William Kentridge, la fabrique de l'histoire

Le LaM à Villeneuve-d'Ascq propose une plongée dans la production foisonnante et spectaculaire de l'artiste sud-africain William Kentridge. « Un poème qui n'est pas le nôtre » revient sur trente années d'une création engagée qui fusionne arts plastiques, cinéma et arts du spectacle pour créer une œuvre d'art unique, totale, une réflexion poético-politique sur le monde.

Portrait de William Kentridge, 2020 © N.Dewitte / LaM Portrait de William Kentridge, 2020 © N.Dewitte / LaM

Première grande rétrospective en France des œuvres de William Kentridge (né en 1955 à Johannesburg, où il vit et travaille), « Un poème qui n'es pas le nôtre » est aussi la première exposition d'art contemporain de cette ampleur accueillie par le LAM[1], le musée de la métropole lilloise qui trouve son origine dans la donation de l’importante collection d’art moderne Dutilleul, complétée en 1999 par la dotation de l'association Laracine, riche de plus de 3500 œuvres d’Art Brut. La manifestation, coproduite avec le Kunstmuseum de Bâle, s'enracine dans les liens qui unissent Kentridge à la culture française et européenne. Elle débute par une évocation de Sophiatown à travers de grands décors immersifs que l’artiste a exécuté à la gouache sur d’immenses papiers Kraft à la fin des années 1980 pour la pièce éponyme de la Junction Ave. Theater company[2], qu’il cofonde en 1976 avec un groupe d’étudiants blancs de l’Université de Witwatersrand. Le quartier de Johannesburg incarnait jusque dans les années 1950 la diversité nationale, l’équivalent d’un Harlem sud-africain. La promulgation des lois racistes en 1948 conduit, entre 1955 et 1959, à sa destruction. La population noire, représentant près de 65 000 personnes, est déplacée vers Soweto. Sur l’emplacement laissé vide est construit un nouveau quartier dont le nom même porte en lui la brutalité extrême de la politique d’apartheid :  Triumph. William Kentridge a vécu enfant les tensions entre noirs et blancs. Son père était l'avocat de Nelson Mandela lors du procès de la Trahison (1958-61) – sa grand-mère fut la première femme avocate d'Afrique de Sud. La question de la justice sociale guide cette famille juive d’origine lithuanienne, immigrée en Afrique du Sud pour fuir les pogroms. Kentridge a conscience très jeune de son environnement : « J’ai fait toute ma scolarité en sachant que je vivais dans une société anormale où il se passait des choses monstrueuses ». Diplômé en études politiques et africaines en 1976, il suit les cours de la Johannesburg Art Foundation jusqu’en 1978. Il acquiert très tôt une pratique du dessin. Son intérêt pour le jeu d’acteur va le conduire à Paris où il étudie le théâtre et la pantomime à l’école de Jacques Lecoq. A son retour en Afrique du Sud en 1983, il commence à produire des documentaires. Le bruit est omniprésent dans les dix-huit grands décors de Sophiatown où se côtoient l’écrivaine Nadine Gordiner, des gangsters, des prostituées, des magiciens. Au centre de la pièce, se trouve un vieux téléviseur sur lequel est projeté un documentaire. Kentridge recrée l’esprit de Sophiatown à sa manière.

William Kentridge, Décors réalisés pour la pièce "Sophiatown", 1986-89. © William Kentridge William Kentridge, Décors réalisés pour la pièce "Sophiatown", 1986-89. © William Kentridge

Le dessin comme « version élaborée de la pensée »

« Arc / Procession: Developp catch Up even surpass » (Tate, Londres, 1990), l’immense éventail dessiné par Kentridge marque sa première procession à l'intérieur de laquelle sont  figurés un certain nombre de protagonistes que l'on va retrouver de façon récurrente dans tout son travail. Il est composé de onze feuilles de papiers formant un arc sur lequel une procession de personnes se déplace de droite à gauche. Il y a là des mineurs sud-africains noirs torse nu, casqués avec lampe torche frontale, un unijambiste en béquille, un homme croulant sur le poids matériel, un homme en casquette criant dans un mégaphone, une femme nue entourée de deux mineurs, deux hyènes, d’autres mégaphones, des barbelés. Au centre, un homme nu sous un manteau de tweed triomphe, les bras levés au ciel, dans une sorte d'extase proche de l'iconographie religieuse. A ses pieds l'une des hyènes nous fixe du regard, derrière lui des douches, et des personnes non identifiées cachées sous des parapluies. Le mineur de gauche porte, emmailloté dans le dos, la seconde hyène, comme on porterait un nouveau-né. L'image est à dominance noire et grise. Seule l'eau bleue jaillissant des douches offre une touche de couleur atténuant quelque peu l’aspect sombre de l’ensemble. Trois verbes sont mis en exergue : « Développer »; « Rattraper »; « Même dépasser ». Ils occupent les espaces gauche, central et droit de l’œuvre. Ils sont tirés d'un discours d’Haile Selassié (1892-1975), alors empereur d'Éthiopie[3], juste avant sa chute. Trois mois clefs censés galvaniser la population en promettant au pays la modernité et la richesse de l’opulent Occident. Développer, rattraper et même dépasser les pays occidentaux. Au lieu d’inscrire cet élan, Kentridge imagine une parade d’estropiés, de dépossédés, une sorte de carnaval des gueux avançant à marche forcée vers le développement économique, la transition capitaliste, celle-là même qui avait inspiré au dramaturge allemand Bertold Brecht son « Opéra de Quat’sous » en 1928, mis en musique par Kurt Weil, « une œuvre sociale et politique. Une sorte de satire à charge contre le capitalisme[4] ». A la fin des années 1980, une grande partie du travail de William Kentridge tourne l'idéalisme politique en satire. Il réalise ses premiers films d’animation pour lesquels il met au point une technique cinématographique réunissant photographies, dessins au fusain et collages, qu’il nomme « animation du pauvre ».

William Kentridge, "Arc/Procession: Develop, Catch Up, Even Surpasson", unique, Charcoal and pastel on paper Dimensions : frame: 2700 x 7480 mm, Provenance: Friends of the Tate Gallery and private benefactors 2000 © William Kentridge William Kentridge, "Arc/Procession: Develop, Catch Up, Even Surpasson", unique, Charcoal and pastel on paper Dimensions : frame: 2700 x 7480 mm, Provenance: Friends of the Tate Gallery and private benefactors 2000 © William Kentridge

L'atelier, espace mental

William Kentridge Moon, 2004, Frac Picardie, Amiens. Photo : André Morin. © William Kentridge / Courtesy de l’artiste William Kentridge Moon, 2004, Frac Picardie, Amiens. Photo : André Morin. © William Kentridge / Courtesy de l’artiste
Une pièce entière est consacrée à l’espace de l’atelier qui est fondamental pour Kentridge. C’est le lieu névralgique de la création de son œuvre. Si l’exposition est envisagée comme un corps vivant, l’atelier en est le cerveau. La diversité des objets présentés atteste du foisonnement de pensée de l’artiste. « Man with hat », suite indissociable de cinq grands dessins (1999, Frac Picardie, Amiens), dont l’accrochage rythme l’espace mural, figure de façon très cinématographique le propre corps de l’artiste, nu, dans une mise en scène fortement inspirée par le travail du photographe américain d’origine britannique Eadweard Muybridge (1830 – 1904) qui décompose les mouvements du corps en photographiant une action à l’aide de plusieurs appareils à déclenchement automatique[5]. La hauteur de ces autoportraits grandeur nature diffère en fonction des positions que l’artiste doit adopter dans l’acte anodin de ramasser son chapeau tombé au sol pour le remettre sur sa tête. De part et d’autre, sur les murs latéraux, les représentations d’une constellation et d’une lune, sont des clins d’œil à Georges Méliès, pionnier du cinématographe moderne, dont le travail occupe une importance considérable dans le processus de création de William Kentridge. Dans la salle suivante, neuf écrans servent de réceptacles aux images de « 7 fragments for Georges Méliès, Voyage dans la lune » (2003), installation vidéo immersive, tournée en noir et blanc, qui alterne images réelles et dessins au fusain dont Kentridge efface certaines parties avant de les redessinées, si bien que dans l’animation finale chaque image porte les traces des effacements antérieurs, conférant à l’œuvre une mélancolie douce. La pièce est une mise en abime, à la fois enchantée et poétique, un hommage au maitre dans lequel le « Voyage dans la lune » (1902), revisité, prend des allures d’autoportrait. Kentridge déambule dans l’atelier, métaphore cosmique, laissant libre cours à son imagination artistique, le voyage de la terre à la lune s’incarne dans le cheminement onirique de la pensée créatrice de l’artiste.

Vue de l'exposition monographique de William Kentridge "Un poème qui n'est pas le nôtre", Lille Métropole, musée d’art moderne, d’art contemporain et d’art brut. © William Kentridge / Courtesy de l’artiste Vue de l'exposition monographique de William Kentridge "Un poème qui n'est pas le nôtre", Lille Métropole, musée d’art moderne, d’art contemporain et d’art brut. © William Kentridge / Courtesy de l’artiste

 Une oeuvre d'art totale

William Kentridge, O Sentimental Machine, 2015, 0 5-channel HD video installation with four megaphones, sound, 9 min 55 sec © Courtesy the artist and Marian Goodman Gallery William Kentridge, O Sentimental Machine, 2015, 0 5-channel HD video installation with four megaphones, sound, 9 min 55 sec © Courtesy the artist and Marian Goodman Gallery
En 2003, pour le centenaire de la Première Guerre mondiale, il met en scène, dans une performance théâtrale spectaculaire, mêlant musique, vidéo, sculptures mécanisées et jeux d’acteurs, la contribution de l’Afrique au conflit européen. « The head and the load[6] » conte l’histoire méconnue des millions de porteurs africains ayant servi les armées britanniques, françaises et allemandes et dont la plupart sont morts. Le poids est double ici : à la charge physique s’ajoute celle de l’Histoire dont Kentridge rappelle qu’elle « n’est qu’une construction provisoire de fragments recomposés[7] ». Procession de porteurs de colombes de la paix et de portraits de disparus, cet étrange cortège surgi du passé évoque également le processus de rupture culturelle et familiale, le traumatisme subi malgré elle par une Afrique que se sont partagées les puissances coloniales. L’œuvre invite « à faire la distinction entre une personne et un outil (…) à nous souvenir de la différence entre un être humain et un instrument du capital[8] » indique très justement dans son analyse Leora Maltz-Leca. On retrouve ces éléments de théâtralité dans l’installation « O Sentimental machine », créée en 2015 pour la quatorzième Biennale d’Istanbul qui a pour point de départ la découverte d’un discours de Trotsky filmé en 1933 à Istanbul pour être diffusé à Paris où il aurait dû être prononcé, la France ayant refusé sa demande de visa. Kentridge reconstruit la chambre d’hôtel qu’occupait Trotsky au cours de son exil en Turquie entre 1929 et 1933 et revisite sa pensée en l’inscrivant dans le débat contemporain autour de l’intelligence artificielle à travers une fiction humoristique dont Evgenia Shelepina, la secrétaire de Trotsky, est l’unique personnage. Il fait ici référence aux humains conceptualisés par le révolutionnaire russe comme des « machines sentimentales mais programmables » devant être guidées par un plan édicté par un Etat et pouvant être réparées, le sentiment amoureux dont ils souffrent pouvant fausser leur fiabilité.

William Kentridge, The Head and the Load, 2018 (détail de la performance au Park Avenue Armory de New York). © William Kentridge, 2020 William Kentridge, The Head and the Load, 2018 (détail de la performance au Park Avenue Armory de New York). © William Kentridge, 2020

William Kentridge, Ubu Tells the Truth, 1996-1997. Eau-forte, aquatinte et pointe sèche. Courtesy de l’artiste. © William Kentridge, 2020. Photo : Studio Kentridge, Thys Dullart. William Kentridge, Ubu Tells the Truth, 1996-1997. Eau-forte, aquatinte et pointe sèche. Courtesy de l’artiste. © William Kentridge, 2020. Photo : Studio Kentridge, Thys Dullart.
Intimement liée au continent africain, l’œuvre de William Kentridge, avec sa forte dimension poétique au charme un peu désuet, emplie d’humour et d’une certaine nostalgie, n’en est pas moins critique. L’artiste met en scène l’absurdité du monde contemporain. En 1997, deux ans après la création de la Commission de la vérité et de la réconciliation[9], il se saisit du personnage d’Ubu, figure du tyran dans l’œuvre de l’auteur français Alfred Jarry (1873 – 1904), qu’il transpose en Afrique du Sud dans le film d’animation « Ubu tells the truth »,  en faisant le symbole de la culture de l’Apartheid présentée comme un système rationnel par l’Etat. L’œuvre de William Kentridge compose un manifeste politique, dont le langage, à la fois sensible et universel, repose sur sa capacité à entremêler les récits intimes aux tumultes de l’Histoire, s’intéressant à ses zones oubliées pour construire une œuvre résolument contemporaine dont « Triumphs and Laments », projet monumental mené à Rome en 2016 et évoqué par un ensemble de gravures préparatoires, apparaît exemplaire. Cette gigantesque procession d’un demi kilomètre, dessinée au pochoir sur les murs qui longent les bords du Tibre, s’ouvre sur la figure de Marc Aurèle, dernier empereur de la Pax Romana, pour s’achever avec celle d’une femme érythréenne pleurant la disparition de sa famille à Lampedusa en 2013. Une longue et saisissante marche de l’humanité qui s’efface progressivement, lentement, des murs de Rome. « Chaque personne est une série de pulsions contradictoires » affirme William Kentridge qui précise son intérêt pour « un art politique, c'est-à-dire à un art de l'ambiguïté, de la contradiction, des gestes inachevés et de la fin incertaine - un art (et une politique) dans lequel l'optimisme est maîtrisé et le nihilisme tenu à distance », une exploration de la condition humaine qui fait que ce poème est en fait aussi le nôtre. 

William Kentridge, Triumphs and Laments, esquisses © William Kentridge / Courtesy de l’artiste William Kentridge, Triumphs and Laments, esquisses © William Kentridge / Courtesy de l’artiste
 

[1] Lille Métropole, musée d’art moderne, d’art contemporain et d’art brut.

[2] Après la dissolution de Workshop 71, pionnier du théâtre non ségrégué, la plupart des membres issus des townships ont été embauchés par la Junction Avenue Theater Company. Myles Holloway, CREATIVE CO-OPERATION: A CRITICAL SURVEY OF WORKSHOP THEATRE IN SOUTH AFRICA. South African Theatre Journal. 7. 17-31, janvier 1993.

[3], Après le coup d’État manqué en 1974, l’état-major de l’empereur Sélassié lance un slogan idéaliste : l’Éthiopie moderne devra « se développer, rattraper, voire dépasser » la richesse de l'Occident. La monarchie sera abolie le 17 mars 1975, le dernier empereur d’Ethiopie meurt en prison quelques mois plus tard. Voir Ryszard Kapuscinski, The Emperor : downfall of an autocrat, Penguin Classics, 2006, 192 pp.

[4] Fe. N. «  L’Opéra de quat’sous », L’Humanité, 27 novembre 2007, https://www.humanite.fr/node/382212 Consulté le 3 septembre 2020.

[5] Guillaume Lasserre, « Le mouvement des corps d'Eadweard Muybridge », Le Club de Mediapart / Un certain regard sur la culture, 23 décembre 2017, https://blogs.mediapart.fr/guillaume-lasserre/blog/201217/le-mouvement-des-corps-deadweard-muybridge.

[6] Le titre est tiré d’un proverbe ghanéen : « La tête et la charge sont les ennuis du cou »

[7] William Kentridge, The head and the load, Editions Xavier Barral, 348 pp., 240 illustrations, 2020.

[8] Leora Maltz-Leca, « As Wastage », Artforum, 21 décembre 2018, https://www.artforum.com/performance/leora-maltz-leca-on-the-head-the-load-78220 Consulté le 3 septembre 2020.

[9] Voir à ce propos : Barbara Cassin, Olivier Cayla et Philippe-Joseph Salazar (dir.), Vérité, réconciliation, réparation, Paris, Le Seuil, Le Genre Humain, vol 43, 2004, 365 p.

William Kentridge, Untitled, dessin pour The Head ad the Load, tondo II, 2018, fusain, crayon rouge et collage sur papier, 147,5 x 147,5 cm. © Photo Thys Dullaart © William Kentridge/Courtesy de l’artiste William Kentridge, Untitled, dessin pour The Head ad the Load, tondo II, 2018, fusain, crayon rouge et collage sur papier, 147,5 x 147,5 cm. © Photo Thys Dullaart © William Kentridge/Courtesy de l’artiste

« Un poème qui n'es pas le nôtre », exposition monographique de William Kentridge. Commissariat de Marie-Laure Bernadac et Sébastien Delot, conservateur directeur du LaM - Lille Métropole, musée d’art moderne, d’art contemporain et d’art brut.

Du mardi au dimanche, de 10h à 18h - Jusqu'au 13 décembre 2020.

LaM - Lille Métropole, musée d’art moderne, d’art contemporain et d’art brut
1, allée du musée
59 650 VILLENEUVE-D'ASQ

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