

Dans le huis clos de son appartement, une femme reçoit la visite d’un père qu'elle n’a pas vu depuis dix ans. Les retrouvailles, glaciales, vont être l'occasion d'un dernier affrontement, un règlement de compte arbitré par les bouteilles qui se vident et s'amoncèlent. Le tête à tête, rythmé par les passages de l’amant, trouvera son dénouement dans une ultime supplique.

"Faut-il laisser les vieux pères manger seuls aux comptoirs des bars" de Carole Thibaut © Héloïse Faure "Faut-il laisser les vieux pères manger seuls aux comptoirs des bars" de Carole Thibaut © Héloïse Faure

Avec pour décor l’intérieur d’un appartement, plus exactement d’une cuisine, le plateau se veut domestique. L’espace intime est celui d’une femme, nerveuse au point de se servir un verre d’alcool alors qu’on frappe à la porte. Un vieil homme vêtu d’un pardessus et affublé d’une petite valise fait alors son entrée. Ce père, elle ne l’a pas revu depuis le décès de sa mère il y a dix ans. Les retrouvailles ne sont manifestement pas à l’initiative de la fille qui garde en elle une rancœur immense. D’emblée, les échanges fusent, cinglants. À l’amertume de la fille répond l’enfilade de clichés du père : « Une femme qui boit c'est vulgaire », l’entend-on dire, alors qu’un homme c’est pas pareil, bien sûr. Plus tard, il l’interroge : « Tu n’es pas marié ? Tu n’as pas d’enfant ? » Ce à quoi elle répond invariablement : « Cela ne te regarde pas ». Très vite, on comprend que l’alcool sera l’arbitre de la soirée. Pour elle comme pour lui, il semble être un vieux compagnon. Du premier mot au dernier, aucun répit ne sera accordé, aucune invective épargnée. Dans ce huis clos de plus en plus suffocant, aucune échappée ne sera permise, aucune stratégie d’évitement – nous passons notre vie à réfléchir méticuleusement à la meilleure façon d’esquiver ce qui nous gène : ne pas croiser le regard du SDF, ne pas entendre la radio annoncer un nouveau naufrage en Méditerranée, ne pas voir, surtout ne pas savoir – ne pourra être déployée. Si le plateau figure le décor de la cuisine, c’est bien face à un ring de boxe que se trouve le public. L’humour vient alors désamorcer le pathos.

C’est lorsque le père sort pour se rendre au bar d’en face après qu’elle lui a annoncé ne pas avoir prévu de repas qu’entre en scène Ric, l’ami de celle-ci. Il part à la rencontre du père lorsqu’elle lui annonce où se trouve celui-ci. D’où il vient, on ne laisse pas les vieux pères manger seuls aux comptoirs des bars. Ce troisième personnage, le seul affublé d’un prénom, réapparait régulièrement, ponctuant la joute verbale familiale qu'il tente de tempérer. Chacun alors va, au cours de cette nuit, tenter de dire à tout prix sa vérité, quitte à faire appel à une certaine mauvaise foi pour maladroitement essayer de combler les trous de la mémoire. L’humour s’inscrit précisément à cet endroit. Carole Thibaut fait de ces à-côtés permanents les déclencheurs d’un rire salutaire venant désamorcer le pathos, donner de l’air à un drame au bord de la suffocation. 

"Faut-il laisser les vieux pères manger seuls aux comptoirs des bars" de Carole Thibaut © Héloïse Faure "Faut-il laisser les vieux pères manger seuls aux comptoirs des bars" de Carole Thibaut © Héloïse Faure

Fin de partie

Sept tableaux correspondant à sept moments volés à cette nuit fatale, suivent le cours de la chronologie pour donner à voir l’évolution de la relation filiale, sept plans séquences rapprochés dans une unité de lieu – la cuisine de la protagoniste –, de temps – une nuit –, d’action. Avec la création de la version scénographiée pour l’itinérance, le public occupe une position quadrifrontale qui accentue considérablement l’impression du ring de boxe. Les comédiens évoluent dans ce carré formé par les spectateurs, comme des animaux en cage. L’espace unique qui est celui de la fille, à la fois moderne et froid, beau et vide, « l’appartement de quelqu’un qui gagne très correctement sa vie, qui a réussi » assène-t-elle d’un ton sec, est celui de la représentation des projections sociales des personnages.

« Je suis venu parce que je suis malade » annonce le père. À sa fille lui demandant ce qu’il attend d’elle, il lui répond : « Ce que n’importe quel père est en droit d’attendre de sa fille en pareil cas ». C’est bien connu, prendre soin est une affaire de femmes, surtout dans le milieu familial, au même titre que faire les courses et autres tâches domestiques. Elle lui conseille alors de se rendre chez son frère mais pour lui ce n’est pas pareil. Elle s’emporte alors : « Le fils, c’est pour les discussions viriles, les fins de repas cigare aux lèvres et cognac réchauffé au creux des mains. La fille, elle, c’est pour les soins patients, la compassion, la douceur et la tendresse, c'est le bâton de vieillesse. C’est pour ça qu’on les fait les filles non ». Peu à peu se dévoile la souffrance de la fille dans la perversité du père. Celui-ci n’est pas seulement malade. Il se sait condamné et vient lui demander de l’aider à mourir, dix ans après leur dernière entrevue. C’est là, dans la petite valise, que se trouve le poison liquide qui le fera passer de la vie au trépas. À la fille revient l’euthanasie du père. La pièce prend alors l’allure d’une cérémonie dans laquelle le père tente de libérer la fille de lui-même, un rite de passage qui « parle de transmission et de mort, de ce qu’il convient de laisser derrière soi et de ce qu’il convient de réparer ou d’effacer[1]». Mais s’émancipe-t-on vraiment tout à fait de cette partie hautement constitutive de soi qu’est l’enfance, le temps de l’apprentissage et de l’éducation, l’endroit où se construit l’identité ? 

"Faut-il laisser les vieux pères manger seuls aux comptoirs des bars" de Carole Thibaut © Héloïse Faure "Faut-il laisser les vieux pères manger seuls aux comptoirs des bars" de Carole Thibaut © Héloïse Faure

Combat d’amour et de haine

Cette lutte contre le père est aussi un combat contre elle-même, contre ce passé qui semble ressurgir, et avec lui ces terreurs nocturnes qui l’assaillent à plusieurs reprises lors de cette dernière nuit. Car c’est malgré tout un attachement inextricable qui lie la fille et le père, une dépendance qui oscille entre l’amour et la haine. Malgré la réussite de la fille et la mort du père, les fantômes du passé ne disparaissent pas. Il faut apprendre à vivre avec.

Dans cette tragédie familiale, laisser partir les morts est un préalable pour tenter de réparer les vivants. Carole Thibaut interroge nos capacités de résilience et de pardon qu’elle envisage comme un état à atteindre lentement, semi inconsciemment, plutôt qu’une impossible diatribe que l’on déclame. Lorsque les mots sont vidés de leur substance, ont perdu leur puissance incantatoire, ils ne peuvent être prononcés, devenus inutiles, inaudibles. C’est dans la chair que sont enracinées les choses. On ne saura pas précisément ce qui sera pardonner ici.

"Faut-il laisser les vieux pères manger seuls aux comptoirs des bars" de Carole Thibaut © Héloïse Faure "Faut-il laisser les vieux pères manger seuls aux comptoirs des bars" de Carole Thibaut © Héloïse Faure

La distribution trouve des résonnances quasi familiales. Le comédien Olivier Perrier, qui incarne le père, est l’un des fondateurs historiques[2] du Théâtre des Ilets à Montluçon que dirige Carole Thibaut depuis 2016 et où est créée la pièce. « Je suis un instituteur qui s’est mis à faire du théâtre pour changer le monde, pas pour devenir une star[3] » rappelait-il en 2015. À 80 ans, Perrier retourne sur scène « à domicile ». La filiation est ici géographique. Mohamed Rouabhi, qui interprète Ric, est aussi un habitué des lieux. Artiste auteur associé, il y a récemment créé plusieurs de ses spectacles[4]. Le rôle féminin est interprété en alternance par Valérie Schwarcz, artiste associée au Théâtre des Ilets depuis 2016, et Carole Thibaut elle-même qui n’a pu se résoudre à abandonner complètement le personnage. Le texte, achevé en 2007, est sans doute le premier de l’autrice à aborder le douloureux rapport père-fille, thème qui sera récurant par la suite et dont les racines intimes se trouvent explicitées dans « Longwy Texas » (2016). Cette conférence performée sur l’histoire de l’industrie lorraine est aussi un bouleversant monologue[5] dans lequel l’autrice se met à nu en racontant son enfance dans un milieu où la domination masculine niait aux femmes une existence propre, découvrant au détour d’entretiens menés avec son père lorsqu’elle rassemble une archive documentaire en vue d’une création théâtrale, la trahison de celui-ci, trente-six ans après la fermeture des hauts-fourneaux.

Comment se relève-t-on de son enfance ? Entre fiction et réalité, entre intime et politique, dans cet espace domestique où projection mentale et situation réelle se confondent, Carole Thibaut installe un rituel, une cérémonie nocturne de vie et de mort dans laquelle l’ivresse s’empare des corps. L’épuisement de la lutte aidant, le temps va se distendre pour se faire flottant, comme suspendu, propice au silence qui pourtant semblera déchiré par le murmure de l’ultime parole, du dernier mot prononcé. Sans doute n’est-il qu’une illusion de l’esprit, une répétition mentale. Au cours de cette nuit, chacun aura pris une décision qui va bouleverser sa vie. « Tu n’aimes pas être seul avec moi. C'est gênant pour un père d'être seul avec sa fille » avait-elle dit un peu plus tôt. L’ogre qui dévorait autrefois l’enfant s’est tu. En pardonnant à son père, la fille peut enfin commencer à vivre.

"Faut-il laisser les vieux pères manger seuls aux comptoirs des bars" de Carole Thibaut © Héloïse Faure "Faut-il laisser les vieux pères manger seuls aux comptoirs des bars" de Carole Thibaut © Héloïse Faure

[1] Carole Thibaut, « Notes dramaturgiques », Faut-il laisser les vieux pères manger seuls aux comptoirs des bars ? Dossier de presse, p.7.

[2] De 1980 à 2003, il codirigea avec Jean-Paul Wenzel, le Théâtre des Fédérés à Montluçon, installé à partir de 1985 au Théâtre des Ilets, devenu centre dramatique national en 1993.

[3] Cité dans Tanguy Ollivier, « L’acteur auvergnat Olivier Perrier : Je sui surpris qu’on m’appelle encore », La Montagne, 22 juillet 2015, https://www.lamontagne.fr/venas-03190/loisirs/lacteur-auvergnat-olivier-perrier-je-suis-surpris-quon-mappelle-encore_11527500/ Consulté le 14 mai 2021.

[4] Alan en 2018, puis Moi Jean-Noël Moulin, président sans fin en mars 2020. La création des Hortensias a été reportée à la saison prochaine en raison de la pandémie de coronavirus.

[5] Guillaume Lasserre, « Qui a tué Longwy », Le club de Mediapart / Un certain regard sur la culture, 1er juin 2018, https://blogs.mediapart.fr/guillaume-lasserre/blog/120518/qui-tue-longwy

"Faut-il laisser les vieux pères manger seuls aux comptoirs des bars" de Carole Thibaut © Héloïse Faure "Faut-il laisser les vieux pères manger seuls aux comptoirs des bars" de Carole Thibaut © Héloïse Faure

FAUT-IL LAISSER LES VIEUX PERES MANGER SEULS AUX COMPTOIRS DES BARS - texte et mise en scène Carole Thibaut • avec Olivier Perrier, Mohamed Rouabhi & en alternance Carole Thibaut & Valérie Schwarcz • scénographie Camille Allain-Dulondel • création lumières et vidéo Julien Dubuc • création son Margaux Robin assistée de Karine Dumont • costumes Gwladys Duthil • construction Frédéric Godignon, Sébastien Debonnet, Jérôme Sautereau •régie générale Pascal Gelmi, Frédéric Godignon • régie son Pascal Gelmi & Karine Dumont en alternance régie lumières Florent Klein & Thierry Pilleul en alternance    

Du 20 au 21 mai. Création de la version sénographiée pour l'itinérance.

Du 13 au 16 octobre. Représentations en plateau.

Théâtre des Ilets -Centre dramatique national de Montluçon
Espace Boris Vian - 27, rue des Faucheroux
03 100 Montluçon 

Le 22 mai à la Salle des fêtes de Nizerolles (à confirmer)

Le 14 juillet à Hérisson (à confirmer)

Le 17 juillet à la Salle de fête de Ainay-le-Château (à confirmer)

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