Retour à Ithaque, l'odyssée spéculaire de Christiane Jatahy

En posant un double regard sur l'antique cité d'Ithaque, Christiane Jatahy propose une lecture contemporaine de l'Odyssée d'Homère où les corps des héros se confondent avec ceux sans vie de migrants échoués sur les rives européennes de la Méditerranée, emportant avec eux les idéaux démocratiques hérités de la Grèce ancienne. Formellement, Jatahy n'en finit pas de nous transporter.

Christiane Jatahy, "Ithaque, notre odyssée", création 2018, d'après Homère, Odéon - Théâtre de l'Europe aux Ateliers Berthier, Paris © Elizabeth Carecchio Christiane Jatahy, "Ithaque, notre odyssée", création 2018, d'après Homère, Odéon - Théâtre de l'Europe aux Ateliers Berthier, Paris © Elizabeth Carecchio

"Elle l'attend. Il veut qu'elle l'accepte. Elle voudrait que ça change. Il l'envahit. Elle lutte. Il porte la guerre en lui. C'est comme la maison, la terre, un pays." Le grand plateau des Ateliers Berthier parait avoir perdu de sa profondeur lorsque débute "Ithaque notre odyssée", la nouvelle proposition de la metteuse en scène brésilienne Christiane Jatahy, artiste associée à l'Odéon - Théâtre de l'Europe. Un canapé, quelques chaises, une lampe rouge, une desserte, une table occupent l'étroite bande restante qui laisse deviner un patio ou un jardin d'hiver, intérieur? extérieur? Difficile à dire. L'un des protagonistes entame une conversation avec les spectateurs, puis un second le rejoint lorsqu’entre celle qui est l'objet de leur propos. Pénélope nous invite tous à boire et à manger. Ces échanges seront continus durant toute la pièce car ici le public est aussi le personnage.  

I. Ithaque

 Nous sommes à Ithaque, mythique île de la mer ionienne, à l'ouest de la Grèce continentale. Son roi, Ulysse est porté disparu depuis plusieurs années. Les deux hommes apostrophent Pénélope qui refuse de reconnaitre la mort de son mari. Ils lui reprochent de ne pouvoir gouverner dans la nostalgie et le retrait, la sommant de choisir l'un d'eux pour roi. Gagnant du temps, elle propose à ses prétendants une épreuve : ce sera ici un marathon de danse, version antique de "On achève bien les chevaux".Le célèbre film de Sydney Pollack montre comment, dans les années qui suivirent la crise financière de 1929 aux Etats-Unis, des concours de danses de salon entraînent des couples vers un épuisement parfois mortel, après dix, douze, quinze heures de corps-à-corps et dont le vainqueur remportait tout juste de quoi subsister quelques temps. Les deux hommes refusent l’exercice mais le ton est donné, le propos de la pièce sera éminemment politique. Si nous sommes loin de la crise de 1929, c'est celle de 2008 qui resurgit constamment dans le décor suranné d'une Grèce à genoux, rendue exsangue par l'avidité d'un monde où le capitalisme triomphant se joue cyniquement des hommes.  Il est question d'urgence, de survie, de danger imminent qui assaille Pénélope dans un rêve récurant. On entend au loin des éclats de voix, on devine des scènes se jouant au-delà du plateau quand apparait un deuxième et bientôt un troisième personnage féminin.

Elles sont Pénélope, trois états de Pénélope. Elles attendent le retour de leur époux. Elles rappellent aussi ces trois sœurs qui, réunies quelques années auparavant, souhaitaient se rendre à Moscou. Christiane Jatahy a le sens de la famille. Outre Julia Bernat, son double sur scène, qui a joué dans toutes ses pièces depuis son arrivée en France, on retrouve les visages familiers de Stella Ravello et Isabel Teixeira. Les trois comédiennes étaient réunies dans "What if they went to Moscow?" mis en scène au Théâtre national de La Colline où elles incarnaient les trois sœurs imaginées par Tchekov et transportées au Brésil plus d'un siècle plus tard par Jatahy. Ici, elles sont Pénélope telles un triumvirat. Triomphantes, attaquées, bafouées, malmenées, mises à mal, les femmes sont toujours les héroïnes centrales des créations de Christiane Jatahy. A l'exception de Julia, sa première adaptation française en 2003, elle réduit au maximum les rôles masculins - allant jusqu'à faire figurer les techniciens de plateau pour incarner les hommes dans la version des trois sœurs ; ils sont les faire-valoir des personnages féminins. Mais les femmes suffiront-elles à sauver un monde au bord du gouffre ?

A nouveau l'artiste brésilienne s'empare d'un texte classique pour l'adapter et le projeter ici et maintenant. On le lui a beaucoup reproché, comme si on ne pouvait se saisir de récits devenus pour ses détracteurs intouchables a priori, condamnant à une représentation muséale toujours identique et ennuyeuse. Jatahy montre une nouvelle fois avec intelligence combien les grands textes du répertoire sont universels.  "Tous les étrangers sont les bienvenus ici" rappellent plusieurs fois les protagonistes, comme pour marquer leur différence avec un pays qui durcit chaque jour un peu plus les règles déterminant l'entrée ou la reconduite à la frontière de personnes ayant tout quitté pour la promesse d'un avenir meilleur. Dans un habile renversement, alors que les hommes reprochent aux femmes de ne pas s'exprimer dans notre (leur) langue, celles-ci rappellent qu'ils ne sont que tolérés ici: "Tu sais ce que tu es ici ? Un étranger. Alors tu restes à ta place." Les trois comédiennes sont brésiliennes et le texte fait de constants aller-retours entre le français et le portugais. "Il y a un trou dans le verre" s'exclame Pénélope dans un rire nerveux. En effet, l'eau s'écoule lentement du fond du verre perforé. Il est le symbole du début de la fin. Bientôt il n'y aura plus d'eau, il y aura trop d'eau. 

II. Vers Ithaque

 Soudain, une sirène retentit, surprenant les spectateurs, sommés dans un tour de passe-passe audacieux de changer littéralement de point de vue. Christiane Jatahy expérimente, tente de nouveaux procédés, dédouble ou multiplie ses personnages à l'aide de la vidéo, interroge la fiction face à la réalité. Pour le public, chacune de ses propositions est un nouvel apprentissage tant elle souhaite, à l'aide de ses recherches constantes, effacer la frontière invisible qui sépare les comédiens (actifs) de leur audience (passive) afin d'en rééquilibrer l'échange et de toujours surprendre les spectateurs afin de ne pas les enfermer dans le confort de l'habitude. Ainsi, après la sirène, le public se trouve de l'autre côté du miroir. Alors certains propos entendus auparavant font sens désormais. L'eau, immanquablement présente (nous sommes sur une île), va bientôt devenir suffocante en même temps qu'elle vient à manquer. Ce ne sont plus Pénélope mais Calypso qui se tiennent trois fois face au public. Calypso, nymphe de la mer, fille d'Atlas, régnant sur île d'Ogygie, éperdument amoureuse d'Ulysse, va le retenir durant sept années grâce à ses charmes, repoussant toujours un peu plus le retour à Ithaque. Pourtant, Calypso est mélancolique, laissant découvrir sa pensée. Elle le sait déjà, Ulysse partira. Dans ce jeu de miroirs qui s'installe, la nostalgie est ici, Ogygie est déjà le passé. L'île n'aura été qu'un sas, un lieu d'attente pour Ulysse.  A mesure qu'il n'y a plus d'eau pour remplir les verres, le plateau prend physiquement l'eau. D'abord imperceptiblement une fine pellicule mouille le sol, puis irrémédiablement l'eau monte. Alors le rêve de Pénélope prend tout son sens. Ces îles mythiques de la Méditerranée, célébrées par Homère et tant d'autres auteurs de la Grèce antique, sont souillées par les flots maculés d'un rouge sang, celui des corps des migrants qui chaque jour viennent s'échouer sur leur côtes. Pour les survivants, les îles grecques ne sont que des endroits d'attente, de passage, comme Ogygie l'a été pour Ulysse, le premier d'entre eux. Désormais le paradis s'est mué en enfer. "Tous des Ulysse, toutes des Calypso" : ces mots projetés sur le grand rideau qui ferme le plateau viennent nous rappeler que nous sommes tous d'éventuels candidats au départ et appellent à une solidarité étouffée par l'indifférence.  

III. L'éternel retour : Ithaque ville de la guerre

Ulysse revient dans sa patrie, mais tout semble déjà trop tard. Il est un étranger en ses terres. Il y a quelques mois, la chorégraphe sud-africaine Robyn Orlin s'était emparée de la figure de Louis XIV pour en faire un migrant sans papier coincé sur les rives africaines de la Méditerranée. Christiane Jatahy s'empare de la figure d'Ulysse pour en faire un être errant pendant dix ans (dont sept de rétention sur Ogygie), ballotté ou retenu au gré des rencontres, dans cette Méditerranée devenue hostile. Au loin, à peine perceptible, semblant désormais extraite d'un songe, on entend :  "Tous les étrangers sont les bienvenus ici". Le rêve inquiétant de Pénélope revient en mémoire, c'est de la traversée d'Ulysse qu'il s'agissait, de celle des migrants évidemment : "Ici la guerre n'est plus déclarée, elle est permanente". Alors, le plateau s'ouvre, la représentation se fait bifrontale. Nous sommes ici, sur Ogygie. Au loin on distingue déjà les rives d'Ithaque figurées par les spectateurs en face. Désormais, l'eau ensevelit, recouvre tout. Pourtant, de façon ironique, elle vient à manquer lorsque, des toasts portés au début de la pièce on célèbre maintenant le quatrième, celui qu'on taisait jusque-là, celui dédié à la guerre. Il n'y aura plus de fêtes. Dès lors la violence peut s'exprimer, contre l'étrangère, la migrante, celle qui n'est plus qu'une esclave, rappelant que les femmes sont toujours les premières victimes de la barbarie. Le déchainement de fureur devient insoutenable. Ici et là, des corps noyés, pendus tandis que l'une des comédiennes fredonne "Show me behind the wall", petite sirène prise dans les filets des pêcheurs. Réduits à leurs instincts animaux, les victimes deviennent alors les bourreaux. Et nous revient en mémoire la citation mise en exergue au tout début : "Elle l'attend. Il veut qu'elle l'accepte. Elle voudrait que ça change. Il l'envahit. Elle lutte. Il porte la guerre en lui. C'est comme la maison, la terre, un pays." Tout est dit ici, alors tout peut recommencer.  

ITHAQUE NOTRE ODYSEE / Christiane Jatahy

Odéon - Théâtre de l'Europe aux Ateliers Berthier, Paris, du 16 mars au 21 avril 2018

Sao Luiz Teatro municipal, Lisbonne, du 7 au 11 juin 2018

 104 cent-quatre, Paris, du 1er au 6 octobre 2018 

Théâtre national Wallonie, Bruxelles, du 7 au 17 novembre 2018

Centre culturel Onassis, Athènes, du 29 novembre au 2 décembre 2018

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