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Billet de blog 20 sept. 2022

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Les héritiers. À propos de « Mes parents » de Mohamed El Khatib

À l’invitation de Mohamed El Khatib, les étudiants de la promotion 10 de l’école du Théâtre national de Bretagne racontent leurs parents, posent sur eux un regard à la fois tendre et cruel pour tenter de les retrouver à l’âge qui est le leur. Quelle est notre relation à la parentèle ? De quoi héritons-nous ? Avec « Mes parents », El Khatib continue d’habiter la scène par l'intime.

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Filage du spectacle « Mes parents », de Mohamed El Khatib, en janvier 2021, à l’Espace 1789 de Saint-Ouen (Seine-Saint-Denis). © YOHANNE LAMOULÈRE/TENDANCE FLOUE

Ils sont une quinzaine à occuper la scène. Ils ont entre vingt et vingt-sept ans. Sur un plateau quasi nu, ils racontent leurs parents à travers leur quotidien, leurs manies, leur façon de parler.

Si on ne les voit quasiment pas avant les saluts – « le metteur en scène a demandé à nos parents de nous rejoindre sur scène, à la fin du spectacle[1] » confie Hinda, l’une des comédiennes, dès le prologue –, les parents sont omniprésents dans la pièce, ne serait-ce que dans la parole de leurs enfants, à travers leur voix au téléphone ou leur présence virtuelle via un logiciel vidéo connecté à Internet. Leur progéniture évoque leur rencontre, s’échange leurs photos de mariage vintage, projetées sur le grand mur du fond au moment même où le père d’Arthur lui explique au téléphone que ça lui est égal : « Bon, tant que ça va pas trop loin et qu’il balance pas les photos de notre mariage en gros plan, moi ça me va, t’imagines le truc ? ». Quant aux parents de Julien, ils ne peuvent s’empêcher de s’embrasser dès qu’ils aperçoivent une caméra. La peur du déshonneur est rappelée dès le début de la pièce quand le père d’Hinda la met en garde : « Attention... oublie pas que tu portes mon nom ».

Louis fait écouter depuis son smartphone la chanson supposée de la rencontre de ses parents. Le son, lointain, se perd dans la salle trop grande. On reconnait cependant les premières notes d’une chanson populaire dont on avait oublié l’existence. « Hélène »,tube francophone de l’été 1989 interprété par le Québécois Roch Voisine, ramène bien des années en arrière ceux qui dans la salle ont l’âge des parents, dans une autre vie pourrait-on dire, celle de leurs vingt ans.

Quelques semaines après la fin de cet été-là, l’histoire prendra le dessus sur les chansons d’amour un peu mièvres lorsque tombera, dans la nuit du 9 novembre, le mur de Berlin, entrainant avec lui la chute des régimes communistes de l’Europe de l’Est. La guerre froide prenait fin avec l’avènement d’un nouveau monde dont on s’aperçoit aujourd’hui qu’à bien des égards, il est resté le même. Mohamed El Khatib réussi l’exploit de faire pleurer la moitié de la salle sur Roch Voisine devenu malgré lui l’incarnation du temps qui passe. « Mes parents » est aussi le portrait d’une génération qui écrit des textos à un doigt, inonde les messageries instantanées de leurs enfants de photos d’eux prises en contre-plongée, oublie ses mots de passe pour accéder aux réseaux sociaux, recréant alors indéfiniment un nouveau profil.

"Mes parents" Mohamed El Khatib © Gwendal Le Flem

« S’inspirer du réel pour rêver des fictions »

Conçue avec les étudiants de la promotion 10 de l'école du Théâtre national de Bretagne (TNB) pendant le premier confinement où, durant presque trois mois, il a fallu inventer un nouveau mode d’enseignement à distance à l’aide d’une plateforme de réunion virtuelle afin de garantir le lien artistique avec tous les étudiants – « Cela a demandé à tous, artistes comme étudiants, une créativité, une générosité et une pugnacité de chaque instant[2] » insiste le comédien Laurent Poitrenaux, responsable pédagogique du TNB –, « Mes parents » est au départ un simple atelier qu’anime Mohamed El Kahtib en sa qualité d’artiste associé au TNB. Il va rapidement prendre un enjeu théâtral, donnant naissance à une petite forme qui pose de grandes questions. Pour cela, le metteur en scène leur demande d’imaginer leurs parents à leur âge.

Qui étaient leurs parents avant d’être parents ? Comment se sont-ils rencontrés ? À quoi ressemble leur sexualité ? Comment se situent-ils par rapport à eux ? Autant de questions qui dérangent car elles les obligent, pour la première fois sans doute, à regarder leurs parents, et les nôtres avec, comme deux personnes à part entière ayant les mêmes désirs qu’eux et nous.

Le théâtre documentaire passe par l’enquête. Tous vont ainsi interroger leurs parents, faisant de la contrainte du confinement un moment de terrain à la rencontre de l’héritage familial avec lequel ils doivent vivre. « Il n’y a, à priori, pas de fiction qui interfère[3] » explique Mohamed El Khatib. « À cette réserve près que je n’ai aucune garantie quant à la véracité des textes que me livrent les élèves. Je prends ce qui est dit pour argent comptant. Pour l’instant, tout me paraît crédible. Il se peut néanmoins que certain·es, trop gêné·es d’entrer dans l’intime, fabulent ».

Dans cette chronique réjouissante d'une disparition annoncée – celle des parents comme évènement inéluctable de la vie –, il est donc question de famille, de génération, de transmission, de classe sociale. La pièce interroge l’héritage parental avec beaucoup d’humour, mais pas seulement. Il y a aussi une certaine violence à l’exposition d’une intimité des rapports, comme lorsque Merwane réunit ses parents afin de leur lire la lettre qu’il leur a écrite à propos du spectacle. La voix off de son père ne cesse de l’interrompre tout au long de l’échange si bien que quand celle de sa mère intervient pour lui demander d’écouter leur fils, il va quitter la conversation, non sans s’en être pris à sa femme.

Déjouant les pièges du traditionnel spectacle de sortie d’études, la pièce marque aussi, et de belle façon, l’entrée d’une nouvelle génération dans la vie artistique. « Fuir le bonheur de peur qu’il ne se sauve ». Lorsque Laure imite sa mère, terrorisée à l’idée de chanter en public à la soirée karaoké du camping, littéralement soutenue par son père, l’angoisse agrippée aux mots qui tentent de sortir de sa bouche, les rires laissent la place aux larmes. La scène est d’une puissance bouleversante.

"Mes parents" Mohamed El Khatib © Gwendal Le Flem

« Le personnel est politique »

Il y a dans le théâtre de Mohamed El Khatib quelque chose de véritablement transcendant dans cette façon de faire advenir le théâtre avec rien, de vaincre la résistance du public qui, à chaque fois, à la faveur de l’immédiateté du présent conjuguée à la proximité du documentaire, s’abandonne à la pièce, lâche prise. On se souvient avec délice et un brin de nostalgie de « Stadium[4] », incroyable aventure humaine dans laquelle El Khatib faisait monter sur scène une cinquantaine de supporters du RC Lens pour révéler aux spectateurs de théâtre l’importance du stade de football qui, au-delà d’un simple match sportif, incarne une parenthèse magique, quatre-vingt-dix minutes durant lesquelles tous les problèmes personnels sont laissés à l’extérieur, ce qui explique d’ailleurs la présence élevée de femmes. Le metteur en scène réussissait l’improbable rencontre de deux mondes que tout oppose. Pour la première et sans doute la dernière fois, le théâtre national de la Colline à Paris sentait la friture à l’entracte.

On aimerait revoir « Moi, Corinne Dadat[5] », portrait d’une vraie femme de ménage qui, en acceptant de monter sur scène le temps d’une tournée, rend visible un métier qui ne l’est pas, faisant résonner les questions sociales actuelles presque toujours absentes au théâtre. Elle appartient à cette France qui se lève tôt chère à Nicolas Sarkozy[6] qui est pourtant aussi une France invisibilisée, une France d’immigrés[7]. Dès le début des conflits sociaux à partir de l’automne 2018, elle ne se départira plus de son gilet jaune sur scène. Certes, elle le portait déjà auparavant mais en choisissant de le garder, elle en faisait un acte politique. Aujourd’hui, Corinne Dadat trouve un écho plein d’espoir dans l’élection de Rachel Keke, première femme de ménage élue à l’Assemblée nationale, qui plus est née en Côte d’Ivoire.

Mohamed El Khatib fait dialoguer des France qui habituellement s’ignorent. En imposant sur le plateau la présence des supporters du FC Lens comme celle de Corinne Dadat, il donne à voir d’autres corps que ceux habituels et normés des acteurs, des corps qui sont traditionnellement interdits de théâtre, des corps à qui on a si bien expliqué que ce n’était pas leur place qu’ils se l’interdisent eux-mêmes.

Ici, ce ne sont pas les apprentis comédiens qui font figure d’outsiders mais leurs parents à travers leur omniprésence symbolique dans la pièce qui devient physique lorsqu’ils apparaissent en chair et en os à la fin de la représentation, partageant les saluts au même titre que leurs enfants. Cette irruption de l’intime rajoute de l’ambiguïté au théâtre documentaire de Mohamed El Khatib.

Au fur et à mesure que la pièce avance, le trouble gagne le spectateur sur ce qu’il voit. L’interstice entre la réalité et la fiction est un espace qu’affectionnent les comédiens, le seul où ils peuvent s’abandonner à une mise à nu dont on ne sait si elle est vraie ou fausse. Du premier confinement, vécu par beaucoup de Français comme un enfermement dans une faille spatio-temporelle, Mohamed El Khatib fait naitre un projet théâtral sur la transmission. Que garde-t-on de l’héritage familial avec ou contre lequel on se construit ? « Les meilleurs hértitiers sont des héritiers infidèles[8] » affirme-t'il.

"Mes parents" Mohamed El Khatib © Gwendal Le Flem

[1] Le texte de la pièce est publié aux Éditions Les Solitaires intempestifs, Besançon, 2022, ISBN 978-2-84681-693-9

[2] Laurent Poitrenaux, « postface », in Mohamed El Khatib, Mes parents, Ed. Les Solitaires intempestifs, Besançon, 2022, p. 55.

[3] Entretien avec Mohamed El Khatib, propos recueilli par l’équipe du TNB, avril 2021, reproduit dans le programme de salle du Théâtre de la Ville.

[4] Guillaume Lasserre, « L’humanité au stade ou le tout-monde de Mohamed El Khattib », Un certain regard sur la culture, 28 septembre 2017, https://blogs.mediapart.fr/guillaume-lasserre/blog/280917/lhumanite-au-stade-ou-le-tout-monde-de-mohammed-el-khatib

[5] Moi Corinne Dadat, ballet documentaire pour une femme de ménage + une danseuse, création 2015.

[6] Tout au long de la campagne présidentielle de 2007, Nicolas Sarkozy a loué la France qui se lève tôt tandis qu’il fustigeait l’immigration oubliant que bien souvent ces deux catégories n’en forment qu’une. Le 19 janvier 2007, à l’occasion d’un déplacement officiel dans l’Aveyron, Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur, déclare : « La France que j'aime, je le sais, c'est aussi la vôtre : c'est la France qui travaille, c'est la France qui ne compte pas ses heures ni ses efforts, c'est la France qui se lève tôt. Cette formule peut bien être caricaturée, vous et moi, nous savons ce qu'elle signifie. Notre France, c'est aussi la France qui ne brûle pas des voitures pour se faire entendre. Parce qu'elle sait que tout se mérite. Parce qu'elle sait que pour recevoir, il faut d'abord donner. Parce qu'elle sait que dialoguer vaut toujours mieux que revendiquer. Cette France-là, qu'elle peine ou qu'elle réussisse, ne reste jamais inactive ou passive face aux événements ».https://www.interieur.gouv.fr/Archives/Archives-ministres-de-l-Interieur/Archives-de-Nicolas-Sarkozy-2005-2007/Interventions/19.01.07-Deplacement-de-M.-Nicolas-SARKOZY-dans-l-Aveyron Consulté le 19 septembre 2022. Sarkozy tentera de refaire le coup cinq ans plus tard, lors de la campagne présidentielle de 2012, en reprenant la même formule cette fois intitulée « le vrai travail », avec l’échec que l’on connait. Le président sortant sera battu. Voir Alexia Eychenne, « Le vrai travail, c'est un remake de la France qui se lève tôt », interview de Maurice Thévenet, sociologue du travail et enseignant au Cnam et à l'Essec,L’express, 26 avril 2012, https://www.lexpress.fr/emploi/le-vrai-travail-c-est-un-remake-de-la-france-qui-se-leve-tot_1108462.html Consulté le 19 septembre 2022.

[7] Catherine Wihtol de Wenden, « La « France qui se lève tôt » est aussi une France d’immigrés », Après-demain, vol 23,nf, no. 3, 2012, pp. 4-6, https://www.cairn.info/revue-apres-demain-2012-3-page-4.htm Consulté le 20 septembre 2022.

[8] Cité dans « Mohamed El Khtib : les parents en héritage », Olivia Gesbert, Bienvenue au club, France Culture, 20 septembre 2022, https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/bienvenue-au-club/mohamed-el-khatib-les-parents-en-heritage-5656046 Consulté le 20 septembre  2022.

"Mes parents" Mohamed El Khatib © TANDEM Scène nationale

MES PARENTS, Conception et réalisation Mohamed El Khatib avec la complicité des élèves de la promotion 10 de l’école du TNB, collaboration artistique Dimitri Hatton, dramaturgie Vassia Chavaroche, son & vidéo Arnaud Léger, lumières Jonathan Douchet, montage vidéo Emmanuel Manzano, scénographie Mathilde Vallantin-Dulac, costumes Laure Blatter, Salomé Scotto, Mathilde Viseux. Avec La Promotion 10 De L’école Du Tnb Hinda Abdelaoui, Olga Abolina, Louis Atlan, Laure Blatter, Aymen Bouchou, Clara Bretheau, Valentin Clabault, Maxime Crochard, Amélie Gratias, Romain Gy, Alice Kudlak, Julien Lewkowicz, Arthur Rémi, Raphaëlle Rousseau, Salomé Scotto, Merwane Tajouiti, Maxime Thébault, Lucas Van Poucke, Mathilde Viseux, Lalou Wysocka

Du 13 au 23 septembre 2022 - Dans le cadre du Festival d'automne à Paris

Théâtre des Abbesses
31, rue des Abbesses
75 018 Paris

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