Résister ensemble

Sur le plateau du Vieux-Colombier, onze ouvrières déléguées tentent de construire une parole collective pour répondre à la proposition de leurs nouveaux dirigeants. Maëlle Poésy met en scène « 7 minutes » à la manière d'un thriller social pour mieux interroger nos résistances. Que sommes-nous prêts à accepter pour conserver à tout prix notre emploi ?

7 minutes de Stefano Massini, mis en scène de Maëlle Poésy, Comédie-Française, Théâtre du Vieux-Colombier © Vincent Pontet, collection Comédie Française 7 minutes de Stefano Massini, mis en scène de Maëlle Poésy, Comédie-Française, Théâtre du Vieux-Colombier © Vincent Pontet, collection Comédie Française
La scène, bifrontale, s’ouvre sur un décor d’usine, un espace intermédiaire, entre la salle de repos et l’atelier de stockage, que l’on ne quittera pas. Le bruit assourdissant des machines envahit la salle avant même que la pièce ne commence, plongeant les spectateurs, pour quelques minutes seulement, dans l’inconfort sonore d’un vacarme permanent. Celui-ci est le quotidien de la plupart des dix protagonistes incarnées par les comédiennes du Français, qui se tiennent debout sur le plateau. Arrivées d’un pas cadencé, comme chorégraphié, révélant d’emblée le rythme de travail soutenu auxquelles elles sont soumises, elles se figent devant la pendule installée au-dessus du grand tableau blanc. Elles, ce sont les déléguées qui composent le comité d’usine. La plupart sont ouvrières, quelque unes représentent le personnel administratif. Élues par l’ensemble des employées, elles sont la voix des deux-cents femmes salariées de Picard & Roche et ont la charge de négocier avec la direction, de voter au nom des toutes.

Elles attendent le retour de Blanche, leur porte-parole, enfermée depuis plus de trois heures maintenant avec les nouveaux codirigeants de l’usine. Ce temps d’attente est celui de l’angoisse, des tensions, des rêves aussi à l’instar de ce cri d’espérance : « les patronnes ouvrières ! » scandé par deux d’entre elles. D’autres auparavant ont après tout démontré que l’utopie pouvait s’incarner dans le réel, à l’instar des Fralibs [1] dont l’exemple est sans nul doute le plus inspirant.

Lorsque Blanche revient enfin, seule femme présente dans la salle de direction face à dix hommes, seule représentante des intérêts du personnel face à dix cravates, ainsi qu’elles nomment les cadres-dirigeants, elle raconte. Le rapport de force tant du point de vue du genre que de classe est très clair ici. Alors que l’usine Picard & Roche n’existe pas sans ses ouvrières et leur savoir-faire, elle reste éminemment patriarcale, reproduisant le même modèle de domination masculine endémique dans le reste du monde économique.

Blanche annonce que l’usine reste ouverte, qu’il n’y aura aucun licenciement. Une seule condition a été demandée par la direction. Celle-ci est écrite noir sur blanc dans les courriers adressés à chaque membre du comité d’usine. Blanche prévient, les incite à réfléchir avant d’agir et à lire ce qui précisément n’est pas écrit. « Les rires appellent les larmes ».

7 minutes de Stefano Massini, mis en scène de Maëlle Poésy, Comédie-Française, Théâtre du Vieux-Colombier © Vincent Pontet, collection Comédie Française 7 minutes de Stefano Massini, mis en scène de Maëlle Poésy, Comédie-Française, Théâtre du Vieux-Colombier © Vincent Pontet, collection Comédie Française

« Sept minutes, c’est une invitation à voter »

La proposition est à l’avantage des nouveaux dirigeants. A travers elle, ils disent souhaiter que les salariées montrent leur bonne disposition en faisant un pas vers eux : renoncer à sept minutes de temps de pause par jour. L’hébétude précède la joie lorsqu’elles envisagent l’aspect dérisoire de la requête. Pour elles qui pensaient, au mieux, consentir à des baisses de salaire, au pire, être licenciées, renoncer à ces sept minutes de pause sur treize chaque jour apparait soudain un moindre mal, presque un acte normal pour certaines. Elles semblent unanimes. Dans cette euphorie à la hauteur de leur soulagement, elles souhaitent au plus vite prendre part au vote exigé par les cravates, pour enfin rentrer chez elles, souffler, oublier ce cauchemar et reprendre leur vie d’avant. « Sept minutes, c’est une invitation à voter » s’esclaffe l’une d’elles.

La véritable question repose sur le coût du travail, le prix à payer pour travailler : que sont-elles prêtes à faire pour conserver à tout prix leur emploi ? Blanche met en garde : « On dirait une lettre de politesse mais ça n’ait pas le cas ». Certaines rappellent que la période est compliquée pour justifier leur renoncement. Mais les temps ont toujours été difficiles rappelle Blanche. « Ça fait une éternité que j’ai mal » précise-t-elle encore, montrant ses mains dont elle ne sent plus les extrémités. Son état rend tangible ce que le capitalisme fait aux corps. « Réjouis toi d’avoir encore un boulot » lui assène l’une de ses collègues.

Ce ne sont pas les sept minutes en elles-mêmes qui embarrassent Blanche mais ce qu’elles représentent : six cents heures de travail gratuit par an et par salarié. « On leur fait cadeau du travail des autres ouvrières », toutes celles qu’ils n’embaucheront pas. « Sept minutes ce n’est peut-être pas grand-chose mais elles sont à nous » affirme Blanche qui interroge en rappelant les bons chiffres de l’entreprise : « On a toujours donné, pourquoi on ne peut pas prendre aux cravates ? (…) A quoi servent les idées si tout est déjà écrit ? »

7 minutes de Stefano Massini, mis en scène de Maëlle Poésy, Comédie-Française, Théâtre du Vieux-Colombier © Vincent Pontetincent Pontet, collection Comédie Française 7 minutes de Stefano Massini, mis en scène de Maëlle Poésy, Comédie-Française, Théâtre du Vieux-Colombier © Vincent Pontetincent Pontet, collection Comédie Française

Onze femmes en colère

Dans le film américain « Douze hommes en colère [2] », un jury populaire composé de douze hommes doit délibérer sur le sort d’un jeune homme de dix-huit ans accusé de parricide. Celui-ci risque la peine de mort. Le film explore les tentatives mises en œuvre pour dégager un consensus et les difficultés du groupe à y parvenir. Le personnage interprété par Henry Fonda, seul à s’opposer au verdict de la mort au premier tour de vote, parvient à convaincre d’autres membre du jury au fur et à mesure des tours de scrutin. Si le contexte et l’époque diffèrent, le procédé à l’œuvre dans « 7 minutes » apparaît similaire. Elles aussi sont persuadées, comme le jury, que la délibération sera rapide et unanime. « Choisir, décider, est une obligation autant qu’une liberté́ [3] » précise Maëlle Poésy qui met en scène la circulation de la parole à travers l’engagement de ces femmes dans la difficile construction d’une pensée collective.

La nouvelle directrice du Théâtre de Dijon-Bourgogne-CDN continue ici d’interroger la place de l’individu dans le groupe, leitmotiv de ses pièces précédentes. « 7 minutes » est une réflexion sur la difficulté qu’il y a à élaborer une démarche commune, de choisir, de se mettre d’accord, faire confiance, croire en la parole de l’autre. Au sein de ce groupe de femmes, les parcours divergent, les âges aussi. Les plus jeunes reprochent à Blanche sa position éthique inébranlable, facile à tenir quand on est à quelques mois de la retraite. Mais pour celles qui commencent à peine, qui ont encore en mémoire le douloureux souvenir de leur licenciement, il y a quelques mois quand leur boite a fermé, que faire ? Jusqu’où est-on prête à aller pour avoir un salaire ? Un boulot à tout prix ?

Pour préparer ce projet, Maëlle Poésy est partie à la rencontre de nombreuses ouvrières, du textile notamment. Des portraits précieux qui sont autant de parcours de vie : « Il était important d’entendre leurs histoires, leurs quotidiens, leurs rêves, leurs envies pour nourrir l’imaginaire des actrices et donner vraiment chair à leur personnage [4] » indique-t-elle. Le décor construit un espace unique, un lieu intermédiaire dans l’usine, entre la salle de repos et l’espace de stockage qui « raconte la difficulté́ de se rassembler dans ces espaces, de se penser ensemble [5] » confie-t-elle. La bifrontalité de la scène induit son caractère immersif. Le public se retrouve propulsé au sein de ce huis clos dans lequel, à part Blanche, personne n’entre et ne sort.

Le fossé se creuse encore un peu plus entre les deux générations de femmes et d’ouvrières, lorsque l’une met en doute la loyauté de Blanche qui aurait très bien pu sauver sa peau en négociant son avenir avec les patrons. La trahison comme moyen de conserver son emploi, les plus jeunes y croient, l’envisagent même. Face à la peur, le groupe se renforce ou bien disparait devant l’instinct de survie. À ce moment, l’union semble avoir laissé place au chacun pour soi. Pourtant, elle sera constamment recherchée par la parole, dans l’échange, le débat. Lorsque s’élabore une pensée collective, c’est aux évidences qu’il faut renoncer dit Maëlle Poésy, montrant sur scène sa difficile construction.

7 minutes de Stefano Massini, mis en scène de Maëlle Poésy, Comédie-Française, Théâtre du Vieux-Colombier © Vincent Pontet, collection Comédie Française 7 minutes de Stefano Massini, mis en scène de Maëlle Poésy, Comédie-Française, Théâtre du Vieux-Colombier © Vincent Pontet, collection Comédie Française

Pièce sur les limites, « 7 minutes » explore les marges du renoncement lorsque le bien-être individuel s’efface ou pas devant l’intérêt commun. L’auteur italien Stefano Massini donne une voix à celles que l’on n’entend pas, révèle sur scène des corps invisibles. Il compose une pièce polyphonique, un théâtre politique qui trouve des résonnances dans les luttes et manifestations les plus récentes. Cependant, l’essentiel ici n’est pas la lutte en tant que telle mais le cheminement qui conduit vers elle. Finalement, ces sept minutes si dérisoires face à la perte d’emploi, obligent à reconsidérer ce qui est essentiel ou non. Parce qu’elles illustrent la marchandisation du travail, elles interrogent aussi notre choix ou plutôt notre non-choix de société.

L’unité d’un groupe ne va pas de soi, surtout lorsque le cadre social est d’une précarité extrême. Les ouvrières sont prises dans une contradiction permanente, entre solidarité et division, égalité et compétitivité. Leur temps est chronométré, surveillé. Avec « 7 minutes », Maëlle Poésy fait entrer au répertoire de la Comédie Française le présent de la classe ouvrière au moment où celle-ci disparait dans l’indifférence. La metteuse en scène convoque une parole collective des précaires qu’elle confie aux comédiennes de la vénérable institution. En installant l’usine en lutte dans la Maison de Molière, Maëlle Poésy fait de la marge le centre, des invisibles les héroïnes d’une histoire qui est la nôtre.

[1] Guillaume Lasserre, « 1336, l’utopie en résistance », Le club de Mediapart / Un certain regard sur la culture, 21 janvier 2018, https://blogs.mediapart.fr/guillaume-lasserre/blog/160118/1336-lutopie-en-resistance

[2] « 12 angry men », Sydney Lumet, 1957.

[3] Se penser ensemble, entretien avec Maëlle Poésy réalisé par Chantal Hurault, responsable de la communication et des publications du Théâtre du Vieux-Colombier.

[4] Ibid.

[5] Ibid.

7 minutes de Stefano Massini, mis en scène de Maëlle Poésy, Comédie-Française, Théâtre du Vieux-Colombier © Vincent Pontet, collection Comédie Française 7 minutes de Stefano Massini, mis en scène de Maëlle Poésy, Comédie-Française, Théâtre du Vieux-Colombier © Vincent Pontet, collection Comédie Française

7 MINUTES de Stefano Massini, traduction Pietro Pizzuti, mise en scène Maëlle Poésy, dramaturgie Kevin Keiss, scénographie Hélène Jourdan, costumes Camille Vallat, lumières Mathilde Chamoux, son Samuel Favart-Mikcha, maquillages, coiffures et perruques : Catherine Saint-Sever, assistanat à la mise en scène Aurélien Hamard-Padis, avec Claude Mathieu Odette; Véronique Vella Blanche; Françoise Gillard Arielle; Anna Cervinka Rachel; Élise Lhomeau Sabine; Élissa Alloula Mireille; Séphora Pondi Lorraine; et Camille Constantin Zoélie; Maïka Louakairim Sophie; Mathilde-Edith Mennetrier Agnès; Lisa Toromanian Mathab.

Avec la participation artistique du Jeune Théâtre National. L’Arche est éditeur et agent théâtral du texte représenté.

du 15 septembre au 17 octobre 2021 - 20h30 du mercredi au samedi, 19h les mardis,
15h les dimanches.

Théâtre du Vieux Colombier
21, rue du Vieux-Colombier 75006 Paris 

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