L'apprentissage de la violence

Le Collectif Marthe devait retrouver le Théâtre de la Cité internationale trois ans après le formidable « monde renversé » qui déconstruisait le mythe des sorcières inventé pour mieux contrôler le corps des femmes. « Tiens ta garde » poursuit la même veine émancipatrice en explorant une généalogie de l’autodéfense politique à partir de l’essai d’Elsa Dorlin.

« Puisque les corps rendus minoritaires sont une menace, puisqu’ils sont la source d’un danger, agents de toute violences possibles, la violence qui s’exerce en continu sur eux, à commencer par celle de la police et de l’Etat, ne peut jamais être vue comme la violence crasse qu’elle est : elle est seconde, protectrice, défensive, une réaction, une réponse toujours déjà légitimée ». Elsa Dorlin, «  Se défendre. Une philosophie de la violence »

"Tiens ta garde" MISE EN SCÈNE Clara Bonnet, Marie-Ange Gagnaux, Aurélia Lüscher, Itto Mehdaoui et Maybie Vareilles ÉCRITURE le Collectif Marthe et Guillaume Cayet © Jean-Louis Fernandez "Tiens ta garde" MISE EN SCÈNE Clara Bonnet, Marie-Ange Gagnaux, Aurélia Lüscher, Itto Mehdaoui et Maybie Vareilles ÉCRITURE le Collectif Marthe et Guillaume Cayet © Jean-Louis Fernandez
Eclairées d’une lanterne, deux jeunes femmes tentent de se frayer un chemin le long d’une coursive les menant en haut de la salle de spectacle plongée dans le noir, puis s’arrêtent longuement à mi-hauteur pour contempler, fascinées, leur découverte : un ensemble de peintures rupestres remarquable s’étalant sur la paroi d’une grotte imaginaire prenant la place des rangées de fauteuils destinés à un public désormais absent par prévention sanitaire.  La découverte d’une grotte abritant les chefs-d’œuvre d’un art pariétal remontant à la préhistoire, est ici affaire de femmes. Ce qu’elles contemplent sur cette paroi, dont la privation de lumière et de visiteur depuis des milliers d’années a permis sa parfaite conservation, est la naissance d’une expression artistique, comprise comme telle par ses auteurs, ou plutôt autrices. Car si Georges Bataille faisait de Lascaux le symbole du passage de l’animal à l’homme, « le lieu de notre naissance[1] » – personne n’imaginerait cet acte comme non essentiel –, le Collectif Marthe réajuste une histoire de l’art préhistorique dans laquelle les représentations humaines peintes sur les parois des grottes sont aussi féminines. Au temps des déesses mères ancestrales, les femmes du paléolithique ne se cantonnent pas à la cueillette et à la reproduction, elles taillent des silex, peignent les parois des grottes, vont à la guerre, comme le démontre la préhistorienne Mylène Patou-Mathis dans un récent ouvrage[2], précisant que « les premiers préhistoriens européens étaient des hommes, tous. Abbés, médecins ou instituteurs, ils ont calqué leur système de pensée sur leurs découvertes ». Ici, les découvreurs sont des découvreuses.

Ce prologue de « Tiens ta garde », second spectacle du collectif composé d’Itto Mehdaoui, Aurélia Lüscher, Clara Bonnet, Marie-Ange Gagnaux, rejointes ici par Maybie Vareilles, entend poursuivre sur scène la relecture d’une histoire officielle excluant trop souvent les femmes en les inscrivant directement et de façon active et égalitaire, dans la naissance de l’humanité. Il y a trois ans, le Collectif Marthe fut l’un des deux lauréats du tout nouveau dispositif « Cluster[3] » – amère ironie du sort que ce nom – qui les accompagne sur ce nouveau spectacle. Les comédiennes autrices reprennent la démarche qui a fait le succès du « Monde renversé[4] » en puisant dans des faits sociologiques et politiques, matières premières que chacune va distordre jusqu’à en trouver le principe théâtral[5]. Ce préambule apparaît nécessaire parce qu’en réhabilitant la place des femmes préhistoriques au sein de sociétés beaucoup plus équilibrées qu’elles ne le sont dans l’imaginaire collectif, il déconstruit le mythe d’une domination masculine naturelle et autorise la suite, à savoir la pièce.

"Tiens ta garde" MISE EN SCÈNE Clara Bonnet, Marie-Ange Gagnaux, Aurélia Lüscher, Itto Mehdaoui et Maybie Vareilles ÉCRITURE le Collectif Marthe et Guillaume Cayet © Jean-Louis Fernandez "Tiens ta garde" MISE EN SCÈNE Clara Bonnet, Marie-Ange Gagnaux, Aurélia Lüscher, Itto Mehdaoui et Maybie Vareilles ÉCRITURE le Collectif Marthe et Guillaume Cayet © Jean-Louis Fernandez

« Désapprendre à ne pas se battre »

Celle-ci a pour décor le charme désuet d’une salle d’armes, quintessence de l’espace réservé aux hommes. « La guerre n’est pas une danse de salon » entend-on soudain affirmé. Trop souvent, on a expliqué aux femmes que l’art de la guerre ne s’accorde pas avec celui des fleurs. La salle accueille un stage d’auto-défense réservé aux femmes. Masque – qui se présente elle-même ainsi en raison du masque de catcheuse qu’elle porte en permanence –, est déjà là à l’arrivée de Maryline, arborant un délicieux accent du sud-ouest et une subordination latente à son patron. Les deux jeunes femmes font timidement connaissance lorsque Solange, l’initiatrice et animatrice du stage, arrive enfin. Au moment de débuter le cours, elles sont rejointes par une étudiante en sociologie préparant une thèse sur le mouvement des suffragettes britanniques. Présente en observatrice, elle distille durant le spectacle des épisodes qui racontent la pugnacité de leur rébellion. En entrant dans leur intimité, on devine peu à peu les raisons qui les ont conduites ici : le harcèlement téléphonique du patron de Maryline, l’anonymat et l’obsession des toilettes de Masque, les démons nocturnes de Solange.

« Le monde renversé » avait pour point de départ « Caliban et la sorcière[6] », essai de la féministe américaine d’origine italienne Silvia Federici qui, avant Mona Chollet,  invitait à réfléchir aux rapports de domination au moment de la transition entre féodalisme et capitalisme dont les fondations reposent sur les millions de corps de l’esclavage mais aussi sur l’asservissement automatique des femmes à travers l’invention des procès en sorcellerie, l’effacement social par le bucher. « Tiens ta garde » trouve son origine dans l’ouvrage de la philosophe Elsa Dorlin, « Se défendre, Une philosophie de la violence[7] », qui dresse une généalogie de l’auto défense en s’appuyant de façon diachronique sur divers mouvements politiques, différents groupes d’individus, des suffragettes pratiquant le jujitsu aux Black Panthers Party for Self-Defense. En tissant un lien entre ces résistances minoritaires distinctes, elle compose un récit à la fois spécifique et universel qui va être, pour le Collectif Marthe, la porte d’entrée du présent dans l’Histoire. « Pour créer nos spectacles, nous aimons nous appuyer sur des livres qui nous content une autre narration que celle apprise à l’école : une histoire plus secrète, une sorte de contre narration des grands récits historiques. Aujourd’hui, il y a une forme d’hégémonie culturelle et structurelle, combattue par différents courants de pensée qui nous animent dans notre désir de créer des pièces[8] » précisent-elles. Le collectif interroge ici le droit à l’autodéfense par le prisme du féminisme. Qui en dispose ? Contre qui ? A qui l’a-t-on retiré ? Qui subit systématiquement la violence ? Car évidemment, ceux à qui il est octroyé sont ceux qui sont déjà en situation de privilège. Pour Elsa Dorlin, il ne s’agit pas tant d’apprendre à se battre que de désapprendre à ne pas se battre.

"Tiens ta garde" MISE EN SCÈNE Clara Bonnet, Marie-Ange Gagnaux, Aurélia Lüscher, Itto Mehdaoui et Maybie Vareilles ÉCRITURE le Collectif Marthe et Guillaume Cayet © Jean-Louis Fernandez "Tiens ta garde" MISE EN SCÈNE Clara Bonnet, Marie-Ange Gagnaux, Aurélia Lüscher, Itto Mehdaoui et Maybie Vareilles ÉCRITURE le Collectif Marthe et Guillaume Cayet © Jean-Louis Fernandez

Le songe de Solange ou comment chasser les démons de l’Histoire ?

L’essence du collectif Marthe tient dans la tentative pour chaque membre de se réapproprier son histoire par le plateau, de déconstruire ce qui la conditionne. Adeptes de la farce, du burlesque – deux formes séculaires du théâtre –, elles prennent soin de doter chacun de leurs spectacles de beaucoup d’humour. « Ce n’est pas toujours volontaire, tant il s’agit parfois de hasards et d’une manière que nous avons d’être ensemble, de nous amuser en jouant. Cela vient beaucoup de là, du plaisir que nous avons à nous faire rire, à nous entrainer là-dedans. C’est ce qui nous a poussées à travailler ensemble[9] » indiquent-elles collégialement.

Un décor, deux temporalités. La salle des armes au présent est celle de quatre jeunes femmes venues se réapproprier une force en effectuant un stage d’autodéfense enseigné dans une atmosphère de sororité. Elle est remplie de vestiges patriarcaux : fleurets, cuirasses mais aussi peintures misogynes, racontent une histoire légale de la violence et interroge de fait leur rapport intime à la violence. Cette trame est entrecoupée par des scènes historiques recouvrant différentes époques, de la Révolution française au Londres du début du XXème siècle, jusqu’aux Etats-Unis. À ces personnages qui ont fait l’histoire et qui n’ont, de prime abord, que peu de choses en commun avec les premières, s’entremêlent des fantômes qui hantent la salle d’armes. Personnages célèbres – John Locke, Thomas Hobbes… – ou figures collectives – suffragettes, Black Panthers, Klu Klux Klan –, ils se rencontrent la nuit, dans les rêves de Solange devenus cauchemars, lorsque le spectre de son père vient la chercher pour la ramener dans son enfance de garçon manqué. Le songe devient alors le champ de bataille d’une Histoire d’hommes qui, s’ils se poursuivent sans cesse dans leur désir d’hégémonie, s’accordent pour soumettre d’abord les femmes et leur dicter leur rôle à tenir dans la société. « La littérature théâtrale est pleine de femmes coupables, tentatrices, pècheresses, sorcières, de femmes de second plan ou de soubrettes guillerettes. Nous pensons qu’il est nécessaire d‘y voir désormais des femmes qui s’organisent, sans hommes, traversées d’intensités, de puissance d’agir voire de violence, tout comme il est vital de montrer et d’éprouver de la sororité au plateau[10] ».

Le Collectif Marthe construit chacun de ses spectacles comme une possible réponse à l’éternelle oppression des femmes. Face à la violence légitime, Itto Mehdaoui, Aurélia Lüscher, Clara Bonnet, Marie-Ange Gagnaux et Maybie Vareilles cherchent à reprendre les armes, à se réapproprier une force confisquée. Si la pièce est éminemment féministe – il ne saurait en être autrement de la part d’un collectif de comédiennes qui, comme toutes les femmes, savent ce que la domination masculine veut dire – elle ouvre sur d’autres minorités qui ont elles aussi éprouvé la nécessité de se défendre. En faisant se rencontrer leur intimité et la grande Histoire, les quatre jeunes femmes trouvent une puissance d’agir par le collectif et rendent parfaitement compte de la contribution de l’autodéfense à la transformation des corps politiques. « Tiens ta garde » est une joyeuse invitation à réclamer notre droit à la légitime défense.

"Tiens ta garde" MISE EN SCÈNE Clara Bonnet, Marie-Ange Gagnaux, Aurélia Lüscher, Itto Mehdaoui et Maybie Vareilles ÉCRITURE le Collectif Marthe et Guillaume Cayet © Jean-Louis Fernandez "Tiens ta garde" MISE EN SCÈNE Clara Bonnet, Marie-Ange Gagnaux, Aurélia Lüscher, Itto Mehdaoui et Maybie Vareilles ÉCRITURE le Collectif Marthe et Guillaume Cayet © Jean-Louis Fernandez

[1] Michel Lorblanchet, « L'origine de l'art », Diogène, 2006/2 (n° 214), p. 116-131. https://www.cairn.info/revue-diogene-2006-2-page-116.htmConsulté le 21 janvier 2021.

[2] Marylène Patou-Mathis, L'homme préhistorique est aussi une femme, Allary Éditions, 2020, 352 pp.

[3] Dispositif réservé aux artistes sortis depuis moins de quatre ans d'une école supérieure d'art dramatique, permettant à deux jeunes équipes artistiques de bénéficier d'une résidence de création et d'action artistique pour trois saisons au Théâtre de la Cité internationale, période pendant laquelle elles sont accompagnées dans leur développement artistique, la structuration de leur compagnie, la diffusion et en production déléguée par Prémisses – Office de production artistique et solidaire pour la jeune création. https://www.theatredelacite.com/le-theatre/premisses_2 Consulté le 22 janvier 2021.

[4] Guillaume Lasserre, « Et Marthe renversa le monde : les sorcières au Théâtre de la Cité internationale », le club de Mediapart / Un certain regard sur la culture, 25 janvier 2018, https://blogs.mediapart.fr/guillaume-lasserre/blog/220118/et-marthe-renversa-le-monde-les-sorcieres-au-theatre-de-la-cite-internationale

[5] « Notre démarche », Collectif Marthe, Tiens ta garde, dossier de création, 2019.

[6] Silvia Federici, Caliban et la sorcière. Femmes, corps et accumulation primitive, Co-édition Entremonde / Editions Senonevero, 2017, 404 pp.

[7] Elsa Dorlin, Se défendre, Une philosophie de la violence, Editions La Découverte, Collection Zone, 2017, 200 pp. Ouvrage lauréat du Prix Frantz Fanon 2018 (Caribbean Philosophical Association) et du Prix de l'Ecrit Social 2019

[8] Aurélien Perroumal, « Entretien avec le Collectif Marthe », octobre 2020, Dossier de presse, Tiens ta garde, Théâtre international de la Cité, Paris

[9] Ibid.

[10] Ibid.

TIENS TA GARDE - Mise en scène : Clara Bonnet, Marie-Ange Gagnaux, Aurélia Lüscher, Itto Mehdaoui et Maybie Vareilles. Ecriture : le Collectif Marthe et Guillaume Cayet. Dramaturgie : Guillaume Cayet. Collaboration artistique : Maurin Ollès. Avec Clara Bonnet, Marie-Ange Gagnaux, Aurélia Lüscher, Maybie Vareilles. Spectacle créé le 10 mars 2020 à la Comédie de Saint-Etienne.

La pièce devait se jouer du 15 au 19 décembre 2020 au Théâtre de la Cité internationale à Paris. Les représentations ont été annulées à la suite des annonces du gouvernement du 11 décembre 2020 de la fermeture de tous les lieux culturels. Les dates ci-dessous sont mentionnées sous réserve: 

Du 30 mars au 2 avril au Théâtre Dijon-Bourgogne - Centre Dramatique National

Du 10 au 11 mai à La Comédie de Valence - Centre Dramatique National

Du 17 au 24 juin au Théâtre de la Cité internationale, Paris

Du 4 au 7 novembre au Théâtre du Point du jour, Lyon

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