« La plasticité est l’une des qualités de la peau, celle d’être à la fois souple, flexible, et en même temps très résistante. La peau est ce qui se présente au monde, dans sa fragilité et sa fermeté. Parfois s’expose. Elle est une ligne de partage qui sépare le corps du monde, le dedans et le dehors. La plasticité traverse toute mon expérience de Baltimore, et ma rencontre avec les vogueurs, performeurs transgenres des ghettos noirs de la ville[1] ».
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Frédéric Nauczyciel occupe, depuis de nombreuses années, une place singulière et reconnaissable dans le champ des arts contemporains, celle d’un passeur d’images et de mouvements, un artisan du geste filmique et chorégraphique, un chercheur de formes dans lesquelles se rencontrent la mémoire, le corps et l’espace. Ce texte veut prendre le temps de nommer, rassembler et célébrer l’œuvre, l’influence et la présence singulière d’un artiste dont le parcours interroge sans relâche les frontières entre performance, cinéma, installation et écriture. Né en 1968 à Paris, Frédéric Nauczyciel a traversé les continents et les disciplines avec une curiosité insatiable, influencé par la photographie américaine, la danse contemporaine, le cinéma et les scènes underground des communautés queer. Sa découverte des vogueurs de Baltimore en 2011, puis de Paris, a marqué un tournant décisif dans sa pratique, le propulsant au rang des explorateurs visuels des identités fluides et des espaces liminaux. Tout à la fois photographe, cinéaste, performeur, Frédéric Nauczyciel était aussi et surtout ce témoin privilégié des feux-follets urbains, ces lucioles de Baltimore qu’il a su si poétiquement saisir.
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L’artiste semble avoir été marqué par le déplacement et la quête d’identité dès son enfance. Né à Paris dans une famille aux racines modestes, il grandit dans un environnement où l’art n’est pas une évidence, mais une conquête personnelle. Ses premières années sont baignées dans la culture française des années soixante-dix et quatre-vingt, une période de bouillonnement intellectuel et artistique post-soixante-huit. Diplômé d’un magistère de finance, il choisit d’accompagner des artistes, devenant alors administrateur du chorégraphe américain postmoderne Andy De Groat (1947-2019). En 1997, Frédéric Nauczyciel prend conscience de la force de la photographie à travers l’usage d’un Polaroïd. Il va en faire sa pratique après avoir visité l’exposition monographique de Philip-Lorca DiCorcia[2] à Paris en 2004, découvrant les portraits aux couleurs envoûtantes, fruits d’un savant mélange de hasard et de mise en scène. Son approche est marquée par la peinture et influencé par la photographie américaine qui interroge le réel et les modes de représentation, plus particulièrement par les maîtres de la photographie documentaire avec qui il partage cette capacité à saisir l’empathie dans la marginalité. Il s’imprègne également du cinéma qui a marqué son adolescence, celui de John Cassavetes notamment, et de la danse de Merce Cunningham. Ces références nourrissent une pratique hybride où l’image n’est jamais statique, mais toujours en dialogue avec le mouvement et le corps. Il continue de forger son regard au cours de ses voyages aux États-Unis. Lors de la réalisation d’une première image rejouée instantanément à New York dans un café de Little Italy, il renoue avec ses thèmes de prédilection et l’expérience collective du Polaroïd, tout en affirmant une esthétique cinématographique.
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Théâtre de l’intimité
Œuvre photographique de jeunesse, « Sans titre (Boîte à prière, Istanbul, novembre 2005) » donne à voir un jeune homme en habits religieux concentré sur la lecture d’un texte sacré à l’intérieur d’une boîte à prières vitrée. L’éclairage artificiel très fort, provenant d’une lumière néon blanche au-dessus de lui, sculpte dramatiquement l’image, faisant ressortir la robe du sujet et créant une atmosphère presque surnaturelle. Pendant qu’il lit, une touriste intriguée observe discrètement son livre. Nauczyciel confie avoir été particulièrement attiré par cet éclairage extrême importé d’Occident dans les années soixante-dix puis adopté dans les pays chauds et humides pour ses avantages économiques. La photographie interroge le regard occidental sur les pratiques religieuses et l’usage de la lumière artificielle comme élément dramatique et significatif dans la représentation de ce rituel. Frédéric Nauczyciel s’intéresse à des personnes et communautés proches mais souvent invisibles ou difficiles d’accès, à l’image des voisins, des membres de famille, des commerçants... En travaillant sur ses sujets pour créer des photographies, des films et des performances, il dépasse le simple portrait identitaire pour générer des connexions intimes entre le modèle et le regardeur.
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Entre 2007 et 2010, le Festival d’Avignon, en partenariat avec le Centre national des arts plastiques (Cnap), a invité un photographe à poser son regard sur l’édition en cours. Frédéric Nauczyciel a été le premier à inaugurer cette « résidence » avignonnaise autour de la thématique du public. Il réalise une série de grands formats en noir et blanc intitulée « Public (Ceux qui nous regardent) » (2007), captant la présence des spectateurs et le temps de la représentation. C’est cet ensemble que François Hébel, l’emblématique directeur des Rencontres photographiques d’Arles (1985-1987, puis 2001-2014) choisit de présenter, avec la série « Melting Point – Avignon » (2010) de Stéphane Couturier sur l’architecture et la scénographie au Festival d’Avignon, au Cloître Saint-Trophime lors de l’édition 2013 des Rencontres.
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En 2007-2008, Frédéric Nauczyciel est lauréat d’une Carte Jeune Génération Culturesfrance et d’une résidence à l’Institut français de Barcelone pour la série « Demeure intime », réalisée entre 2005 et 2008 lors de résidences et immersions en France, Suède (Stockholm) et Espagne (Barcelone). Pour cette fiction anthropologique tenant à la fois de l’invitation et de l’injonction, Nauczyciel pratiquait de courtes « immersions » d’environ trente-six heures et n’excédant pas plus de deux jours, au sein de familles rencontrées. Il repérait une scène intime puis demandait aux protagonistes de la rejouer devant l’appareil photo, dans une démarche à mi-chemin entre documentaire et mise en scène théâtrale. La série interroge l’intimité familiale, le non-dit et la part d’étrangeté dans le quotidien. S’il se réfère à Jeff Wall, sa manière de donner à ses photographies le naturel des prises de vue sur le vif, en rééclairant discrètement son sujet, le rapproche de Lorca DiCorcia. Les images oscillent entre familiarité et étrangeté. La reconstitution renforce la charge dramatique et transforme les personnages en figures universelles. Les photographies de Frédéric Nauczyciel nous parlent de nous-même. « Ces images évoquent d’abord la demeure intime que chacun porte en soi, ce territoire familial défini par la chaleur spécifique de ceux qui s’y côtoient, tels des corps magnétiques produisant leur propre énergie, une énergie que celui qui n’appartient pas à ce territoire ne peut pas engendrer, et encore moins comprendre[3] » écrit l’anthropologue Éric Chauvier, avant de préciser : « Les photographies de famille de Frédéric Nauczyciel excèdent effectivement les stéréotypes du vivre-ensemble pour nous ramener dans les coulisses en clair-obscur de la vie familiale. Si la famille semble à la fois omniprésente et décalée c’est parce que le spectateur n’a pas l’impression de voir véritablement une scène, mais sa fabrication : les consignes données aux protagonistes, leurs prérogatives en matière de pose, leur capacité à s’imprégner de leur rôle, leur capacité à jouer juste et, enfin, leur aptitude à tolérer l’idée que leur présence repose effectivement sur une mise en scène[4] ». La série est souvent accompagnée d’un texte ou d’une fiction anthropologique. Elle a été exposée dans plusieurs lieux dont Fotografins Hus à Stockholm en 2008, et le Palau de la Virreina à Barcelone, l’année suivante.
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En résidence en 2010 au Centre d’art et de photographie de Lectoure, dans le Gers, Frédéric Nauczyciel réalise des portraits liés à des rencontres d’hommes et de femmes engagés. La série « Le temps Devant »explore la vie rurale au XXIème siècle, qu’il représente dans une sorte d’utopie. Bien que les images ne soient pas tout à fait de style documentaire, elles ne relèvent pas non plus de la fiction. Pris entre deux mondes, photographe et sujet sont plongés dans un espace-temps indéfini. La série sera présentée dans l’exposition « La vie rurale 2011[5] » qui inaugure les nouveaux locaux du Centre d’art et de photographie de Lectoure, et est acquise la même année par le Cnap. En 2012, elle est présentée au musée de la Chasse et de la nature à Paris dans le cadre du mois de la photo, ainsi qu’à la Honfleur Gallery à Washington DC, première exposition personnelle de l’artiste aux États-Unis.
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En 2011, à la faveur d’une bourse de recherche, il part à Baltimore, dans l’état du Maryland aux Etats-Unis, sur les traces du personnage d’Omar de la série « The Wire[6] », qui l’a inspiré dans sa réflexion sur les pratiques urbaines et la dissimulation politique. « J’avais l’intuition en regardant The Wire que Baltimore agissait comme une métaphore des enclaves périphériques parisiennes[7] » explique Frédéric Nauczyciel. « En me rendant à Baltimore, je me lance un défi, une commande passée à moi-même : représenter les possibles de la « banlieue » française, lovées dans les replis encore ignorés de son histoire récente, postcoloniale ; créer des images qui troubleraient notre vision européenne de l’urbain par une sorte de torsion de l’intérieur. Cette posture politique de l’anti-visibilité, cette manière organique en perpétuel mouvement d’habiter le monde, m’intéresse artistiquement ». Lors de ce voyage, il rencontre la scène du voguing, cette forme de danse née dans les ballrooms des communautés queer afro-américaines et latines new-yorkaises dès la fin des années soixante-dix. Les vogueurs de Baltimore ont construit une scène ballroom qu’ils préservent de la récupération médiatique qui règne à New York où les vogueurs, victimes de leur succès, assistent impuissants à l’appropriation culturelle de leur mouvement. Fasciné par ces performeurs qui transforment le corps en arme de résistance et en outil de célébration, il entame un projet photographique et filmique intitulé « The Fire Flies ». Il les surprend en voulant les photographier dans leur environnement. « Au début, beaucoup d’entre eux étaient confus quant à la raison pour laquelle je voulais les photographier dans la rue ou dans leur jardin plutôt que dans un environnement plus éloquent. Mais l’histoire que je voulais partager était leur beauté qui se démarque au milieu de la ville[8] » expliquait Frédéric Nauczyciel. Les images qu’il produit alors, des portraits intenses, des corps en suspension, des regards défiants, révèlent une sensibilité rare à la vulnérabilité et à la puissance des identités marginalisées. « Le titre fait à la fois référence aux lucioles que Pier Paulo Pasolini ne se consolait pas de voir disparaître, métaphore des cultures populaires, et au livre de James Baldwin, The Fire, Next Time, qui évoque le terrible ébranlement des fondations de la société blanche américaine face à la légitimation de la présence noire américaine[9] ».
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L’expérience de la performance
Le Studio House of HMU naît de la rencontre de Frédéric Nauczyciel avec des performeurs de la scène voguing de Baltimore. À la suite de la série des portraits photographiques de « The Fire Flies », Nauczyciel abandonne provisoirement la photographie au profit de la vidéo, de la performance et de la collaboration directe avec ces artistes. C’est le point de départ du « laboratoire » House of HMU, accueilli en résidence en 2013 par le Centre Pompidou au sein du Studio 13/16, destiné aux adolescents et jeunes adultes. Depuis lors, il réunit une communauté d’artistes de toutes disciplines, performeurs et curateurs professionnels et non professionnels, entre Paris et Baltimore, dont le travail se situe au croisement de la performance, de la danse et de l’image. Arrivé dans le monde du voguing en outsider, préoccupé par la relation du photographe à ce qu’il photographie, Nauczyciel a appris à son contact que l’image, loin d’être une capture, est collaborative, un échange dans lequel le sujet impose son rythme au regardeur. « Cela m’a permis de faire mon coming out en tant qu’artiste. Je suis passé de photographe à artiste : véritablement, pleinement artiste. Le voguing est synonyme d’empowerment, d’émancipation, où chacun découvre qui il est. Pour moi, c’est un espace de revendication post-racial et post-genre. C’est un monde qu’on invente, où ces questions ne se poseraient plus, où tous les genres et toutes les races possibles se retrouveraient pour lier tous les rapports possibles[10] »expliquait-il quand on lui demandait ce que lui a apporté le voguing. Ces travaux, exposés pour la première fois au MAC VAL en 2012[11], marquent un virage décisif. Nauczyciel n’est plus seulement un observateur, mais un acteur du récit, intégrant la performance dans son processus créatif. Il étend son exploration à la scène parisienne du voguing. Tournant avec son Iphone, Nauczyciel brouille les pistes entre documentaire et fiction, utilisant la vidéo pour capturer des moments d’intimité brute, des danses improvisées dans les rues de la capitale.
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Le Studio HMU accueille le Marching Band Paris Project (MBPP), qui unit deux pratiques culturelles : les Marching band, ces fanfares afro-américaines qui défilent dans les rues, et le voguing. Le résultat est une fanfare transgenre et interdisciplinaire imaginée lors de la résidence 2014-2016 de Frédéric Nauczyciel à la MC 93, la maison de la culture de Seine-Saint-Denis à Bobigny, et créée avec Marquis Revlon, l’un des grands noms du voguing outre-Atlantique, et Sylvain Cartigny, qui dirige alors l’orchestre amateur du Nouveau Théâtre de Montreuil. La fanfare se produit dans les rues, dans les musées, les stades, les théâtres, et même les grands magasins[12]. Nauczyciel voit, dans l’entremêlement de ces deux disciplines, une façon de redonner sa place à la féminité dans un espace public détourné par le masculin. « Je pense que le combat majeur aujourd’hui, en tant que personne, en tant que citoyen et en tant qu’artiste, c’est non pas celui des minorités, mais celui de la majorité : le féminin. C’est-à-dire le rapport d’égalité qu’on peut introduire entre le féminin et le masculin, dans l’espace public comme dans l’espace intime. Si elle peut exister, cette égalité peut contaminer le reste des relations humaines[13] » dit-il.
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Cette « fanfare dansante » mêle pratiques de rue, influences baroques et langages de la danse urbaine, dans une approche hybride entre spectacle, performance et pratique sociale. Nauczyciel travaille la transmission, la formation et la constitution de communautés éphémères. Il est autant question de célébration collective que la création d’images et de situations performatives. Le projet interroge la frontière entre culture savante et populaire, la référence baroque croisant les codes des fanfares et du voguing. Il questionne les identités collectives, et vise à créer des « espaces de célébration » inclusifs. Le son n’est pas ici un simple accompagnement. Il structure le déroulé dramaturgique. La fanfare devient un corps collectif sonore, la polyphonie des timbres créant une texture que la chorégraphie met en espace. Les instruments « populaires » face à des formes héritées telles que la référence baroque ou la fanfare militaire détournée, créent une esthétique du contraste née de cette tension entre familiarité et étrangeté. Les gestes de cette parade marchée sont croisés avec des figures de danse urbaine, du voguing, et des touches de geste théâtral.Chacun porte l’uniforme, mais des uniformes réinterprétés accompagnés d’accessoires outrés, aux couleurs vives. Ces costumes fabriquent une identité reconnaissable et augmentent la performativité. En déambulation dans l’espace public, le Marching band agit comme un « réenchantement » des lieux ordinaires, provoquant de véritables moments de célébration collective. Le projet questionne l’occupation de l’espace public. Il célèbre la diversité et revendique la joie comme forme de résistance culturelle. La captation ne se contente pas d’archiver. Elle recompose la performance et peut la transformer en œuvre autonome, à l’image du « Marching Band Paris Project (film) » (2016) que réalise Frédéric Nauczyciel, un plan séquence de quarante minutes, tourné sur un terrain de football américain à La Courneuve, en Seine-Saint-Denis. Le groupe a performé devant des gradins remplis d’habitants invités à faire les figurants et en présence des Flash de La Courneuve, l’équipe de football américain de la ville. Au printemps 2018, le MBPP est invité à faire l’ouverture de la quatrième édition du festival de performances Do Disturb au Palais de Tokyo à Paris et fait voler en éclat les clichés par son énergie festive. En 2020, sous la houlette du Théâtre national de Bretagne et avec la complicité du du Frac Bretagne à Rennes, est initié le Marching Band Roazhon Project[14]. Au mélange des cultures américaines des fanfares déambulatoires avec la danse baroque française et la culture du voguing, s’ajoute ici la culture bretonne. Il s’agit d’aller plus loin que la simple juxtaposition des danses et des cultures, d’autant que ces communautés variées présentent plusieurs points communs, à commencer par le bal. Frédéric Nauczyciel, en collaboration avec le vogueur américain Marquis Revlon, le directeur musical Sylvain Cartigny et, pour certaines éditions, l’artiste breton Clément Le Goff, imaginent une forme transversale qui transforme les lieux qu’elle traverse.
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Être soi-même et ensemble
En 2017, répondant à l’invitation de Chapelle Vidéo[15], Frédéric Nauczyciel investit la chapelle du musée d’Art et d’Histoire de Saint-Denis avec « La Peau vive », installation qui invite des performers et le public à s’emparer de l’espace muséal, mixant chorégraphies, récits de vie, mises en abime de l’image de soi, à travers un ensemble de films réalisés par l’artiste entre 2012 et 2016, lors de plusieurs voyages à Baltimore. « S’il est au départ une expression de race et de genre, le voguing, dans sa capacité plastique à morpher, à constamment se réactualiser, finit par dépasser la culture noire américaine et la culture homosexuelle. Une ode baroque à la féminité et à la beauté du ghetto[16] » rappelle l’artiste pour l’occasion, faisant sortir les vogueurs d’une scène créée par eux et pour eux, pour leur proposer de réinvestir leur ville et leur image. Invité à l’occasion de la deuxième édition du festival Move au Centre Pompidou en 2018, Frédéric Nauczyciel présente une conférence intitulée « Voguing et corps critique », qui fait le portrait des communautés de vogueurs de Baltimore et de Paris, créant un dialogue transatlantique qui souligne les similitudes et les fractures entre elles.
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Au fil des ans, Nauczyciel multiplie les résidences et les collaborations. De 2018 à 2020, il est artiste associé à la Cité internationale des arts, où il mène un programme fait de rencontres, d’ateliers et de performances, autour de la notion de safe place artistique favorisant la confiance et les identités collectives. Il développe « Fringe Events », une série d’événements performatifs explorant les marges de la ville. Ses photographies témoignent d’une obsession pour les espaces liminaux, qu’il s’agisse des rues de Baltimore, hantées par la pauvreté et la résilience, ou des ballrooms parisiens, refuges de créativité explosive. Pour lui les marges n’étaient pas des territoires à conquérir, mais des interstices à habiter, dans lesquels le corps défiait les normes imposées. Son travail sur « Fire flies », ces lucioles métaphoriques symbolisant les éclats de vie dans l’obscurité urbaine, s’inscrit dans une tradition post-minimaliste, où la fragilité des formes rencontre la force des récits collectifs. L’artiste affirmait que notre capacité à nous projeter dans le monde est ce qui nous rend réels. Il reprenait ainsi la théorie de la performativité du genre[17], développée par la chercheuse poststructuraliste Judith Butler, selon laquelle le geste ne reflète pas l’intériorité mais se forme continuellement à travers la répétition. Il est choisi, mis en œuvre et construit chaque jour par des actions. Ce qui rend le voguing radical, c’est son acceptation de l’idée que chacun de nos contextes implique une représentation de soi, toujours différente et mouvante.
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En 2021, la création française de « Singulis et Simul », pièce chorégraphique et visuelle qui traverse l’histoire de la danse, du baladi égyptien aux bals baroques de la cour, en passant par les bals de voguing et les parades de rue, apparait comme la somme de dix ans de recherches de l’artiste à travers le Studio House of HMU. Le titre reprend la devise latine de la Comédie-Française, « Simul et Singulis », qui peut se traduire par « ensemble et soi-même », en l’inversant cependant pour souligner le renversement des codes sociaux à l’œuvre dans la force contestataire d’un bal de voguing, envisagé ici comme un bal de cour. « L’univers et la culture baroque résonnent avec l’univers du voguing, qui s’organise, comme à la cour du roi, autour de défis au sein d’une même communauté, dans des bals ouverts uniquement aux pairs, destinés à mettre en scène et perpétuer une organisation politique[18] » expliquait-il alors. « La culture baroque et la culture voguing sont le miroir l’une de l’autre dans une inversion des codes du pouvoir. Nous avons travaillé longuement sur le vocabulaire baroque, afin qu’il infuse et soit absorbé dans la gestuelle voguing des performeur·ses ».
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Mais Frédéric Nauczyciel n’était pas qu’un artiste des images. Il était aussi un penseur des corps. Influencé par la théorie queer de Judith Butler et par les écrits de Susan Sontag sur la photographie, il interrogeait constamment la relation entre le sujet et l’objet, le visible et l’invisible. Si tout semble toujours au bord de l’effondrement, tout est pourtant tenu par une solidarité invisible. Il avait fait siens les mots de Georges Didi-Huberman : « Le cours de l’expérience a chuté, mais il ne tient qu’à nous, dans chaque situation particulière, d’élever cette chute à la dignité, à la « beauté nouvelle » d’une chorégraphie, d’une invention de formes[19] ». En avril 2023, il partait en Polynésie française pour une dernière résidence de trois mois. Ses explorations portaient sur la réappropriation culturelle locale, l'authenticité, ainsi que des thèmes comme l'archipel, l'eau, l'entre-deux, le trajet, la nature, la propagation et la greffe, en tant que métaphores de l'identité contemporaine dans un territoire colonisé. Il s'est également intéressé aux danses, à la langue, aux récits, aux représentations de soi via le tatouage et aux questions de genre, dans un esprit de célébration. Nauczyciel n’a jamais cherché la reconnaissance institutionnelle avec avidité. Il préférait les collaborations intimes, les projets in situ qui questionnent les auras imposées aux œuvres. Il gardait une part de mystère, refusant de tout exposer. « Le diktat de la visibilité ne m’intéresse pas. Il ne m’intéresse que dans la mesure où chaque personne a effectivement le choix, la capacité d’agir, d’apparaître ou de disparaître à son envie[20] ». Son corpus, dispersé entre collections privées et publiques, compte des milliers d’images, de films et de performances, un legs qui invite à repenser les marges comme centres de création.
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« Si le voguing retourne par moments dans la clandestinité, il ne cesse d’exister parce que les espaces d’expressions et d’inventions de soi sont une nécessité[21] » disait Frédéric Nauczyciel. Il nous quitte au moment où le monde artistique redécouvre l’urgence des voix queer face aux replis identitaires. Son œuvre, critique et poétique, nous rappelle que l’art n’est pas une conquête, mais une résistance douce, un feu follet dans la nuit. Les corps qu’il a filmé, photographié sont des révoltes en mouvement, des lucioles qui illuminent les ombres de nos sociétés. Puissent-elles continuer à briller, guidant les spectateurs futurs vers les interstices qu’il a si magistralement explorés. « Cette idée qu’on n’est que des passants, qu’on peut faire unité avec nos différences en marchant ensemble, ça résonne très fortement en moi[22] » avait-il déclaré lors de la création du Marching Band Paris Project.
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[1] Frédéric Nauczyciel & Nacira Guénif-Souilamas, « Performer le territoire. Hard Skin (Baltimore) », in Aurore Despré (Ed.), Gestes en éclats – Art, danse et performance, Les Presses du Réel, 2016, pp. 324-336.
[2] Philip Lorca DiCorcia, Centre national de la Photographie Hôtel Salomon de Rothschild, Paris, du 14 janvier au 15 mars 2004.
[3] Éric Chauvier, Demeure intime. À propos des photographies de Frédéric Nauczyciel, texte accompagnant l’exposition organisée dans le cadre des Photofolies 2010, Musée Denys-Puech, Rodez, du 2 octobre 2010 au 23 janvier 2011.
[4] Ibid.
[5] La vie rurale 2011. Raymond Depardon, Frédéric Nauczyciel, Jacques Damez, Centre d’art et de photographie de Lectoure, du 19 janvier au 17 mars 2011, https://centre-photo-lectoure.fr/expositions/la-vie-rurale-2011/
[6] The Wire (Sur écoute en français), est une série télévisée dramatique américaine, créée par David Simon et coécrite avec Ed Burns, diffusée sur HBO du 2 juin 2002 au 9 mars 2008. Elle s’étend sur cinq saisons et soixante épisodes. Saluée pour son aspect quasi documentaire, ses thématiques littéraires, son réalisme et son approche sans manichéisme de la vie urbaine, elle est aujourd’hui considérée comme l’une des meilleures séries télévisées.
[7] Cité dans Pascal Beausse, « Frédéric Nauczyciel, The Fire Flies, Baltimore, 2013 », Cnap, Collection photographie, https://www.cnap.fr/frederic-nauczyciel-«the-fire-flies-baltimore»-2013
[8] Cité dans Kat Herriman, « The Fine Art of Voguing. French artist Frédéric Nauczyciel turns his lens on the ultimate posers », W Magazine, 4 avril 2014.
[9] Frédéric Nauczyciel & Nacira Guénif-Souilamas, op. cit., p. 325.
[10] Anne Crémieux, « La scène voguing parisienne. Entretien avec Vinii Revlon et Frédéric Nauczyciel », Transatlantica [En ligne], 2 | 2023, mis en ligne le 01 novembre 2023, consulté le 25 mai 2025. http://journals.openedition.org/transatlantica/22034
[11] Dans l’exposition collective Situation(s), sous le commissariat de Frank Lamy, MAC VAL Musée d’art contemporain du Val-de-Marne, Vitry-sur-Seine, du 30 juin au 16 septembre 2012.
[12] Guillaume Lasserre, « Le "marching band Paris project", hymne à la joie de Frédéric Nauczyciel », Un certain regard sur la culture/ Le Club de Mediapart, 17 novembre 2017, https://blogs.mediapart.fr/guillaume-lasserre/blog/091117/le-marching-band-paris-project-hymne-la-joie-de-frederic-nauczyciel
[13] Frédéric Nauczyciel, livret de résidence du Marching Band Paris Project, MC 93, 2016.
[14] En raison de la pandémie mondiale de coronavirus, la parade de novembre 2020, programmée dans le cadre du festival TNB, est annulée. Il faudra patienter presque deux ans avant de pouvoir la découvrir pleinement à l’occasion d’un week-end festif organisé les 2 et 3 juillet 2022. https://www.t-n-b.fr/marching-band-roazhon-project
[15] Ancien programme d’art vidéo du Département de Seine-Saint-Denis. Deux fois par an, la chapelle de l’ancien carmel, située au sein du musée d’art et d’histoire de Saint-Denis, accueillait des œuvres vidéo de la Collection départementale d’art contemporain ou de ses invités.
[16] Cité dans la note d’intention de La peau vive, 2017.
[17] Judith Butler, Gender Trouble, Routledge Kegan & Pau, 1990, Trouble dans le genre. Le féminisme et la subversion de l'identité, traduction de Cynthia Kraus, Paris, La Découverte, 2005, 284 p.
[18] Olivia Burton, Renverser les signes du pouvoir. Entretien avec Frédéric Nauczyciel autour de Singulis et Simul, avril 2021.
[19] Georges Didi-Huberman, Survivance des lucioles, Paris, Gallimard, 2009, p. 108.
[20] Rencontre avec Frédéric Nauczyciel, Cité internationale des arts, Paris, 12 mars 2021, https://www.youtube.com/watch?v=cxLDPKTijAc
[21] Olivia Burton, op. cit.
[22] Cité dans Guillaume Lasserre, op. cit.
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