Lettre à Lois Weinberger

L'artiste autrichien Lois Weinberger est décédé à Vienne le 21 avril 2020. Autodidacte, fils de paysans, il a consacré sa vie à la libération des rudérales, développant une nouvelle approche des rapports entre culture et nature pour faire de la société des plantes le miroir de celle des humains. Retour épistolaire sur une oeuvre immense à travers cette lettre de remerciement.

Paris, le 23 avril 2020

 

 Cher Lois Weinberger,

Je vous écris cette lettre alors que je suis encore sous l’émotion de la nouvelle de votre mort. Un choc. Vous aviez soixante-douze ans. Votre présence discrète dans le monde de l’art contemporain est inversement proportionnelle à l’œuvre immense que vous avez construite, que vous nous léguez. Quelle ironie tragique de constater que ce temps d’humanité confinée, assignée à résidence, qui est celui de votre départ [1], sera sans doute aussi celui du retour des mauvaises herbes dans les villes, ces plantes rudérales que, depuis plus de quarante ans, vous avez placé au cœur de votre travail artistique. La société humaine s'incarnait en creux dans celle des plantes, vous militiez pour la libération de ses marges, là où poussent celles envahissantes, à la périphérie, sur les terrains vagues, dans les ruines. Votre lutte pour la libre circulation des mauvaises herbes, éradiquées d'une nature urbaine domestiquée par l'homme, était aussi une mise en abime de l'humanité. « La manière dont une société traite ses plantes est le reflet d'elle-même[2] » disiez-vous très justement. En 1997, pour documenta X, vous aviez choisi d'installer un jardin de mauvaises herbes venues du sud de l'Europe sur une voie ferrée désaffectée de la gare de Cassel, une de ces zones abandonnées que vous affectionniez, ici symbole des flux migratoires contemporains et refuge désormais de ces plantes immigrées, étrangères. De cette intervention artistique presque invisible, vous faisiez une immense oeuvre politique. Vous incarniez cela, cette évidence, faire surgir l'ampleur de l'invisible. Catherine David, commissaire artistique de documenta X, ne s'y était pas trompée en vous invitant à un moment où l'on ne vous voyait plus. L'important succès critique allait relancer votre carrière. Fait rarissime, votre oeuvre jardin était acquise par documenta. La pérennité devenait la métaphore de la régularisation de ces plantes clandestines. Vous aviez imaginé, avec vos « Jardins portables [3]», l'histoire d'une intégration, par l'observation du travail de la nature sur un ensemble de sacs dit « d'immigrés » remplis de terre et laissé au même endroit pendant un temps long. L'apparition de mauvaises herbes semées par les oiseaux ou le vent entrainant la disparition des sacs, induisait un saisissant parallèle avec les flux migratoires de la société humaine.  

Lois Weinberger, What is beyound plants is at One with Them, voie de chemin de fer plantée de plantes indigènes et néophytes, longueur : 100m, documenta X, Cassel, 1997, commissariat : Catherine David © Lois Weinberger Lois Weinberger, What is beyound plants is at One with Them, voie de chemin de fer plantée de plantes indigènes et néophytes, longueur : 100m, documenta X, Cassel, 1997, commissariat : Catherine David © Lois Weinberger

Nous nous sommes rencontrés une fois. C'était à Besançon il y a presque deux ans. Le Frac Franche-Comté organisait une exposition parcourant l’ensemble de votre carrière. Je découvrais la dimension de votre œuvre singulière et poétique, dans laquelle la botanique et l’agriculture servent la réflexion sociale et l’engagement politique. Je me souviens de l’impact émotionnel qu’a eu sur moi la révélation de votre travail, cet état de jubilation devant votre discours plastique simple, limpide, engagé, de la force de résistance qui en émanait, de la possibilité d’un art politique qui s’exprimerait par la poésie et le sensible, aussi modeste que juste. Il est rare, pour ne pas dire unique, d’éprouver une telle certitude devant une œuvre. Surtout, je me souviens de vous, de votre sincérité déconcertante, de votre humilité dans un milieu où l’égo est souvent surdimensionné. J’avais alors écrit ces quelques lignes dans mon cahier :

 « L'homme qui se tient debout doit avoir entre soixante-cinq et soixante-dix ans. Il n'est pas très grand. Il porte une chemise bleue ouverte sur un t-shirt vert. Une paire de lunettes barre son visage. Elle est posée à l'extrémité de son nez, laissant deviner un regard absorbé par la pensée. Il s'exprime en allemand d'une voix douce, égale. L'allure est modeste. S'il se plie de bonne grâce à l'exercice de la visite de presse, son corps exprime, à travers un mélange de timidité et d’ennui, un besoin d’ailleurs devant l'artifice codifié de la rencontre. A la presse, il raconte quarante années de recherches ethno-artistiques qui composent une œuvre sensible dont la force politique sublime le monde. Sa société des mauvaises herbes célèbre les indésirables, les tordues, les anormaux... Son appel en faveur d'une indépendance totale de la nature passe par la fin de sa colonisation par l'homme et dévoile, derrière la métaphore botanique, une inédite pensée queer révolutionnaire. »

Pour être tout à fait juste, je me souviens d'un couple. Face à l'exercice de la visite de presse, Franziska Weinberger exprimait votre pensée. Malgré vos efforts, j'interprétais, dans la façon que vous aviez d'être là sans vraiment l'être, votre goût des choses essentielles : la terre, le faire. Il y avait quelque chose de fort dans votre complémentarité, dans sa bienveillance à votre égard, dans votre ennui si rassurant. Fils de paysans du Haut-Tyrol, vous avez grandi dans la ferme que votre famille occupe depuis six cent ans, d’abord comme métayers, puis comme fermiers. De là vient votre aspiration agricole, votre société des plantes. Ces dernières années, vous vous êtes fait archéologue, fouillant les soubassements de la bâtisse familiale, creusant puis tamisant sa terre pour en extraire l'histoire intime d’un territoire rural qui, tel un modeste affluent de rivière, se jette dans la grande histoire. En 2017, vos « champs de décombres[4] », vestiges de six siècles d’occupation des sols familiaux composés de fragments de vêtements, morceaux de journaux, restes organiques… étaient présentés à Athènes lors de documenta 14. A travers l’excavation, vous révéliez la mémoire des rites disparus.

Lois Weinberger, "Laubreise", container, bois, feuillage, 500 x 400 x 420 cm, tas de plantes en décomposition, compost  350 x 250 x 170 cm, Pavillon autrichien, Biennale de Venise, 2009. © Lois Weinberger / Rubner Haus Lois Weinberger, "Laubreise", container, bois, feuillage, 500 x 400 x 420 cm, tas de plantes en décomposition, compost 350 x 250 x 170 cm, Pavillon autrichien, Biennale de Venise, 2009. © Lois Weinberger / Rubner Haus

Alors que vous étiez l’un des invités du Pavillon autrichien lors de la cinquante-troisième Biennale de Venise, en 2009, vous choisissiez, avec « Laubreise », d'installer un container dans les Giardini à l'intérieur duquel vous invitiez les visiteurs à se confronter physiquement au processus de décomposition d'un tas de végétaux. En les amenant à contempler l'invisible, vous les faisiez basculer dans une autre temporalité, celle lente de la nature. L'artistique devenait existentiel. En France, l'exposition rétrospective que vous a consacré le Musée d’art moderne et contemporain de Saint-Etienne Métropole en 2011, a permis d'affirmer l'importance de votre travail artistique. Votre rencontre avec Maryline Brustolin, directrice de la galerie Salle Principale à Paris, marquait en 2015 le début d'une nouvelle collaboration, la première avec une galerie française. Vous y rejoigniez une fratrie prestigieuse: Gianni Pettena, figure majeure de l’architecture radicale italienne des années soixante-dix, l’architecte Patrick Bouchain, les artistes Dominique Mathieu et Matthieu Saladin, le Hongrois Endre Tot, pionnier du Mail art ou encore le jeune artiste brésilien Icaro Lira, le benjamin. Une famille dans laquelle l’engagement est inscrit dans les gènes. Plusieurs expositions dont deux à Salle Principale, la présentation de l’importante installation « Garden » sur le parvis du Centre Pompidou Metz en 2017, des apparitions dans le parcours « Transhumance » organisé par le Centre international d'art et du paysage de Vassiviere ou encore au Musée d’art contemporain de Rochechouart. L'acquisition de certaines de vos oeuvres par des collections publiques, ont accru votre visibilité. En 2018, sous le titre « L'envers du paysage », le Frac Franche-Comté à Besançon vous consacrait une exposition personnelle qui revisitait quarante ans de création. 

Lois Weinberger, Garden, FIAC Hors les murs 2019, Jardin des Tuileries, commissariat: Maryline Brustolin. © Lois Weinberger / Courtesy Salle Principale Lois Weinberger, Garden, FIAC Hors les murs 2019, Jardin des Tuileries, commissariat: Maryline Brustolin. © Lois Weinberger / Courtesy Salle Principale

Récemment, toujours grâce à votre galeriste, vous disposiez votre « Garden » dans l’allée centrale du Jardin des Tuileries. L’installation, sans nul doute la plus radicale de l’édition 2019 de la FIAC hors-les-murs, assurément la plus habitée, se composait de huit portes en métal galvanisé formant un enclos dans lequel était disposée de la terre qui, abandonnée aux aléas du temps et de la faune, devenait un espace de végétation spontanée. Avec ce jardin clos, vierge de toute intervention humaine, vous interrogiez l’état de la société des hommes et sa relation à la nature. L’œuvre en rappelait une autre, « Wild cube » que vous aviez réalisée en 1991 et réactivée à l’extérieur du Frac Franche-Comté à l’occasion de l’exposition bisontine en 2018. Vous imaginiez une cage en acier pérenne destinée à l’épanouissement d’une végétation sauvage par son enfermement lui garantissant la protection contre toute intrusion humaine. En créant cette impossibilité d’accès, vous renversiez l’idée de la cage comme claustration pour en faire un inattendu espace de liberté. Deux formes parfaites dans lesquelles vous aviez réussi à exclure les hommes, considérés, dans un renversement des rôles, comme les nuisibles de l’espace vital des plantes. Vous aviez réussi à les interdire du jardin à la végétation désormais sauvage. Ainsi, nous, les visiteurs, faisions face à la substantifique moelle d’une œuvre qui se révélait fondamentale. Une rencontre suffisait à comprendre la portée essentielle de votre travail. 

Lois Weinberger, Portable Garden, 1994. Œuvre installée dans la commune de La Villedieu. Collection du Centre national des arts plastiques. © Lois Weinberger / Cnap / Photo : Aurélien Mole Lois Weinberger, Portable Garden, 1994. Œuvre installée dans la commune de La Villedieu. Collection du Centre national des arts plastiques. © Lois Weinberger / Cnap / Photo : Aurélien Mole

De vous, il restera une oeuvre majeure dans laquelle vous vous rappellerez à notre souvenir à travers quelques autoportraits photographiques. Certains s’arrêtent sur votre buste, invitant le regardeur à se focaliser sur un élément extérieur lové dans vos bras ou tenu derrière votre dos, dans vos mains. Ici, vous preniez ainsi soin de la terre, là d’un chat momifié, d’un bouquet de fleurs. Mais c’est le « Green man[5] » qui vient immédiatement à l’esprit lorsque l’on songe à vous, sans nul doute celui qui dit le plus de vous, du moins, ce que l'on s'imagine être vous. Votre visage grimé de vert est vu en gros plan. Un pétale blanc s’accroche à l’extrémité de votre nez. Il émane de ce portrait une certaine mélancolie, un attachement à la terre vers laquelle se penche votre regard. Vous incarnez la figure légendaire de l'homme vert, géant païen apparu en Europe au XIIIème siècle, protecteur de la nature, particulièrement des forêts. Vous aviez fait du personnage votre alter-ego, votre double fictionnel. Il rassemblait toutes vos préoccupations liées à la nature. Un autre laisse deviner votre silhouette dans un champ derrière de hautes herbes sèches. Vous y apparaissez de trois-quart dos, tenant de la main gauche un cageot en bois posé sur votre tête et contenant des plants de végétaux. Vous regardez l'horizon. Il illustre pleinement l'approche singulière que vous aviez des rapports entre culture et nature, que vous tentiez de fusionner.

Lois Weinberger Area external, 1996 Photographie 100 x 70 cm © Lois Weinberger / Galerie Salle Principale Lois Weinberger Area external, 1996 Photographie 100 x 70 cm © Lois Weinberger / Galerie Salle Principale

Vous avez passé votre vie à composer, à travers une pratique protéiforme allant du dessin à l’installation, de la photographie à l’art du jardin, une œuvre unique et subtile dans laquelle la botanique est devenue un outil d’une réflexion sociale, révélant la nécessité de la diversité, faisant de l’altérité votre combat, du monde paysan votre jardin alors que les artistes de votre génération étaient principalement urbains. Pour vous, la vie est éminemment plurielle.  Vous aimiez jouer avec les mots de la langue allemande. Dans « Laubreise » vous usiez du mot « terre » pour « monde ». Ainsi, votre interrogation pratique, comment fabriquer une meilleure terre, devenait un questionnement métaphysique : Comment faire un meilleur monde ? Vous êtes parti sans crier gare, d’un coup, votre cœur a cessé de battre. Votre testament contient vos œuvres, organiques, en évolution permanente, vivantes. En créant, dans cet étonnant paradoxe, des espaces physiques clos pour libérer la société des plantes du contrôle des hommes, vous suscitiez l’espoir de futurs possibles, le ressuscitiez même pour des gens qui, comme moi, voient dans l’actualité du monde dictée par l’irresponsabilité de quelques uns, la destruction de notre futur à tous. Vous étiez dans le faire quand j’attendais le grand soir. Au spectacle d’une révolution qui ne viendra pas, vous avez très tôt privilégié l’érection de la clôture pour garantir des espaces sans hommes, autorisant, par l’affranchissement de toute règle, l’établissement de petites communautés de plantes libres de leurs mouvements, de leur croissance. Il n’y a plus ici de bonnes ou de mauvaises herbes, d’indésirables, de migrantes, d’envahissantes. Au fond, pour libérer la société des plantes du joug des hommes, vous avez démultiplié des petits territoires, des « free zones » dans lesquelles s’épanouissent des communautés rudérales. En nous léguant votre œuvre, vous nous tendez un miroir. La société des hommes se reflète dans celle des plantes. Vos actions artistiques diversifiaient les techniques de résistance dans la lutte pour la libération des rudérales : clôtures, portes, déplacements ou infiltrations. Ces mauvaises herbes que l’homme, dans sa domestication de la nature, a toujours cherché à éradiquer parce jugées non conformes, vous avez choisi dès le départ de les placer au centre de votre œuvre. Vous les regardiez pousser, vous les semiez parfois. Vous avez construit une œuvre à l'encontre de l'idéal anthropocentrique qui condamne aujourd’hui la planète à mort, mais également à l’encontre de l’approche traditionnelle de l’art, par l’élaboration de formes vivantes, clandestines, performatives, pour lesquelles les lieux classiques d’exposition deviennent inutiles. Bien plus qu’un corpus artistique, c’est la proposition d’un monde que contient votre héritage. Envisager l’inutile, reconsidérer l’insignifiant, libérer les marges, affirmer la diversité, résister, lutter, s’engager. Alors que vous entrez dans l’histoire et que l’avenir du monde reste des plus incertains, je tenais à vous faire part de ma tristesse mais aussi et surtout de ma joie d’avoir partagé un moment inoubliable. Car à la découverte de votre œuvre immense s’ajoutait ce jour-là la rencontre d’un homme qui m’a redonné le goût des possibles, l’espérance du futur. Pour cela, vous resterez dans ma mémoire accompagné d’une gratitude infinie.

Merci d’avoir été.

Lois Weinberger, CUT, Université d'Innsbruck 1999, Végétation spontanée, 100m, commissariat : Christoph Bertsch © Lois Weinberger Lois Weinberger, CUT, Université d'Innsbruck 1999, Végétation spontanée, 100m, commissariat : Christoph Bertsch © Lois Weinberger

« UN LIEU /

OU EMERGE LE VIVANT /

VISIBLE PAR DELA

L’ORDONNANCE /

OU L’IMPOSSIBILITE

D’UNE DESTRUCTION /

TOUJOURS TIRE

DE SON CONTRAIRE /

DES EFFETS PREVISIBLES

DU NON STERILE /

L’AUDACE D’UN FUTUR

OU FLEURIR »

(Lois Weinberger, 1996.)

[1] Je fait ici référence à ce moment étrange que nous vivons. Ce temps de confinement des populations dû à la pandémie mondiale de coronavirus, qui suspend l'activité humaine, la met entre parenthèse. Le décès de Lois Weinberger n'est pas lié à l'épidémie.

[2] Bergit Arrends, Jessica Ullrich, Lois Weinberger, « Lois Weinberger : Green Man » (entretien), ANTENNAE - The Journal of Nature in Visual Culture, N° 18, 2011.

[3] L'oeuvre, acquise par le Centre national des arts plastiques, est actuellement visible à Piacé-le-Radieu dans la Sarthe.

[4] Traduction de "Debris field" (2010-16), titre de l'oeuvre présentée au Musée national d'art contemporain d'Athènes lors de documenta14.

[5] L'oeuvre photographique est sans nul doute l'autoportrait le plus connu de Lois Weinberger. Il sert de couverture au catalogue de l'exposition « Lois Weinberger. The green man » première rétrospective de l'artiste en France, au  Musée d'art moderne et contemporain de Saint-Etienne Métropole. Il était récemment montré au FRAC Nouvelle Aquitaine – qui a acquis une version de l’œuvre en 2017 – dans l’exposition « Narcisse ou la floraison des mondes »

Lois Weinberger, Green Man, 2004, collection Frac Nouvelle-Aquitaine MÉCA © Lois Wineberger, photo Paris Tsitsos, courtesy Salle Principale Lois Weinberger, Green Man, 2004, collection Frac Nouvelle-Aquitaine MÉCA © Lois Wineberger, photo Paris Tsitsos, courtesy Salle Principale



 

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