L'enfant grande de Marion Siéfert

La 22ème édition du Festival Ardanthé, temps fort de la saison du Théâtre de Vanves, n'aura duré qu'une dizaine de jours, le temps de quelques spectacles, avant d'être terrassé par la pandémie mondiale de Coronavirus. L'occasion de revoir « Le grand sommeil » de Marion Siéfert, né d’un spectacle qui n’a pas eu lieu, interprété par l'époustouflante Helena de Laurens.

"Le grand sommeil" conçu, écrit et mis en scène par Marion Siéfert, chorégraphie d'Helena de Laurens et Marion Siéfert. Spectacle créé le 14 février 2018 à La Commune - CND d'Aubervilliers © Janina Arendt "Le grand sommeil" conçu, écrit et mis en scène par Marion Siéfert, chorégraphie d'Helena de Laurens et Marion Siéfert. Spectacle créé le 14 février 2018 à La Commune - CND d'Aubervilliers © Janina Arendt
L'ouverture du « Grand Sommeil » est toujours aussi spectaculaire. Alors que la musique est à son maximum – « Bitch better have my money » de Rihanna, le ton est donné –, Helena de Laurens fait son entrée sur le plateau vêtue d´un legging, d’un sweet rouge et d’une mini-jupe écossaise. Le visage altier, le menton relevé, elle tient à la main un sac en plastique qui dans quelques instants lui servira de balancier lorsqu’elle tournoiera sur elle-même, se déplaçant par cercles concentriques pour occuper l’ensemble de la scène. L’effet est immédiat. Le corps de la performeuse impressionne déjà, il se désarticulera durant tout le spectacle, corps de femme enfant ayant grandi trop vite, d’un seul coup, enfant grande. La scène du Théâtre de Vanves est certes un peu plus petite que celle de La Commune - CDN d'Aubervilliers où le spectacle a été créé il y a maintenant deux saisons, elle en est pourtant l'écrin idéal, plaçant cet ovni théâtral au cœur du 22ème festival Ardanthé, devenu, au fil des éditions un rendez-vous rare unissant amateurs, passionnés et spécialistes autour d'un même désir de danse. Car c'est bien de cela qu'il s'agit, de désir, et de danse. Si cette année l'histoire est cruelle, n’autorisant les spectateurs qu’à tout juste participer aux prémisses – une dizaine de jours – d'un événement dont les promesses, de François Chaignaud en duo avec Marie-Caroline Homnial aux United Cowboys, du Grand Cerf Bleu à Structure-Couple, d'Herman Dephuis et Dalila Khator à Nina Santes et à tous les autres, annonçaient le meilleur. Si longtemps attendu, le festival succombe comme tous les autres au coronavirus, mettant un coup d'arrêt à la planète artistique aussi soudain qu'inédit. Le hasard du calendrier plaçant « Le Grand sommeil » en début de programmation remet le spectacle au centre du festival. Il permet de revenir à rebours sur une proposition théâtrale qui me laissa à l'époque sans voix, éberlué littéralement par Helena de Laurens, danseuse, comédienne, co-chorégraphe et immense révélation d'un spectacle qui ne pouvait être joué que par elle, tant il lui colle à la peau, écrit au millimètre près ; et surtout, par les talents fous d'une autrice, metteuse en scène, performeuse, comédienne, Marion Siefert, qui depuis son premier opus, « Deux ou trois choses que je sais de vous » dont elle était aussi l'interprète, fait partie de ces gens, rares, qui sur une scène encore (un peu) écrasée par le poids de son illustre passé, toujours (un peu) héritière de Molière et de la Comédie-Française, poussent les murs, travaillent dans les marges, là où les frontières sont mouvantes, déplacent des montagnes. C’est à Berlin, en découvrant des collectifs comme She She Pop et Forced Entertainement, que « j’ai compris que le théâtre était un cadre qui pouvait me permettre de dire, de faire et d’expérimenter certaines choses[1] ».

« J’ai demandé à l’autre d’être moi »

"Le grand sommeil" conçu, écrit et mis en scène par Marion Siéfert, chorégraphie d'Helena de Laurens et Marion Siéfert. Spectacle créé le 14 février 2018 à La Commune - CND d'Aubervilliers © Mathieu Bareyre "Le grand sommeil" conçu, écrit et mis en scène par Marion Siéfert, chorégraphie d'Helena de Laurens et Marion Siéfert. Spectacle créé le 14 février 2018 à La Commune - CND d'Aubervilliers © Mathieu Bareyre
Cette fois-ci Helena de Laurens arrive de l'extérieur – le Théâtre de Vanves possède une porte latérale qui permet d’entrer directement sur la scène – divinement auréolée d'un nuage de fumée qui donne un peu de mystère, voire juste ce qu’il faut de tension, une légère menace, à l'expression à la fois fière et prête à en découdre qu'elle arbore. « J’ai demandé à l’autre d’être moi ». C’est par ces mots, rapidement prononcés tel un nouveau postulat de départ, que le constat d’échec de la pièce initialement imaginée par Marion Siéfert se meut en une proposition nouvelle. Du projet théâtral d'origine qui devait réunir Helena de Laurens et Jeanne, une jeune danseuse de onze ans, va s’ébaucher un seule-en-scène après le retrait de l’adolescente. L’insistance de ses parents, effrayés par la lourdeur des procédures médicales et administratives après quelques mois de répétitions, aura raison de l’art. On se gardera bien de démêler le vrai du faux, la part de vécu dans l’imaginaire du récit. Toujours est-il que le rendez-vous hebdomadaire chez le « médecin des enfants du spectacle », c’est à dire le psychiatre, obligatoire pour tout mineur faisant de la scène ou du cinéma, a fini par rattraper, et même prendre le dessus, sur les ambitions de la jeune fille. Le duo attendu va se réduire à un solo dans lequel l’adresse au public devient la règle. L’autrice fait cohabiter un texte  -  écrit à partir du langage quotidien de Jeanne - et une chorégraphie – pour tout ce qui n’est pas dit par les mots. Deux partitions paritaires, côte à côte, complémentaires. Helena de Laurens incarnera les deux personnages en les fusionnant. « Elle n’est ni une adulte, ni une enfant, mais un être hybride qui rassemble deux personnes en une seule et même figure. Un être hybride qui porte la mémoire de son ancien partenaire, lui prête sa voix et son corps[2] » indique l’autrice. Très vite l’une – Jeanne - prend inexorablement l’ascendant sur l’autre. De ce spectacle qui n’aura finalement pas lieu naît un second dans lequel Siéfert interroge l'enfance, à travers la parole d’une jeune adolescente enfermée dans un corps trop grand, un corps d’adulte qui aurait poussé trop vite. Les mots de Jeanne, son raisonnement, questionnent la violence du monde des adultes qui s’incarne ici dans l’interdiction qui lui est faite de monter sur scène, en même temps qu'il interroge le rôle possible joué par la création artistique dans la manière dont on se construit. Par extension, Marion Siéfert compose une étude corporelle de l’adieu à l’enfance dans les gestes maladroits qu’esquissent les membres tordus d’un corps qui échappe aux jeunes gens d’un âge supposé ingrat. Elle donne à voir, sans ménagement, ce que la jeunesse a de délicieusement monstrueux, la perversité du franc-parler, la savoureuse impertinence. L’effrontée n’a peur de rien et surtout pas des adultes : « quand t’es adulte, tu te rapproches de la mort » affirme-t-elle sans coup férir. « J’ai demandé à l’autre d’être moi. Helena a accepté et me voilà ! »

L’enfance envisagé du point de vue du corps adulte

Le « grand sommeil » est une pièce éminemment transgressive. « Nous sommes deux voleuses de rêves » prévient Jeanne, rappelant alors l’origine de la pièce. Ce qu’il reste de celle qui n’aura pas lieu. Il suffit de regarder intensément le public pour voler les rêves des spectateurs, cependant qu’elle garde Helena à bonne distance, sorte de Mary Poppins ou bien de baby-sitter. Helena est une adulte, en aucun cas elle ne peut comprendre, accepter, ne serait-ce qu’entrevoir comme elle le perçoit son monde d’enfant déjà adolescente. Ainsi, aucun adulte ne semble trouver grâce à ses yeux, surtout pas son père qui laisse des messages gênés, beaucoup trop longs sur le répondeur de Marion, dont hélas elle confie avoir hérité des mauvais côtés, tout particulièrement, de la peur, ce sentiment qui la hante et que les adultes rapprochent de la mort : « Etre adulte, c’est être vieux » affirme-t-elle et d’égrainer la litanie de ses frayeurs « J’ai très peur des gros yeux. J’ai peur des têtes qui apparaissent de derrière les murs. J’ai peur des têtes qui apparaissent d’entre les jambes. J’ai peur des peurs qui apparaissent de derrière les têtes. J’ai peur des masques et des visages, des grimaces qui sortent de l’ordinaire. (…) » et ainsi de suite : « parfois je me fais peur. » précise-t-elle à voix basse. La sexualité est partout présente dans les pauses lascives, dans les attitudes charnelles de cette Lolita à la souplesse très prononcée, jouant par exemple avec le sac plastique dont, assise dessus, elle tire délicatement sur le fil qui évoque immédiatement celui d’un tampon, à l’âge où l’on découvre son corps, ses premières règles. L’enfance n’est pas exsangue de sexualité. Le corps d’Helena de Laurens en autorise une expression franche, ce qui n’aurait pas été possible avec la présence réelle de la préadolescente. Si Jeanne est désormais presque seule sur scène, Helena n’a jamais été aussi présente, troublante enveloppe corporelle, tout à la fois formidable et monstrueuse, le temps que dure la représentation. Jeanne se moque d’elle, lui trouve des faux airs du Joker, se met soudain à éclater d’un rire démoniaque. La petite femme effraie. Enfant grande, elle se meut en femme statue. En prenant son indépendance vis-à-vis des adultes, elle devient une magicienne, une sorcière. Le rire s’estompe alors, lorsqu’on est traversé par la pensée de ces enfants stars, de Britney Spears à Michael Jackson, pauvres Bambis sacrifiés sur l’autel de la gloire. On se souvient de Bette Davis, vieille « enfant star » à l’effrayant visage de porcelaine dans le film « Qui a tué Baby Jane ? » Mais Jeanne refuse de se plier à ce que les grandes personnes attendent d’elle, s’interdit d’être ce jouet conforme aux aspirations d’adultes qui ont semble-t-il oublié leur part d’enfance, l’ont enfoui en même temps que ce sentiment de peur et dégout il y a bien longtemps. Cette « enfant grande » née de la fusion des corps de la danseuse Helena de Laurens et de son éphémère partenaire, provoque le trouble. Ce corps d’adulte raconte physiquement l’histoire d’une très jeune fille, le rapport qu’elle entretient avec sa famille, avec l’État, avec son corps, bouscule nos certitudes, nous oblige à repenser notre rapport à la norme.

"Le grand sommeil" conçu, écrit et mis en scène par Marion Siéfert, chorégraphie d'Helena de Laurens et Marion Siéfert. Spectacle créé le 14 février 2018 à La Commune - CND d'Aubervilliers © Mathieu Bareyre "Le grand sommeil" conçu, écrit et mis en scène par Marion Siéfert, chorégraphie d'Helena de Laurens et Marion Siéfert. Spectacle créé le 14 février 2018 à La Commune - CND d'Aubervilliers © Mathieu Bareyre

La question du double, de l’autre que l’on abrite dans sa chair, qui prend forme au plus profond de notre intimité, interroge aussi les notions de transformation, de personnalités plurielles, jusqu’au jeu même du comédien. Dès le départ, Marion Siéfert évoque une complicité entre les deux personnages telle qu’elle pourrait les confondre en un seul : « Dans Le Grand Sommeil, Helena et Jeanne devaient bien au contraire être partners in crime, tout autant complices que les deux pôles d’une seule et même individualité – l’une pouvant tout à fait être le fruit de l’imagination de l’autre[3] ». Il ne s’agit pas ici de dresser un portrait psychologique mais bien de révéler les identités multiples. L’invention du solo après l’abandon de Jeanne doit aussi rendre compte le plus fidèlement de ce que monter une pièce avec un enfant, aujourd’hui, en France, veut dire, afin de mieux partager avec le public les états traversés.

« Je suis une enfant grande » hurle-t-elle maintenant, « Je refuse d’apprendre des choses que je ne sais pas » avant de lancer aux spectateurs « malgré nous, on finit par vous ressembler ». A partir du corps d’adulte d’Helena de Laurens, Marion Siefert donne à voir l’enfance d’un point de vue qui lui est inconnu. « Je suis restée fidele au rapport au langage de Jeanne, fait de digressions, de sauts illogiques, de brutales ruptures, d’explosions d’énergie et d’imitations des personnes qui peuplent son quotidien[4] ». Cette approche documentaire permet d’interroger la part sombre de l’enfance, tout en tentant de restituer une parole honnie, que chacun exprime, connaît, dont chacun sait ce qu’elle dit, ce qu’elle signifie mais que personne n’écoute vraiment, qu’aucun ne rend audible en la donnant à entendre. Comment écoute-t-on, regarde-t-on, appréhende-t-on les enfants ? C’est en substance la question que pose la pièce. Fruit d’un spectacle qui n’a pas eu lieu, « Le grand sommeil » suit les élucubrations d’une jeune fille qui, par dérives successives, devient tour à tour insolente, obscène, monstrueuse, sans concession. Le grand sommeil, c’est celui de cette enfant devenue adolescente, de ses rêves et de ses cauchemars. C’est celui de cet être hybride, pas tout à fait grande, plus totalement enfant, née d’une absence qui appellera une fusion. Etrange omniprésence d’une gamine manquante. Celle qui affirmait en derniers mots : « J’abandonne le projet », est là, sans être là. Si la société n’est pas prête à écouter ses enfants, elle est assurément déstabilisée par ce corps d’adulte qui se dédouble pour incarner cette fillette de onze ans. Petit à petit, Marion Siéfert construit une œuvre singulière mélange hétérodoxe de danse, théâtre et performance. Pour elle, « le cœur de la représentation théâtrale et chorégraphique repose sur la relation qui s’instaure entre la scène et la salle[5] », redéfinissant par l’intime la place - de pouvoir -du spectateur. Si Helena de Laurens, époustouflante interprète, incarne magistralement cette étrange Lolita, Marion Siéfert elle, est assurément grande.

[1] « Entretien avec Marion Siéfert » par Wilson Le Personnic, Maculture.fr, 23 juillet 2017, http://www.maculture.fr/entretiens/marion-siefert/ Consulté le 11 avril 2020.

[2] Marion Siéfert, « Genèse : un processus de création documentaire », dossier de presse, Le grand sommeil, La Commune CDN d’Aubervilliers, février 2018.

[3] Ibid.

[4] Ibid.

[5] « Entretien avec Marion Siéfert » par Wilson Le Personnic, Maculture.fr, 23 juillet 2017, http://www.maculture.fr/entretiens/marion-siefert/ Consulté le 11 avril 2020.

Le grand sommeil / The big sleep de Marion Siéfert, 14 novembre 2017. © Marion Siéfert

« Le grand sommeil » conception, texte et mise en scène de Marion Siéfert; Chorégraphie Helena de Laurens et Marion Siéfert. Spectacle créé le 14 février 2018 à La Commune - CDN d'Aubervilliers de sa création; Vus à La Commune - CDN d'Aubervilliers au printemps 2019 et au Théâtre de Vanves, dans le cadre du 22ème festival Ardanthé, le 3 mars 2020.

Théâtre de Vanves, le 3 mars 2020 (dans le cadre du 22ème festival Ardanthé)
12, rue Sadi Carnot 92 170 Vanves

Théâtre Nouvelle Génération, CDN de Lyon du 9 au 10 avril 2020 (annulé)
23, rue de Bourgogne 69 009 Lyon

Théâtre de Brétigny, Brétigny-sur-Orge, 5 mai 2020 

Théâtre de Châtillon Châtillon et Fontenay-aux-Roses, 15 mai 2020 

 

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