Carlos Martiel, artiste de la protestation

L'acquisition de la vidéo-performance « Prodigal son » par le Frac Pays-de-la-Loire marque l'entrée de l'artiste cubain Carlos Martiel dans les collections publiques françaises. Il s’attaque à l’ « apartheid mondial » en performant son corps jusque dans la souffrance envisagée comme vecteur de vérité et revendique un art de l'activisme, générateur et transformateur d'une conscience collective.

Carlos Martiel, Prodigal Son, 2010.  Liverpool, Uk Collection Frac Pays de la Loire, Carquefou. © Carlos Martiel, Courtesy Maëlle Galerie , Paris ; Photo : Alex Panda Carlos Martiel, Prodigal Son, 2010. Liverpool, Uk Collection Frac Pays de la Loire, Carquefou. © Carlos Martiel, Courtesy Maëlle Galerie , Paris ; Photo : Alex Panda
« Je mets sur ma poitrine toutes les médailles décernées par l’État cubain à mon père pour ses mérites patriotiques[1] ». La vidéo « Prodigal son », performance filmée en 2010 à la House Witch de Liverpool, est la première œuvre de l'artiste cubain Carlos Martiel (né en 1989 à La Havane, vit et travaille entre New York et La Havane) à entrer dans les collections publiques françaises[2]. Agenouillé au sol et vêtu uniquement d'un pantalon, l’artiste épingle à même sa poitrine, lentement et méthodiquement, les cinq médailles officielles qui furent décernées à son père au cours de sa carrière de policier, puis de militaire. La performance, menée à la manière d’un rituel martial, traduit un sacrifice sociétal accablant et douloureux, transformant les cicatrices qui marquent le corps en une cartographie mémorielle du triomphe de la Révolution. Ce sont elles qui contiennent la vraie bravoure, bien plus que des breloques épinglées sur un symbole du pouvoir, l'uniforme militaire servant d'enveloppe de protection, d’armure ou même parfois de leurre. Pour ce fils prodigue, la seule médaille que l’on porte avec fierté est celle qui se lit dans les meurtrissures de la chair, témoin du combat physique, métaphore de celui, quotidien, que mènent nombre d'individus à Cuba, attendant toujours que l'Etat reconnaisse leur sacrifice pour la Révolution. La population compose une société mixte dans laquelle l'héritage afrodescendant est visible partout mais où le racisme est pourtant présent, bien que le gouvernement affiche une attitude égalitaire pour prétendre que ce problème n'existe pas. Tout le reste n'est que pacotille. 

Carlos Martiel, Plaga, "CUBA. Tatuare la storia", Zisa Zona Arti Contemporanee (ZAC), Palerme, Italie. © Carlos Martiel; Courtesy Maëlle Galerie, Paris ; Photo : Annamaria La Mastra Carlos Martiel, Plaga, "CUBA. Tatuare la storia", Zisa Zona Arti Contemporanee (ZAC), Palerme, Italie. © Carlos Martiel; Courtesy Maëlle Galerie, Paris ; Photo : Annamaria La Mastra
Diplômé en 2009 de l'Académie nationale des beaux-arts San Alejandro à La Havane, Carlos Martiel étudie en parallèle (2008-10) à la Cátedra Arte de Conducta (Centre d’études de l’art du comportement), créé et dirigé par l'artiste Tania Bruguera (née en 1968 à La Havane, vit et travaille entre Chicago et La Havane) qui y assure un atelier de séminaires performatifs interrogeant la manière dont l’art peut être intégré à la politique et utilisé pour transformer la société[3]. Cette formation, qui reformule la place de l'art de la performance en l'inscrivant comme geste social dans la sphère publique, va profondément le marquer au point de redéfinir sa relation à la création par une pratique artistique socialement engagée. Un processus de rupture qu'il décrit comme « une recherche pour combler des lacunes qui n'ont pas été compensées par tout ce que je connais », réalisant petit à petit que son « corps était l'axe de ce conflit et le moyen par lequel je peux évoquer mes préoccupations ontologiques et philosophiques[4] ». Dès lors, son unique instrument artistique devient ce corps qu’il expose à des conditions extrêmes dans des performances ritualisées, à des douleurs physiques auto-infligées qui sont envisagées comme des stigmates sacrificiels. Offert aux regards dans sa nudité – qu’il nomme « honnêteté corporelle[5] », dans sa souffrance, il devient l’incarnation d’un cri, une déclaration viscérale jetée aux yeux du monde, une réponse à la condition humaine lorsque celle-ci est confrontée à la censure ou la persécution pour des raisons culturelles ou politiques. Son œuvre questionne la façon dont les différentes sociétés ont traité les minorités ethniques et les étrangers à travers l'histoire. Ainsi, à Palerme, en 2016, à l’occasion de l'exposition « CUBA: Tatuare la storia », Martiel demande à un exterminateur de parasites de fumiger son corps avec un insecticide. La pièce reflète « les pratiques néonazies et xénophobes en augmentation dans les pays européens en raison de la crise économique et des politiques racistes générées par les partis de droite contre les immigrants et les minorités non blanches[6] ». Ses performances s’inscrivent dans ce que William Manning Marable (1950 – 2011) appelle « l'apartheid mondial[7] », qu'il identifie comme le problème du XXIème siècle, en référence à W.E.B. Du Bois qui avait identifié le problème de la ligne de partage des couleurs comme celui du XXème siècle.

Carlos Martiel, Basement (2016), CIFO Art Space, Miami, USA © Carlos Martiel ; Courtesy Maëlle Galerie, Paris ; Photo: Walter Wlodarczyk Carlos Martiel, Basement (2016), CIFO Art Space, Miami, USA © Carlos Martiel ; Courtesy Maëlle Galerie, Paris ; Photo: Walter Wlodarczyk

Si les œuvres de Carlos Martiel dérangent par leur violence souvent trop intense pour être supportable, c’est précisément parce qu’elles se font le miroir de nos sociétés dans leurs pires expressions. Aux sévices physiques administrés à son corps répondent ceux, sociaux, tout aussi douloureux, qu’imposent les dominants à tous ceux qui ne correspondent pas aux critères normés qu’ils ont eux-mêmes édicté. C’est cette violence invisible, sourde, insidieuse, qui se matérialise dans le martyre performé de Carlos Martiel, si bien qu’il rend impossible nos propres stratégies d’évitement, obligeant à sortir du déni pour regarder en face la violence sociale. De la même manière qu’Édouard Louis pratique une « littérature de confrontation[8] », Carlos Martiel met en place un art de la protestation dont l’objectif n’est autre que le repositionnement social de l'être humain. La présence récurrente du sang – son propre sang –  apparaît centrale dans son processus de création. Pour lui, « le sang a un pouvoir que les humains ne comprendront jamais pleinement et est le seul élément que les hommes n'ont pas encore remplacé par une autre substance[9] ». L’artiste fait de son corps une toile sacrificielle qui dessine un récit intérieur nourri d’histoires personnelles. «Utiliser mon sang comme matériau dévoile mes absences, mes lacunes; même s'il scelle en même temps ce qui me lie au monde, au sacré et au banal » précise-t-il. Le rituel crée un lien fort à travers la souffrance lui permettant d’atteindre ce qu'il décrit comme « l’épiphanie et la révélation ». Dans son approche artistique, la douleur physique est un moyen d’atteindre le ressenti des charges sociales qui pèsent constamment sur son corps qui « a une charge, une mémoire qui, si elle se projette à partir des souvenirs personnels, n’en est pas moins universelle ». Si certains incluent l'art de Martiel dans une histoire de l'art de la performance qui relève de l'automutilation[10] en termes d'intention et de méthodologie, d’autres mettent l'accent sur une poétique rituelle proche des sacrifices religieux, dénonçant la violence subit par les populations non blanches.

Carlos MARTIEL, Romper la noche (Break the Night), Performance Houston Int. Performance art 2014 © Carlos Martiel ; Courtesy Maëlle Galerie, Paris ; Photo: Alex Barber Carlos MARTIEL, Romper la noche (Break the Night), Performance Houston Int. Performance art 2014 © Carlos Martiel ; Courtesy Maëlle Galerie, Paris ; Photo: Alex Barber

 « J’ai compris assez tôt que ce qu’on nous présente comme « l’histoire » ou « l’actualité » a nécessairement été sélectionné parmi une quantité infinie d’informations, et que cette sélection reflète les priorités de celui qui l’a réalisée[11] » écrivait l’historien et politologue américain Howard Zinn (1922 – 2010), poursuivant : « Ce fut pour moi un grand soulagement d’arriver à la conclusion qu’il est impossible d’exclure ses jugements du récit historique, car j’avais déjà décidé de ne jamais le faire. J’avais grandi dans la pauvreté, vécu une guerre, observé l’ignominie de la race humaine : je n’allais pas faire semblant d’être neutre. […] En d’autres termes, le monde avance déjà dans certaines directions — dont beaucoup sont atroces. Des enfants souffrent de la faim. On livre des guerres meurtrières. Rester neutre dans une telle situation c’est collaborer. Le mot « collaborateur » a eu une signification funeste pendant l’ère nazie, il devrait conserver ce sens ». Si l’histoire officielle reflète la pensée de ceux qui l’écrivent, alors l’engagement politique apparaît nécessaire. L'objectivité n'existe pas.

Carlos Martiel s’inscrit dans la continuité des travaux des artistes cubaines Ana Mendieta (1948 – 1985) et de Tania Bruguera. Si la douleur est récurrente dans son travail artistique, elle n’en est pas le centre. C’est un seuil et comme tout seuil, il sera traversé, transcendé. Ce qui occupe le cœur de son œuvre est la révélation de la vérité, non pas au sens mystique mais au sens pratique : révéler les conflits distillés par les structures de pouvoir de la vie quotidienne, dont sont victimes des personnes trop souvent privées de parole publique. Allongé dans un bloc de glace pilé jusqu’à la limite de l’hypothermie, gisant en position fœtale, le corps recouvert de sang humain donné par des immigrants ou agenouillé remplaçant l'un des pieds d'une table sur laquelle est servie de la nourriture haïtienne préparée par un sans papier, Carlos Martiel construit une œuvre axée sur les questions sociales, culturelles et politiques complexes, qui dépasse le cadre national, que ce soit à Cuba ou aux États-Unis, pour s'engager dans une solidarité transfrontalière qui confronte les réalités des Noirs et d'autres groupes subalternes au sein du néolibéralisme mondial contemporain. En ce sens, son œuvre est bien une œuvre de combat contre les préjugés et le rejet de l’autre, un moyen de décoloniser la pensée et de rendre visible les contradictions contemporaines. Un art de la protestation.

Carlos Martiel est représenté en France par Maëlle Galerie, Paris.

Carlos Martiel, Prodigal Son, 2010.  Liverpool, Uk Collection Frac Pays de la Loire, Carquefou. © Carlos Martiel, Courtesy Maëlle Galerie , Paris ; Photo : Alex Panda Carlos Martiel, Prodigal Son, 2010. Liverpool, Uk Collection Frac Pays de la Loire, Carquefou. © Carlos Martiel, Courtesy Maëlle Galerie , Paris ; Photo : Alex Panda

[1] http://www.carlosmartiel.net/prodigal-son-2/  Consulté le 15 juillet 2020.

[2] Acquise par le Frac Pays-de-la-Loire, l'oeuvre est dans les collections du Salomon R. Guggenheim Museum à New York et du Musée national des beaux-arts à La Havane. L’œuvre vidéo est tirée à cinq exemplaires + deux exemplaires d’artiste.

[3] Voir à ce propos, « Cátedra Arte de Conducta » sur le site de Bétonsalon, centre d’art et de recherche Villa Vassilieff, http://www.betonsalon.net/spip.php?article202 Consulté le 16 juillet 2020.

[4] Rafael Diaz-Casas, « The Performance Art of Carlos Martiel: Blood, Epiphany, Revelation », Cuban Art News, 28 avril 2013, https://cubanartnews.org/2013/04/18/the-performance-art-of-carlos-martiel-blood-epiphany-revelation/ Consulté le 15 juillet 2020.

[5] Jill Lane, « Political Stigmata: Arrest and Expenditure in the Art of Carlos Martiel », Hemispheric Institute of Performance and politics, http://multimedio.hemi.press/carlos-martiel/political-stigmata-arrest-and-expenditure-in-the-art-of-carlos-martiel/ Consulté le 17 juillet 2020.

[6] http://www.carlosmartiel.net/plague/ Consulté le 16 juillet 2020.

[7] Marable définit ce concept comme la division et la stratification racialisées des ressources, de la richesse et du pouvoir qui séparent l'Europe, l'Amérique du Nord et le Japon des milliards d'immigrants et de pauvres, pour la plupart noirs, bruns, indigènes, sans papiers à travers la planète. Voir Marelys Valencia, « Carlos Martiel and the Transnational Politics of the Black Body », Parse journal, 10, printemps 2020, The University of Gothenburg & Platform for Artistic Research Sweden, https://parsejournal.com/article/carlos-martiel-and-the-transnational-politics-of-the-black-body/#post-6293-endnote-7 Consulté le 16 juillet 2020.

[8] Guillaume Lasserre, « La politique sur un corps », Le club de Mediapart, 18 mars 2019, https://blogs.mediapart.fr/guillaume-lasserre/blog/160319/la-politique-sur-un-corps

[9] Rafael Diaz-Casas, « The Performance Art of Carlos Martiel: Blood, Epiphany, Revelation », Cuban Art News, 28 avril 2013, https://cubanartnews.org/2013/04/18/the-performance-art-of-carlos-martiel-blood-epiphany-revelation/ Consulté le 15 juillet 2020.

[10] Chris Depuis, «  From Marina Abramović to Carlos Martiel, a Tradition of Self-Harm in Performance Art », Hyperallergic, 5 avril 2019. https://hyperallergic.com/493380/from-marina-abramovic-to-carlos-martiel-a-tradition-of-self-harm-in-performance-art/ Consulté le 17 juillet 2020.

[11] Howard Zinn, Se révolter si nécessaire. Textes et discours (1962 – 2010), Agone, 2014, 516  pp. 

Carlos Martiel, Mediterráneo (Mediterranean), Tiempos de la intuición, Pavillon Cubain – 57ème Biennale de Venise, Palazzo Cavalli-Franchetti, Venise, Italie © Carlos Martiel; Courtesy Maëlle Galerie, Paris ; Photo : Annamaria La Mastra Carlos Martiel, Mediterráneo (Mediterranean), Tiempos de la intuición, Pavillon Cubain – 57ème Biennale de Venise, Palazzo Cavalli-Franchetti, Venise, Italie © Carlos Martiel; Courtesy Maëlle Galerie, Paris ; Photo : Annamaria La Mastra

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