Doreen ou la possibilité de la douceur

Reprise au Théâtre de la Bastille de «Doreen» imaginée par David Geselson à partir de la bouleversante «Lettre à D.» d’André Gorz. C’est depuis l’intimité de leur salon qu’est contée, dans une intensité rare, cinquante-huit ans de la vie d'un couple. L'histoire d'un amour fou, un amour dont la nécessité vitale est contenue dans cette lettre d’adieu au monde. Eblouissant.

David Geselson, "Doreen", d'après "Lettre à D." d'André Gorz, création décembre 2016, Théâtre de la Bastille, Paris David Geselson, "Doreen", d'après "Lettre à D." d'André Gorz, création décembre 2016, Théâtre de la Bastille, Paris

Ils nous reçoivent chez eux, dans une grande pièce qui sert à la fois de salon, de salle à manger et où l'on distingue aussi la présence de leurs bureaux respectifs. Ils nous servent à boire, nous offrent quelques amuse-gueules. Ils sont accueillants, souriants, paraissent bienveillants. Ils, c'est le couple que forment André Gorz et sa femme, Doreen Keir, deux personnalités qui s'apprêtent à raconter une histoire à double voix, leur histoire. David Geselson adapte librement la "lettre à D." dans l'intimité et la pudeur qui caractérise l'écriture de Gorz. Dans cette lettre confession, il livre au monde l'histoire d'un amour fou à travers le portrait d'une femme, retraçant cinquante-huit années de vie commune, de la rencontre à la mort qu'ils ont choisie d'affronter ensemble. Il raconte les joies, les peines, les regrets aussi, comme ces quelques paragraphes acerbes, les seuls qui parlent d'elle, écrits dans "Le traître", son essai autobiographique interrogeant le modèle capitaliste paru en 1958. Un chapitre cruel où il minore son influence, où il l’humilie, qui, lorsqu’il le relira bien des années plus tard, fera naître en lui une immense culpabilité, rectifiant son propos :  "Tu as tout donné de toi pour m’aider à devenir moi-même." L'amitié de Jean-Paul Sartre, qu'il rencontre en 1946 et qui signe la préface de l'ouvrage, le conduira vers une carrière de journaliste. Il travaille aux "Temps modernes" dans les années 1960 avant de rejoindre le "Nouvel observateur" à sa fondation. Philosophe, essayiste, de ses recherches théoriques émergeront les bases de l'écologie politique. Il apparaît aussi hélas comme un visionnaire : "Et il faut faire en sorte que les gens re-gagnent du temps. Du temps pour rien, pour vivre, penser, élever ses enfants, se former à d’autres choses, faire des choses inutiles, fabriquer des choses qu’on ne peut pas vendre. Quelque chose comme ça. Il y a quelque chose qui devient radicalement différent avec les technologies qui sont là. Et si on n’en fait rien, si on ne pense pas ça, si on ne se saisit pas de ça, on ira à la barbarie tôt ou tard. On est dans une chose impossible."

Le bruit des gouttes de pluie

 David Geselson a dû inventer Doreen, la rendre tangible à partir de la missive qui lui est adressée, à partir du récit forcément subjectif que fait Gorz dans sa bouleversante déclaration d'amour. Car si l'on devine sa personnalité sous son écriture, elle n'existe qu'à travers ses mots, fantasmée, rêvée, chimérique. Geselson la rend publique, lui donnant les traits de Laure Mathis, parfaite entre éclat et retenue, et nous invite à les regarder vivre, transformant le portrait de femme en portrait de couple. On y apprend la rencontre juste au lendemain de la guerre dans l'exil lausannois. Il est autrichien, elle est anglaise. André s'appelle en réalité Gerard. Ce n'est que plus tard qu'il deviendra André Gorz, pseudonyme de personnage public sous lequel il signera articles et ouvrages. Elle tentera de lui apprendre à danser, sans succès. Pour lui, elle devient la possibilité de la douceur. Ensemble, ils vont traverser le XXè siècle. De ces scènes de la vie conjugale qui se télescopent souvent avec l'engagement public, nous sommes les témoins. "Aimer un écrivain, c'est aimer qu'il écrive" confie Doreen. La vie publique d’André Gorz est abordée en creux. Elle passe par l’intimité d’une lettre encore cachetée que Doreen finit par ouvrir et qui contient les invectives féroces et drôles à la fois de Jean-Luc Godard, insultes bienveillantes à l'encontre d’un passage télévisé où André est jugé un peu trop couard par le cinéaste suisse. Doreen tombe gravement malade en 1967. Des années plus tard, ils apprendront que le mal dont elle souffre se nomme arachnoïdite et est incurable. A soixante ans, André Gorz prend sa retraite, quitte les journaux et redevient Gerard pour s’occuper d’elle.

 David Geselson, formidable interprète de Tiago Rodrigues dans "Bovary", aime enquêter sur le réel. Il l’a magnifiquement démontré lors de son précédent spectacle "En route Kaddish" autofiction métaphysique que l'on aimerait tant revoir. Emu à la lecture de "Lettre à D.", il décide de reconstituer l'histoire de cet amour, menant l'enquête jusque dans les archives personnelles du couple, rencontrant les proches pour finalement s'éloigner de la réalité et combler les nombreux manques par la fiction. A la vérité du couple se greffe l’imaginaire d’un autre dans lequel le public peut s’identifier. Rentrer dans leur intimité afin mieux appréhender la nôtre. Gorz, dans sa lettre, fictionnalise la réalité.  Au passé bien réel, Geselson adjoint un présent inventé où les protagonistes ont trente-cinq ans, âge qu'ils conserveront dans la traversée des années qui composent leur vie. Ainsi, dans un aller-retour constant, on passe d'anecdotes vécues à des scènes de couple imaginées dans une proximité physique qui abolit la frontière entre comédiens et spectateurs. Dans sa note d’intention, David Geselson indique sa volonté de parler  "d’amour et d’abandon, d’utopie et de désillusions politiques, et de ce qu’il reste, après soi."

"Ce qu’il restera de nous, ce sont les arbres"

Quelques mois avant la création de "Doreen", alors qu’il joue "Bovary" au Théâtre de la Bastille, David Geselson imagine pour la manifestation "Occupation Bastille" une forme théâtrale où des lettres que des personnes ont voulu écrire mais pour diverses raisons ne l’ont pas fait seraient rédigées puis lues sur scène. Le succès des "lettres non écrites", l’encourage à répéter régulièrement le protocole lors de ses déplacements. Elles accompagnent aujourd’hui "Doreen" dans une troublante analogie que vient renforcer un peu plus la présence de Laure Mathis. Lettre d’un danseur arabe à sa mère, lettre d’une femme à son mari noyé, lettres d’amours brisés, lettres à celui qui n’est plus, comme on s’installe dans l’univers intime de Doreen et Gerard, on pénètre dans la vie de personnes inconnues qui font de nous les dépositaires, le temps d’une lecture épistolaire, des douleurs intérieures de leur vie. La mise à nu comme ultime thérapie où le mensonge n’a pas sa place, où se dit ce qui doit être dit, où les mots suspendus retrouvent enfin leur place sur le papier.

 "Tu viens juste d’avoir quatre-vingt-deux ans. Tu es toujours belle, gracieuse et désirable. Cela fait cinquante-huit ans que nous vivons ensemble et je t’aime plus que jamais...Je guette ton souffle, ma main t’effleure. Nous aimerions chacun ne pas avoir à survivre à la mort de l’autre..." Ainsi commence la "Lettre à D." que les spectateurs sont invités à parcourir au début de la pièce. Lorsque Gerard conscient de l’échéance ne cesse d'évoquer la maladie qui devient obsessionnelle, Doreen rappelle à son souvenir le visage de Beatriz Allende lorsqu'elle prononce à la Havane où elle est réfugiée, un discours en hommage à son père décédé deux jours plus tôt. Fille ainée de Salvador Allende, elle fut sa plus proche collaboratrice. L’image projetée sur le mur la montre prononçant un discours de résistance, répètant que le combat n'est pas fini, qu'il faut continuer la lutte. Doreen fait remarquer qu'elle n'y est pas, qu'elle n'y croit plus. Elle sait depuis le décès de son père et la chute de la démocratie que tout est fini. Elle est déjà morte. Elle se suicidera quatre ans plus tard. En se remémorant cette histoire tragique, Doreen indique qu’ils sont (encore) pleinement dans la vie. Publié en 2006, la "lettre à D." précède d'un an le double suicide. C'est précisément ce soir de septembre 2007 que le couple nous reçoit dans l’intimité de sa maison. Dans une heure, ils seront morts. Pour le moment, ils nous parlent, nous accompagnent dans la vie avec une grâce infinie, nous racontent pour la dernière fois cet amour fou, celui d'une vie. Ils n’ont pas eu d’enfants. Un peu plus tôt, Doreen confiait : "La douleur ce n’est pas d’enfanter, c’est de ne pas pouvoir partir, en réalité. C’est ça. C’est rester. C’est ça la douleur."

DOREEN - Texte et mise en scène de David Geselson

Théâtre de la Bastille, jusqu'au 30 janvier 2019
76, rue de la Roquette 75 011 Paris  

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