Les belles personnes du Festival Soli

La première édition du Festival Soli qui vient de s'achever dimanche à la Comédie de Genève, présentait onze seul.e.s-en-scène et autant de destins singuliers qui se sont emparés de la scène à la première personne. Sous-titrées "You are not alone", ces histoires personnelles deviennent universelles, transformant leurs interprètes en autant de belles personnes.

Affiche du Festival Soli 2019, Comédie de Genève, 30 avril - 12 mai 2019 © Comédie de Genève Affiche du Festival Soli 2019, Comédie de Genève, 30 avril - 12 mai 2019 © Comédie de Genève
A la Comédie de Genève, le Festival Soli présentait jusqu'à dimanche onze seul.e.s-en-scène. Cette première édition met en avant une génération pour laquelle la notion d'identité est un élément central. En prenant la parole à la première personne, ces comédien.ne.s partent de ce qu'elles et ils ont de plus intime, personnel pour le partager avec le public et ainsi, à travers cette mise à nu, tendre leur récit particulier vers une situation universelle, y faisant résonner les "bruissements du monde". Plus que des monologues, ce sont des dialogues que donnent à entendre les seul.e.s-en-scène, avec soi-même, avec l'autre dans son absence présence. Le rire se fait subtil, conduit à la réflexion et parfois aux larmes. Il en va des soli comme de la vie. C'est sans doute pour cette raison que les chansons populaires y sont si présentes. Avec leurs mélodies obsédantes et leurs paroles faciles, elles ont le don de rassembler. Elles deviennent les souvenirs, la mémoire d'évènements marquants car elles sont connues de tou.te.s. Loin d'être exhaustif, ce compte-rendu revient sur trois des propositions singulières qui sont autant de destins ayant jalonné cette première édition. En attendant la deuxième !  

Celle qui est de partout et de nulle part 

Loubna de Nastassja Tanner - Festival Soli | Comédie de Genève, 30 avril - 12 mai 2019 © Photo: Gregory Batardon Loubna de Nastassja Tanner - Festival Soli | Comédie de Genève, 30 avril - 12 mai 2019 © Photo: Gregory Batardon

Parce que son prénom était impossible à prononcer pour ses grands-parents algériens, Nastassja Tanner est devenue Loubna et, à travers elle, toutes les femmes de sa famille maternelle. Elle livre un drôle et sensible portrait de femmes. La famille de sa mère est originaire d'un village, ou plutôt d'un hameau dont le nom signifie "les enfants des petits ânes". Le décor, une banquette, une table basse, l'indispensable télévision et le portrait des grands-parents, recrée l'espace domestique forcément fantasmé de la maison du village. De la Suisse, il ne sera question qu'en creux, au détour de telle spécialité culinaire ou d'un voyage dans les Alpes, le comble de l'exotisme pour des Algériens. Avec beaucoup d'humour, Loubna nous accueille. Son accent gorgé de soleil et sa bonhomie n'ont d'égard que sa générosité. Aujourd'hui, c'est le jour de son anniversaire. Tel un membre de la famille, chaque spectateur est invité à manger – une distribution de parts de Tarte Linz à la framboise, spécialité helvétique dont les Algériens raffolent au point que chaque été des milliers de ces succulents gâteaux suisses traversent la Méditerranée, accompagnant la traditionnelle visite familiale –, à boire – découvrant au passage le Selectou, boisson pétillante locale ayant la particularité  d'avoir la saveur du coca-cola à laquelle on aurait ajouté un goût banane –, cent pour cent sucre garanti! "C'est la vie, on va chanter, on va s'aimer" répète-t-elle à loisir tout au long du spectacle. La salle de forme oblongue est dépourvue de ses fauteuils de théâtre. A la place, des banquettes ont été aménagées à même le sol de façon à créer une évidente intimité. Il n'y a plus de spectateur ni d'acteur. Nous sommes invités à l'anniversaire, la fête, puis, petit à petit, à partager les moments de joie, ceux de peine aussi, qui constituent la vie d'une famille.

Ces moments nous sont contés presque exclusivement par les femmes de la maison. Ce sont des fragments de vie auxquels nous sommes conviés, des bribes, sans doute sont-ils le reflet de la façon de Nastassja Tanner a reçu elle-même cette histoire, son histoire. Elle à qui on n'a pas appris à parler l'arabe, pourtant sa langue maternelle. Alors par extraits parcellaires apprend-on comment s'organise la vie à l'époque coloniale et durant la Guerre d'indépendance, la joie immense qui a suivi l'annonce officielle de la création d'un premier gouvernement algérien, puis les années de plomb de la guerre civile qui failli avoir raison des espoirs soulevés par l'indépendance. Loubna raconte, elle est sa tante, elle est sa grand-mère. Elle explique qu'ils étaient onze enfants, que la veille encore ils étaient huit, avant que les trois enfants de l'un des oncles torturé à mort par l'armée française, ne les rejoignent sans distinction. Loubna reprend sans y croire véritablement le refrain "C'est la vie, on va chanter, on va s'aimer". Celui-ci s'emplit alors d'une immense tristesse. Après la décennie noire, "les jeunes ici, ils ont plus de rêves". C'est désormais le temps de paraboles, comme l'indique la télévision allumée en permanence. A intervalle régulier, Loubna se dirige à l'extrémité du plateau, on la voit de profil, perdue dans ses pensées, dans ce qui semble être un hors-champs, un aparté.  Elle abandonne son accent pour retrouver la voix de Nastassja et ses interrogations intérieures : là, elle raconte comment une de ses tantes fut donnée en mariage à un vieillard ; plus tard, elle s'interroge : dans la rue il n'y a plus que des garçons, dans les cafés, que des hommes. Elle n'a plus le droit de sortir seule alors elle monte sur le toit-terrasse et y contemple le monde, se demandant où jouent donc les petites filles ici? "Elle ressemble plus à une étrangère qu'à une fille de chez nous" : cette phrase, elle l'entend régulièrement de proches de la famille, parfois même de certains de ses membres. Etrangère ici et là-bas. A la fin du spectacle, alors qu'elle range le salon, retirant les tissus colorés qui couvrent ce que l'on croyait être des meubles, on découvre un simple carton et un traineau, rare mention helvétique avec la tarte Linz. Le décor était donc factice, précaire, un simple décor. A l'Indépendance a succédé la décennie noire. Loubna n'est maintenant plus qu'un corps rejouant la chorégraphie de ceux torturés, meurtris, assassinés. Elle convulse, elle tombe, se contorsionne. Les rires du début ont laissé la place à une expression plus grave, quelques larmes apparaissent même. Alors, on repense avec nostalgie à la jeune fille du début qui nous assénait "C'est la vie, on va chanter, on va s'aimer" et l'on réalise que ce refrain insouciant, véritable méthode Coué, ne l'a sans doute jamais été. 

Celle qui est hors norme

Marion Chabloz, Si tu t'mettais un peu dans l'moule - Festival Soli | Comédie de Genève, 30 avril - 12 mai 2019 © Photo : Sébastien Monachon Marion Chabloz, Si tu t'mettais un peu dans l'moule - Festival Soli | Comédie de Genève, 30 avril - 12 mai 2019 © Photo : Sébastien Monachon

"Je n'ai pas su lâcher prise avec douceur" annonce Marina. Marion Chabloz gomme toute distance pour s'assurer de la rencontre entre le public et son personnage. Le plateau comporte pour tout accessoire un piano, une table et une chaise. Lorsque Marina arrive sur scène, elle apporte avec elle un colis contenant des livres, le DVD du spectacle que lui a consacré Marion Chabloz et les lettres que l'autrice lui a adressé lorsque Marina était en prison. Car Marina sort de prison. Pour quelle raison, on ne le saura pas. Qu'importe, on a tous droit à une seconde chance. Marion Chabloz, qui a créé un spectacle autour de Marina, s'efface ce soir à son profit. Timide, impressionnée, mal à l'aise, elle monte sur scène pour la première fois pour se raconter, pour nous raconter son histoire de marginale, figure hors norme qui découvrit à six ans le goût du whiskey, breuvage à la couleur d’or avant de devenir alcoolique à l'adolescence. Elle ne saurait expliquer cette impossibilité de rentrer dans la norme, "l'moule", peut-être cette fragilité à la vie avec laquelle elle est née. Issue d'une famille banale, Marina apparait comme une écorchée de la vie. Elle nous apprend que son père, brillant magistrat, prenait des excitants pour tenir la cadence de son travail, puis des somnifères pour trouver le sommeil. Sans doute l’addiction commence-t-elle ici. Mais celle-ci appartient aux gens conformes, ceux qui se lèvent tôt pour travailler, qui sont productifs et respectueux de tout un ensemble de règles qui régissent notre société. Leur dépendance apparait alors légitime. Antidépresseurs, somnifères, énergisants, coupe-faim... tant qu'ils sont utilisés dans la norme, au profit de la société, elle est acceptable, encouragée parfois. En revanche, dès qu'une dépendance semble gratuite, née sans raison aucune, elle est condamnée. L'alcoolisme de Marina l'a placée très tôt à la marge. Elle, la fille qui semblait venir d'une bonne famille, annonçait à ses parents à quinze ans qu'elle voulait quitter l'école avec pour ambition de devenir caissière de supermarché. Il faut la voir se tenir face au public, empruntée, ayant appris semble-t-il à se faire toute petite, ne prenant pas de place. La société semble s'être chargée de remettre "dans le droit chemin", sans doute en les faisant passer par la fabrique de la honte, celles et ceux qui en dévient. 

A force de se l'entendre répéter, un jour, elle s'est mise dans "l'moule". Elle a décroché de l'alcool, assumé un poste de cadre, passé ses dimanches à nettoyer son appartement modèle de fond en comble. Cela a duré une quinzaine d'années. Puis le burnout. Elle n'a pas su lâcher prise en douceur. Aujourd'hui, Marina a cinquante-quatre ans. Sa fragilité, ses incertitudes bouleversent. Lorsque retentissent les premières notes du Concerto pour piano n°1 de Tchaikovsky, réponse de Marina alors qu'on lui demandait avant de monter sur scène si elle avait un souhait particulier, l'émotion saisit la salle. Car de la normalité à la marginalité, le fil est ténu. Marina est venu nous dire que personne n'est à l'abri, que chacun, y compris celui pétri de certitudes, peut passer de l'autre côté. Mais après tout, peut-être n'y a-t-il pas d'autre côté ? Si les marginaux n'étaient plus considérés comme tels? En tout cas, ce soir, face à Marina et son sourire modeste, le public, loin de se trouver face à une réfractaire, y voit une belle personne, une de plus. Elle prend alors le micro pour entonner une chanson de Michel Berger que France Gall a chanté autrefois et dont les paroles – c'est fou comme celles des chansons populaires, dans ces moments précis ne paraissent plus dérisoires mais acquièrent une certaine profondeur – évoquent "ces amis de passage qu'on ne reverra plus (...) Moi je voulais te dire, c'est bon que tu sois là." La plus belle définition de "Si tu t'mettais un peu dans l'moule", titre du spectacle, c'est Marion Chabloz qui la donne : "Un jour, j’ai rencontré Marina. C’était inattendu, improbable et imprévisible. On a beaucoup parlé, beaucoup ri. J’ai voulu regarder le monde à travers ses yeux." On espère que plus jamais Marina ne se mettra dans l'moule. 

Celle qui dit adieu à l'enfance

J'ai voulu revoir - Adieu à la ferme de Coline Bardin - Festival Soli | Comédie de Genève, 30 avril - 12 mai 2019 © Photo : Nicolas Brodard J'ai voulu revoir - Adieu à la ferme de Coline Bardin - Festival Soli | Comédie de Genève, 30 avril - 12 mai 2019 © Photo : Nicolas Brodard

Coline Bardin cherche sa vache. Plongée dans le noir, la salle s'éclaire d'un point lumineux, directionnel, provenant de la lampe frontale portée par la chercheuse de bovidé. Elle s'adresse à une glacière qui fait office du chien de la ferme. Il finira par trouver l'animal manquant. "Un mauvais temps est un temps qui dure trop longtemps" lui a-t-on appris plus jeune. Coline Bardin est profondément attachée à la ferme familiale. Le souci c'est que ni elle ni sa sœur n'ont l'intention de reprendre l'exploitation agricole. Alors quand sa mère lui annonce qu'ils ont trouvé des repreneurs, tout remonte. Les souvenirs et les visages se bousculent. Le refus tout d'abord, puis l'évidence lorsque sa mère lui indique qu'elle et son père n'en peuvent plus, sont à bout, exsangues  L'adieu à la ferme devient l'adieu à l'enfance. L'occasion d'un tour d'horizon dans l'écosystème de sa jeunesse, entre un amoureux un peu benêt, scrutant le ciel au télescope, allant jusqu'à produire une cuvée des étoiles qui semble suffisamment alcoolisée pour le conduire tout droit vers une rencontre du troisième type, et une mère qui recontextualise tous les commerces des villages alentours qu'elle évoque de peur que sa fille ne les ait oubliés en partant à la ville, Coline se remémore la naissance d'un veau et la façon dont son père venait chaque jour lui apprendre à s'alimenter. Elle indique qu'elle n'a jamais vu des gens travailler autant que ses parents, même qu'une fois, son père s'est endormi dans la soupe! Elle évoque en creux l'alcoolisme et la misère sexuelle, deux fléaux que l'on ne peut ignorer lorsqu'on habite la campagne. Affublé d'accessoires étranges, inconnus du citadin qui se dit que finalement certains sont pratiques tel ce tabouret accroché aux fesses par un système de harnais qui serait bien utile en ville, Coline apparait nostalgique. Il n'est jamais facile de faire le deuil de l'enfance. Elle aussi en appelle à son tour aux chansons populaires, elle aussi a choisi une chanson de Michel Berger, interprétée par Johnny Hallyday – plus tard par France Gall également –, "Diego" semble libre dans sa tête et l'on n'a probablement jamais été aussi bouleversé par la voix de l'icône nationale défunte.

D'autres de Tiphanie Bovay-Klameth - Festival Soli | Comédie de Genève, 30 avril - 12 mai 2019 © Photo : Julien Mudry D'autres de Tiphanie Bovay-Klameth - Festival Soli | Comédie de Genève, 30 avril - 12 mai 2019 © Photo : Julien Mudry

Coline Bardin, comme Nastassja Tanner, Marion Chabloz et bien d'autres encore nous ont emporté dans leur intimité, attestant que finalement, comédien.ne ou chauffeur.euse de bus, on traverse toutes et tous les mêmes aléas, les mêmes joies, les mêmes peines, avec plus ou moins d'intensité, de chance peut-être aussi car l'incertitude, malgré la planification de plus en plus effective de nos vies, demeure. C'est bien là que se trouve la vie, dans cette indétermination qui autorise les possibles. Tiphanie Bovay-Klameth rappelle dans "D'autres", son seule-en-scène, que "c'est l'importance que l'on accorde à un évènement trivial (...) c'est la trivialité qui réside dans un évènement important –la mort et le deuil." Car si l'on rit beaucoup dans un solo, on n’y triche pas, De tous les exercices qu'offrent la scène, celui-ci est sans nul doute celui où on s'y livre le plus. C'est cette mise à nu évoquée plus haut qui permet de ressentir l'immense respect qui se dégage de l'interprétation de chaque personnage. Dans son spectacle, T. Bovey-Klameth incarne presque tous les habitants de Borbigny, bourgade fictive du canton de Vaud dont on imagine bien la proximité avec celle, réelle, où réside ses proches. En passant de l'un à l'autre, elle fait vivre les membres de cette communauté à travers de petits détails qui les caractérisent et que nous considérons comme nos défauts. Pourtant, aucune moquerie ici mais plutôt un hommage, celui d'une fille à son père, celui d'une membre à sa communauté. C'est de l'amour que l'on ressent, ce même amour qui déborde de Coline Bardin lorsqu'elle interprète ses personnages, celui-là même teinté de mélancolie qui emplit la voix de Nastassja Tanner lorsqu'elle s'adresse au portrait de ses grands-parents accroché au mur de la maison du village algérien, portrait incongru lorsque l'on remarque le relief à l'arrière indiquant que la photo a été prise dans les Alpes, au cours de l'une de leur visite. Il y a quelque chose de profondément touchant à voir ce couple poser dans un décor alpin, quelque chose d'étrangement cocasse. Loin de leur environnement quotidien, ils paraissent vulnérables, dépourvus des codes. Ce qui les rend infiniment humains. Ne jamais cesser de douter, comme Pamina de Coulon, "artiste logorrhéique", qui précise: "J'ai développé ma démarche scénique dans le cadre théorique souple et ombrageux de la performance plutôt que du théâtre (...)". Pratiquant l'essai oral dans une pensée qui s'élabore sur scène, elle privilégie l'inconfort physique qui la voit escalader un mont artificiel ou porter un poids dans un sac à dos, ce qui la place toujours dans un déséquilibre pouvant entraîner la chute. Les gens tombent, se relèvent. Ce qui compte c'est l'incertitude. En exergue de son spectacle "Fire of emotions : Genesis" une banderole flotte fièrement au sommet du décor. Il y est indiqué: "Ceux qui errent ne sont pas tous perdus".

Fire of émotion : Genesis de Pamina de Coulon - Festival Soli | Comédie de Genève, 30 avril - 12 mai 2019 © Nelly Rodriguez Fire of émotion : Genesis de Pamina de Coulon - Festival Soli | Comédie de Genève, 30 avril - 12 mai 2019 © Nelly Rodriguez

Festival Soli, "You are not alone", du 30 avril au 12 mai 2019.

Comédie de Genève 
Boulevard des Philosophes 6 CH - 1205 GENEVE

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