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Billet de blog 23 nov. 2021

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Hakim Bah et les chimères de l’exil

Au Lucernaire à Paris, le dramaturge guinéen fait le récit des affres d’une famille africaine détruite par les rêves d’un ailleurs où la vie serait meilleure. Tragédie sur l’exil et ses faux-semblants servie par trois comédiens remarquables et la sublime beauté des mots de son auteur, « À bout de sueurs » ne laisse personne indemne.

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"A bout de sueurs", texte Hakim Bah, m.e.s. Hakim Bah et Diane Chavelet © Raphaël Kessler

Au Lucernaire, centre national d’art et d’essai installé dans une ancienne usine de chalumeaux entre Montparnasse et le jardin du Luxembourg à Paris, ciné-théâtre proposant des cours d’art dramatique, la salle la plus élevée, aménagée sous les toits, se nomme naturellement le Paradis. Elle accueille jusque début décembre la nouvelle création de l’auteur guinéen Hakim Bah, « À bout de sueurs[1] », dont il partage la mise en scène avec Diane Chavelet, cofondatrice avec lui de la compagnie Paupières Mobiles[2].

Sur scène, une femme en interpelle une autre, visiblement heureuse de revoir ce visage autrefois familier, disparu il y a un moment déjà à la faveur de sa nouvelle vie, là-bas, de l’autre côté de la mer, sur l’autre continent, en France. Binta se souvient de Fifi qui elle ne semble reconnaitre personne, pas même les odeurs ni le climat chaud et humide d’un pays qui fut autrefois le sien. Là-bas, elle a refait sa vie tant et si bien qu’elle parait totalement déracinée, agacée par l’écrasante chaleur moite, les moustiques et tous ces gens qui disent ici la connaitre. Fifi se méfie, trop occidentalisée sans doute, mais finit par reconnaitre son amie, bien mal fagotée à son goût. Binta raconte alors son morne quotidien, prisonnière d’une vie conjugale éreintante dans laquelle Bachir, son mari, ne la touche plus depuis longtemps, ne rentre d’ailleurs presque plus à la maison – Binta est persuadée qu’il multiplie les conquêtes féminines, les aventures à durée déterminée, aux yeux de tous. Mère de deux enfants, elle s’échine à tenir son foyer avec le peu d’argent, l’obole pourrait-on dire, que Bachir consent à lui accorder. Elle ressemble à une fleur fanée avant l’heure.

"A bout de sueurs", texte Hakim Bah, m.e.s. Hakim Bah et Diane Chavelet © Raphaël Kessler

« Si le sol te brûle les pieds c’est que tu ne cours pas assez vite »

À ce quotidien sombre et sans avenir répond la vie excitante et empreinte de « liberté » de Fifi, une vie française depuis qu’elle a rencontré son mari Michel sur internet, avec qui elle a aujourd’hui trois enfants. « Moi là-bas à Paris où maintenant je vis, même les malheurs, ils sont plus doux » affirme Fifi à son amie. Si elle apporte le rêve occidental, elle est aussi poussée à l’entretenir dès son arrivée par le regard plein d’émerveillement et d’envie que l’on pose sur elle. Le désespoir de Binta semble soudain trouver une échappatoire dans la vie rêvée de Fifi qui « n’est plus considérée comme une Guinéenne mais comme une Française. Elle est celle qui a déjà pris l’avion[3] ». Elle va suivre l’exemple de son amie en s’inscrivant sur des sites de rencontres, travestissant la vérité pour mieux s’assurer la rencontre qui permettra la vie rêvée qu’elle appelle de ses vœux. « L’Europe lui parait comme une porte de sortie, une manière de s’émanciper du patriarcat qui contrôle tout » confie Hakim Bah. Son frère, installé à Paris depuis longtemps, servira d’alibi au départ, la jeune femme prétextant une grave maladie qui rend sa présence indispensable auprès du dernier membre encore en vie de sa famille. Elle finira par s’envoler elle-aussi pour la France une fois que son futur compagnon trouvé sur internet lui aura envoyé la somme nécessaire à l’établissement du visa.

Rien pourtant ne va se passer exactement comme prévu. Alors qu’elle tente de s’enfuir en pleine nuit de la maison familiale, elle tombe littéralement sur Bachir qui somnole, lumière éteinte, dans le séjour. La violente dispute se termine par la répudiation de Binta, de courte durée toutefois, Bachir la suppliant au téléphone dès la semaine suivante de rentrer au plus vite, incapable de s’occuper seul de leurs fils et de la maison. Après six mois passés à l’attendre, sans nouvelle de sa part désormais, il dépensera sans compter pour la retrouver, se rendant en France pour tenter de la reconquérir et la ramener au pays. Les mensonges de Binta, révélés malgré lui par son frère loin d’être mourant, dévasteront Bachir. Dans son départ précipité, il a laissé les deux garçons seuls, livrés à eux-mêmes. Ils vont alors tout entreprendre pour tenter de rejoindre leur mère, au péril de leur vie.

"A bout de sueurs", texte Hakim Bah, m.e.s. Hakim Bah et Diane Chavelet © Raphaël Kessler

« Le bruit d’une ville affamée d’un autre rêve »

« J’ai toujours besoin de partir d’un élément réel pour écrire, d’un fait divers[4] » précise Hakim Bah. Celui qui est à l’origine de « À bout de sueurs » est d’autant plus effroyable qu’il montre l’humanité dans ce qu’elle a de plus monstrueux, dévorant ses propres enfants : le 2 août 1999, dans le logement d’un des trains d’atterrissage d’un avion de la Sabena[5] à l’aéroport de Bruxelles-Zaventem, sont découverts les corps sans vie de deux adolescents guinéens, Yaguine Koïta et Fodé Tounkara, victimes des températures polaires durant le vol. Le premier rêvait de rejoindre sa mère remariée et installée à Stains en France depuis 1992. Parmi leurs effets personnels contenus dans des sacs plastiques, se trouvaient leurs certificats de naissance, leurs cartes de scolarité, quelques photographies et une lettre manuscrite, message déchirant adressé au monde, dans laquelle ils expliquent leur geste de départ par l’extrême pauvreté dans laquelle est maintenue l’Afrique. Dans la missive adressée aux « excellences et responsables d’Europe », Yaguine et Fodé « font appel à leur solidarité et leur gentillesse pour porter secours au peuple africain[6] ». En Guinée, l’un des pays les plus pauvres du monde où le taux de chômage avoisine 80 %, la fuite en Europe occupe tous les esprits.

Hakim Bah, qui avait déjà traité de la destinée tragique des deux adolescents dans la pièce « L’avion va bientôt décoller », opère ici une réécriture du réel avec la volonté de s’en détacher. « Je cherchais à rendre sur scène, non pas le déroulement de l’évènement et l’émotion de la mort des enfants, mais au contraire, à opérer un maximum de détachement. Cette voix annonce, comme à la radio, les évènements par bribes, mais on ne voit pas le drame, surtout pas[7] » précise-t-il. Le drame de Yaguine et Fodé sera celui des deux enfants du couple, parachevant sa dislocation. Une inexorable descente aux enfers dans laquelle sont précipités les rêves d’une vie meilleure.

"A bout de sueurs", texte Hakim Bah, m.e.s. Hakim Bah et Diane Chavelet © Raphaël Kessler

Si l’action se situe dans un pays du Sud, il n’est jamais nommé pour mieux rendre sa portée universelle. Hakim Bah compose une tragédie sur l’exil et ses chimères, l’émigration comme illusion du succès matériel et de la liberté. « Les gens en Afrique rêvent de cette vie-là. Lorsque j’étais jeune, j’en rêvais aussi : prendre le métro, monter dans un avion[8] » raconte l’auteur lorsqu’il évoque la grande loterie annuelle des « green cards » qui place le rêve américain à portée de chance. Le tirage au sort très populaire en Afrique devient une scène de sa pièce précédente, « Convulsions[9] », librement inspirée de « Thyeste » de Sénèque. Ce rêve d’Occident s’applique de la même façon à « À bout de sueurs »,tant les images fantasmées d’émancipation des États-Unis ou de l’Europe habitent les jeunes Africains. « C’est le poids de la famille qui incite des jeunes à partir » confie encore l’auteur.

Pour rendre palpable la notion de mirage, Hakim Bah fait de l’espace scénique celui de l’interstice, un entre-deux-lieux, point de rencontre entre le nord et le sud, transformant la scène en rituel de passage. Chaque personnage s’isole un peu plus au fur et à mesure de la pièce. Bachir ne parlera bientôt plus à ses interlocuteurs que par le biais de téléphones et d’interphones, devenus paradoxalement ici des objets de désincarnation de l’altérité. La scénographie prend des allures de salles d’attente d’aéroport, de cybercafés, de métro, une seule fois d’un intérieur domestique. Au centre, un guichet est occupé par le musicien Victor Pitoiset qui joue en direct, ses notes interagissant avec la parole qui traverse les protagonistes plus qu’ils ne se l’approprient. La musique revêt une place importante dans la pièce, au point d’en être un personnage à part entière.

« À bout de sueurs » donne au Paradis du Lucernaire des allures de purgatoire dans lequel résonne la langue sublime et terrifiante d’Hakim Bah. Prisonniers de cet espace expiatoire qu’est la scène, les protagonistes ne peuvent franchir la frontière qui sépare les deux mondes autrement qu’en songes. Ils se tiennent inexorablement sur un seuil que les décors de salles d’attente viennent matérialiser. Hakim Bah écrit sur la violence et le désespoir qui font le quotidien de son pays. Mettre en scène aujourd’hui la pièce qu’il a écrite en 2015, c’est réinterroger, notamment à d’autres endroits, vingt-deux ans après les faits, le geste funeste de Yaguine et Fodé, parangon de la tragédie contemporaine sur les questions migratoires et le désir d’ailleurs. La lettre adressée aux dirigeants européens par les deux adolescents guinéens se termine par ces mots : « Et n’oubliez pas que c’est à vous que nous devons nous plaindre de la faiblesse de notre force en Afrique ». Sur le vieux continent, l’exil, ce miroir aux alouettes, recrache les illusions perdues de la jeunesse. 

"A bout de sueurs", texte Hakim Bah, m.e.s. Hakim Bah et Diane Chavelet © Raphaël Kessler

[1] Texte lauréat en 2015 de la troisième édition du prix lycéen de littérature dramatique francophone Inédits d’Afrique, ! de l'aide à la création ARTCENA, des Journées de Lyon des Auteurs de Théâtre, du prix d'écriture Théâtrale de la ville de Guérande, Éclat de Cœurs. La pièce est lauréate du Prix Lucernaire – Laurent Terzieff et Pascale de Boysson 2019

[2] Fondée à Paris en 2015, elle organise depuis 2017, avec la compagnie La Muse, le festival L’univers des mots, qui a lieu tous les deux ans à Conakry, capitale de la Guinée.

[3]  Bah, Hakim, et Elara Bertho. « Théâtre et migrations. Entre Conakry et Paris », Multitudes, vol. 76, no. 3, 2019, pp. 207-211.

[4] Ibid.

[5] A l’époque, la compagnie aérienne nationale belge, déclarée en faillite le 7 novembre 2001.

[6] Laura Vandormael, « 20 ans après Yaguine et Fodé : "La Guinée n'oublie pas ces deux jeunes morts en tentant de rejoindre l'Europe" », Rtbf.be, 2 août 2019, https://www.rtbf.be/info/monde/detail_20-ans-apres-yaguine-et-fode-la-guinee-n-oublie-pas-ces-deux-jeunes-morts-en-tentant-de-rejoindre-l-europe?id=10283618 Consulté le 21 novembre 2021.

[7] Bah, Hakim, et Elara Bertho, op. cit.

[8] Ibid.

[9] Guillaume Lasserre, « Hakim Bah, les tremblements de l’âme humaine », Le club de Mediapart / Un certain regard sur la culture, 31 janvier 2019, https://blogs.mediapart.fr/guillaume-lasserre/blog/260119/hakim-bah-les-tremblements-de-lame-humaine

A BOUT DE SUEURS - Texte de Hakim Bah. Mise en scène Hakim Bah & Diane Chavelet. Avec Vhan Olsen Dombo, Claudia Mongumu et Diarietou Keita. Musique Pierre-Jean Rigal - Victor Pitoiset. Scénographie Irene Marinari. Lumière Gabriele Smiriglia. Production Compagnie Paupières Mobiles. Coproduction Prix Lucernaire – Laurent Terzieff et Pascale de Boysson 2019. Accueil en résidence LE CENTQUATRE Paris et le Théâtre Municipal Berthelot de Montreuil. Avec l'aide de la DRAC Île-de-France, de la SPEDIDAM, de l’ADAMI. Compagnie en résidence à la Ferme Godier avec le soutien de la compagnie Issue de secours et de la DRAC Île-de-France

Texte lauréat de l'aide à la création ARTCENA, des Journées de Lyon des Auteurs de Théâtre, du prix des inédits d'Afrique et d'Outre-Mer, du prix d'écriture Théâtrale de la ville de Guérande, Eclat de Cœurs. Le texte est édité chez Lansman Éditeur.

du 3 novembre au 5 décembre 2021 - 21h du mardi au samedi, 17h30 les dimanches.

Lucernaire 
53, rue Notre-Dame-des-Champs 75006 Paris 

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