Construire le monde. Le Palais idéal du Facteur Cheval

Conçu à l’origine pour abriter son tombeau et celui de son épouse, le Palais idéal du facteur Cheval, folie baroque dans son éclectisme et sa volonté de contenir les architectures du monde découvertes par l’illustration, n’a rien d’une utopie. Loin de toute naïveté, le bâtisseur autodidacte a patiemment mis en scène le mythe qui dialogue aujourd'hui avec la création contemporaine.

Palais du facteur Cheval, vue des façades est et sud © Courtesy Palais idéal du facteur Cheval / Photographe : Frédéric Jouhanin Palais du facteur Cheval, vue des façades est et sud © Courtesy Palais idéal du facteur Cheval / Photographe : Frédéric Jouhanin

A Hauterives, dans la Drome, se dresse depuis plus d'un siècle un étrange et fascinant édifice qui fait la renommée de ce village de deux mille cent habitants, situé à une heure de Valence ou de Grenoble. Joseph-Ferdinand Cheval (1836 - 1924), facteur rural employé des P.T.T. (postes, télégraphes et téléphones) de la bourgade, a consacré trente-trois ans de sa vie à ériger, nuit après nuit, un monument qu'il avait imaginé parfait, son palais idéal. Autodidacte, sans aucune légitimité artistique, il a quarante-trois ans lorsqu'il entreprend par la façade est (1879-99) l’érection des grottes (le terme de palais ne sera effectif qu’après sa mort). Au centre, la source de vie, fontaine érigée en deux ans, faite de coquillages, escargots, huitres, est le premier élément construit et en marque la fondation. Autour de ce point d’eau se tiennent des animaux venus s’abreuver : une tortue, un lion, un chien basset. Leurs traits sont dictés par les formes naturelles des cailloux et des blocs que le facteur ramasse et assemble, créant une esthétique polychrome du collage. C'est sur le terrain apporté en dot par sa seconde épouse, Philomène, que le facteur va édifier la construction qui occupera sa vie. L’érection de l’édifice devient vite une obsession, un but, une quête, une reconnaissance. A partir de 1879, il commence peu à peu à racheter les parcelles de terrains alentours. La légende raconte qu’aux cours de l’une de ses tournées quotidienne, longue de trente-deux kilomètres à parcourir à pied, le célèbre facteur, trébuchant sur une roche à la forme étrange, eut l’idée de bâtir le palais en sélectionnant uniquement les pierres trouvées sur son trajet. Après les avoir déposées sur le bord de la route, il les ramène la nuit, à l’aide d’une simple brouette, certainement aujourd'hui l'une des les plus fameuses du monde. Son inspiration, il la trouve dans la nature qui l’entoure, dans les images des cartes postales qu’il livre et les illustrations de la revue Le Magasin pittoresque [1]  qu’il distribue aux abonnés lors de ses tournées.

Palais du facteur Cheval, pierre fondatrice © Courtesy Palais idéal du facteur Cheval / Photographe : Frédéric Jouhanin Palais du facteur Cheval, pierre fondatrice © Courtesy Palais idéal du facteur Cheval / Photographe : Frédéric Jouhanin

Au sommet du monument se trouve une évocation en miniature du château de Charmes-sur-l'Herbasse, lieu où le facteur a grandi et qui reste pour lui une influence importante. Un nymphée à l'arrière atteste de cette volonté première de bâtir des grottes. Au départ, le facteur Cheval  souhaite en effet construire un tombeau à la manière des rois pharaons. Pour cela, il réalise un seul dessin qui contient les intentions générales du bâtiment. Ainsi le Tombeau égyptien sur la façade est abrite-t-il deux caveaux. Mais l’enterrement sur la propriété lui sera refusé par la mairie en raison de l’interdiction d’inhumer en dehors des cimetières. A soixante-dix huit ans, il entreprend alors la construction, dans l’enceinte du cimetière communal, du Tombeau du silence et du repos sans fin qu’il occupe auprès de Philomène. Au-dessus du Tombeau égyptien, pagodes et temples orientaux apparaissent dans des niches. L’époque est aux premiers reportages sur le continent asiatique que publient le Magasin pittoresque mais aussi la Revue illustrée[2] ou les Veillées des chaumières[3].

Innovation technique et invention d'un mythe

La brouette légendaire et son auteur © Copyright COLL PALAIS IDÉAL - DR/MÉMOIRES DE LA DRÔME La brouette légendaire et son auteur © Copyright COLL PALAIS IDÉAL - DR/MÉMOIRES DE LA DRÔME
Pour la construction de l’édifice, le liant s'effectue à la chaux : le béton armé n'est pas encore inventé. Cependant, le facteur Cheval a tout de même l'idée d'insérer des tiges métalliques dans la chaux. Facteur, il fut auparavant boulanger, ce qui explique la grande dextérité de ses mains dans l'épreuve physique au cours de trente-trois ans d'efforts. Les vingt-six mètres de la façade est sont flanqués à leurs extrémités d’un temple grec à quatre colonnes et des Trois Géants, sans nul doute le chef-d’œuvre du facteur. Avec les coiffures qui évoquent celles des statues de l’Ile de Pâques, ils incarnent les gardiens du palais. « Sous la garde des trois géants, j’ai placé l’Epopée des Humbles courbés sous le sillon » indique l’inscription laissée par le facteur Cheval. Dans une niche creusée derrière les Géants repose la fidèle brouette. Dès le départ, c'est l'idée de fraternité générale avec les cultures du monde entier qui préside à la construction. La façade sud, qui abrite le musée antédiluvien dans lequel le facteur Cheval entreposait les roches qu’il comptait utiliser, est aussi le lieu de repos des pierres qui n'ont pas trouvé leur place dans les autres endroits du palais. La figuration d'un cèdre fait référence au plus vieux cèdre du Liban planté en France, justement situé à Hauterives. C’est sur la façade ouest que la pensée universaliste du facteur Cheval s’exprime le mieux. On y retrouve la figuration de châteaux forts, de la Maison Carrée et de la Maison Blanche d'Alger, d'un chalet suisse, d'un temple hindou. L'un des accès prend la forme de l'entrée d'une mosquée. L’allure générale du monument tient plus à un fait local – dans la région, les maisons sont faites avec des galets à la forme ronde accumulés – qu'à une inspiration asiatique. Le rapprochement souvent fait avec Angkor au Cambodge ne tient pas car le site n'est pas encore découvert à l'époque de la construction du Palais.
Palais du facteur Cheval, les Trois Géants, vue de l'extrémité de la façade est © Courtesy Palais idéal du facteur Cheval / Photographe : Frédéric Jouhanin Palais du facteur Cheval, les Trois Géants, vue de l'extrémité de la façade est © Courtesy Palais idéal du facteur Cheval / Photographe : Frédéric Jouhanin

Pour son Palais idéal, le facteur Cheval va créer un mythe. Il élabore « le Testament », récit de sa vie qu'il fait certifier par la mairie de Hauterives. Il ne se laisse photographier devant le monument qu’en uniforme de facteur, même s'il ne l'est plus ; le geste participe de la construction d'une légende. Par ailleurs, c'est au facteur Cheval que les architectes doivent leur droit moral, à la faveur de son procès gagné contre la photographe Louis Charvat qui avait édité à son compte les premières cartes postales représentant le Palais idéal. Cette affaire fit ensuite jurisprudence dans le droit de reproduction et la vente d’images architecturales. Sur la façade nord, le facteur Cheval révèle sa part sombre en livrant sa vision de la Genèse.

Retour vers la création

Fabrice Hybert, dessin extrait de la série du facteur Cheval, 2019 © Fabrice Hybert, courtesy Palais idéal du facteur Cheval Fabrice Hybert, dessin extrait de la série du facteur Cheval, 2019 © Fabrice Hybert, courtesy Palais idéal du facteur Cheval
L'arrivée en mai 2019 de Frédéric Legros à la direction du Palais idéal traduit le souhait d'ouvrir d'avantage le lieu à la création contemporaine. Passé par la Monnaie de Paris et la Biennale d'art contemporain de Melle, il engage un programme d'expositions en ouvrant notamment la Villa Alicius, ancienne maison du facteur Cheval qui lui avait donné le nom de sa fille décédée à quinze ans, pour la première fois au public. « Le Palais est un lieu tellement inspirant pour les artistes, à la fois populaire et porteur d’un message universel[4] » confie-t-il, poursuivant : « En ayant à cœur de préserver ce bâtiment mais aussi l’esprit du facteur Cheval, je tente d’initier des rencontres, rassembler des gens, générer des collaborations. Le caractère exceptionnel, humain et universel du Palais idéal offre un espace qu’il me semble essentiel d’ouvrir à la création, d’une part pour poursuivre le travail de diffusion initié par le facteur mais aussi pour renforcer la stimulation artistique développée par les artistes qui rendent hommage au facteur depuis déjà plus d’un siècle ». L'idée directrice de son projet est de créer des rencontres entre des artistes contemporains et du XXème siècle, initier un dialogue en confrontant leurs œuvres, comme ce fut le cas avec une première exposition « Fabrice Hybert / Pablo Picasso », à l'occasion du cinquantenaire du classement du Palais idéal aux Monuments Historiques. En 2009, le Musée national Picasso à Paris acquiert un carnet de dessins de Pablo Picasso daté de l'été 1937, soit quelques mois après l'exécution de « Guernica ». Il comprend treize dessins qui témoignent de l'hommage du peintre au facteur Cheval. Il a été exécuté au cours d'une étape volontaire lors d'un voyage vers le sud que l'artiste effectue en compagnie de Dora Maar et Paul Eluard. Fabrice Hybert (né en 1961, vit et travaille à Paris) installe au sein des espaces d'expositions temporaires une cage mangeable – dont la première version date de 1994 - qui reprend la forme du Palais idéal en baguettes de deux mètres de haut tenues par des tiges de métal. A l'intérieur se trouve un couple d'inséparables répondant aux noms de Ferdinand et Philomène. Pour l'anecdote, on notera que Ferdinand avait tendance à se tirer assez souvent de la cage. L'idée est que le Palais donne vie à autre chose. Une série de cinquante dessins intitulée « On descend tous du facteur Cheval », le voit notamment représenté en « homme qui marche », sans doute la sculpture la plus célèbre de Giacometti. L’ensemble évoque le pain et la pierre, deux éléments centraux dans la vie du facteur, pétrir et pétrifier. Il accueille tout l’été le premier volet d’une trilogie d’expositions consacrée à la correspondance de la réalisatrice Agnès Varda (1929 – 2019) qui visita régulièrement le palais des les années 1950.

Lettre d'Alexandre Calder pour Agnès Varda, 1957. © Succession Varda/ Oscar Oiwa, Akichi, 2019 Lettre d'Alexandre Calder pour Agnès Varda, 1957. © Succession Varda/ Oscar Oiwa, Akichi, 2019
Fabrice Hybert, Ferdinand et Philomène, 2019 © Fabrice Hybert, courtesy Palais idéal du facteur Cheval Fabrice Hybert, Ferdinand et Philomène, 2019 © Fabrice Hybert, courtesy Palais idéal du facteur Cheval

« Fils de paysan je veux vivre et mourir pour prouver que dans ma catégorie il y a aussi des hommes de génie et d'énergie. Vingt-neuf ans je suis resté facteur rural. Le travail fait ma gloire et l'honneur mon seul bonheur[5] ». Ferdinand Cheval a disséminé pas moins de cent cinquante inscriptions dans le monument. Ces précieux indices permettent de mieux l’appréhender, traduisent sa morale, indiquent aussi son besoin de reconnaissance et sa volonté de s’élever au-dessus de sa condition sociale. Il fait partie de ces rares artistes autodidactes, étrangers au milieu de l’art officiel, à mille lieux d’une création artistique institutionnalisée, à avoir produit une œuvre exceptionnelle, affranchie de tout courant, avec pour seule inspiration leur imagination. Fortement décrié, le palais trouvera rapidement d’ardents défenseurs, à commencer par André Breton qui, dans les années 1920, considère le palais comme précurseur de l’architecture surréaliste. Breton dédira même un poème en 1932 au facteur Cheval, qu’il intitulera « le révolver à cheveux blancs ». En 1945, lorsque Jean Dubuffet forge son concept d’art brut, il en reconnaît le facteur comme l’un des pionniers. A la fin des années soixante, Malraux, tenant le palais comme unique exemple de l’architecture naïve, le fit classer aux Monuments Historiques, le rendant ainsi presque immortel. Jean Tinguely, initié à l’œuvre du facteur Cheval par Niki de Saint-Phalle qui en avait fait l’une de ses sources d’inspiration avec Antoni Gaudi pour son « Jardin des Tarots » (Toscane, 1979-93), revendique la filiation avec le Palais idéal dans la construction du Cyclop à Milly-la-Forêt au début des années 1970. Plus que tout autre lieu, cette gigantesque tête de borgne doit beaucoup au  bâtisseur de Hauterives. Dans une lettre qu’elle lui adresse en 1990, Niki de Saint-Phalle évoque Ferdinand Cheval : « Je te parlais de Gaudi et du Facteur Cheval que je venais de découvrir et dont j’avais fait mes héros : ils représentaient la beauté de l’homme, seul dans sa folie, sans aucun intermédiaire, sans musée, sans galeries. Je te provoquai en te disant que le Facteur Cheval était un bien plus grand sculpteur que toi. « Je n’ai jamais entendu parler de cet idiot, dis-tu. Allons le voir tout de suite. » Tu insistais. C’est ce que nous fîmes et la découverte de ce créateur marginal t’apporta une immense satisfaction. Tu fus séduit par la poésie et le fanatisme de ce petit postier qui avait réalisé son rêve immense et fou[6] ». Frédéric Legros, nouveau gardien des lieux, rappelle que depuis plus d’un siècle, de nombreux artistes, fascinés par l’invraisemblable construction, font régulièrement le voyage. Désormais, il donne à voir cette émulation dans des expositions qui confrontent le présent en des lieux qui finalement leur ont toujours été dédiés. Le Palais idéal du facteur Cheval concentre le monde tel qu’il le percevait. La mise en place d’un bestiaire merveilleux et l’appréhension qu’il a des cultures du monde, donne naissance à une mythologie à la fois singulière et universaliste. Il conçoit le monument comme le lieu de la fraternité entre les peuples. Au-dessus de la porte de la mosquée est écrit : « Les fées de l’Orient viennent fraterniser avec l’Occident ». Sur la façade est du Palais idéal, celle qui accueille les visiteurs, le facteur Cheval a gravé, comme pour arrêter le temps,  « 1879-1912, 10 mille journées, 93 mille heures, 33 ans d'épreuves Plus opiniâtre que moi se mette à l'œuvre ». L’inscription résume à elle seule cette œuvre prodigieuse, unique et la mise au défi lancée par « l’homme qui marche ».

Palais Idéal du facteur Cheval © Courtesy Palais idéal du facteur Cheval / Photographe : Frédéric Jouhanin Palais Idéal du facteur Cheval © Courtesy Palais idéal du facteur Cheval / Photographe : Frédéric Jouhanin

« L’hiver comme l’été

Nuit et jour j’ai marché

J’ai parcouru la plaine les coteaux

De même que le ruisseau

Pour rapporter la pierre dure

Ciselée par la nature

C’est mon dos qui a payé l’écot

J’ai tout bravé, même la mort[7] ».

Palais du facteur Cheval, vue de l'intérieur de la grotte © Courtesy Palais idéal du facteur Cheval / Photographe : Frédéric Jouhanin Palais du facteur Cheval, vue de l'intérieur de la grotte © Courtesy Palais idéal du facteur Cheval / Photographe : Frédéric Jouhanin

[1] Magazine français paru entre 1833 et 1939, d’abord hebdomadaire, puis mensuel et bimensuel. Il s’agissait d’une sorte d’encyclopédie populaire comme l’indique la qualification de « magasin » signifiant que la revue contenait de tout, de la morale aux sciences naturelles, de l’industrie aux voyages. Voir Marie-Laure Aurenche, Édouard Charton et l'invention du Magasin pittoresque (1833-1870), H. Champion, Paris, 2002, 534 p.

[2] La Revue illustrée est une publication bimensuelle française créée par Ludovic et René Baschet, publiée de 1885 à 1912.  

[3] Les Veillées des chaumières est une publication hebdomadaire de 60 pages, créée en novembre 1877 par l'éditeur Henri Gautier. Toujours en activité, elle perpétue depuis l'origine la tradition du roman feuilleton. Voir Sonia Deviller, « Les Veillées des Chaumières », l’aïeul de la presse féminine », L’édito M., France Inter, 17 octobre 2019, https://www.franceinter.fr/emissions/l-edito-m/l-edito-m-17-octobre-2019 Consulté le 11 juillet 2020.

[4] Antoine Vitek, « L’interview confinement : Frédéric Legros, directeur du Palais idéal du facteur Cheval », Culturez vous, 4 mai 2020, https://culturezvous.com/interview-frederic-legros-palais-ideal-facteur-cheval/ Consulté le 11 juillet 2020.

[5] Johan Faerber, « Document 24 : Ferdinand Cheval dit le facteur Cheval (1836-1924), Lettre autobiographique du 15 mars 1905 », dans Cette part de rêve que chacun porte en soi : Anthologie 2014-2015 pour l'épreuve de culture générale et expression au BTS, Paris, Hatier, coll. « Classiques & Cie BTS », 2013, pp. 68-70

[6] « Lettre à Jean Tinguely », in Niki de Saint-Phalle, Catalogue d’exposition, Pontus hulten (dir.), Bonn , Galsgow, Paris, Musée d’Art moderne de la ville de Paris, 1993, Verlag Gerd Hatje, p.153

[7]  « L’histoire du Palais idéal édifié à Hauterives », Cahier du Facteur Cheval n° 3 de décembre 1911.

Hidehiko Nagaishi, Vue du Palais Idéal du facteur Cheval © COPYRIGHT COLL PALAIS IDÉAL HIDEHIKO NAGAISHI Hidehiko Nagaishi, Vue du Palais Idéal du facteur Cheval © COPYRIGHT COLL PALAIS IDÉAL HIDEHIKO NAGAISHI
« Correspondances - chapitre premier » d'Agnès Varda est réalisée en collaboration avec Ciné Tamaris, présente des œuvres et archives personnelles issues des Collection Succession Varda & Collection Rosalie Varda.

jusqu’au 6 septembre 2020 - Tous les jours, de 9h30 à 19h (juillet, août) ; Tous les jours, de 9h30 à 18h30 (septembre).

Palais Idéal du facteur Cheval
8, rue du Palais - CS 10008
26 390 HAUTERIVES

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.