« La jeunesse, elle, ne sait pas faire semblant. Elle doute à voix haute. Ici, elle lève le poing, dessine, proteste, s’agrippe, s’étreint, détruit, crée, explose de joie ou ploie sous la mélancolie. Elle existe sans s’excuser. Et partout dans le monde, cette impertinence se fracasse contre les attentes des générations précédentes et révolte bon nombre de commentateur·trice·x·s qui semblent ulcéré·e x·s par son audace. Alors que la Gen Z essaie simplement d’être et, éventuellement, d’obtenir un peu de considération[1] »..
Agrandissement : Illustration 1
À Lausanne, Photo Élysée convie à une plongée dans l’univers foisonnant de « Gen Z. Un nouveau regard », exposition collective ambitieuse qui réunit les travaux de soixante-six photographes issus principalement de la génération Z, ces natifs du milieu des années 1990 au début des années 2010, marqués par l’omniprésence du numérique et les crises multiples qui secouent notre époque. Le dessein de l’exposition est clair et percutant : offrir une plateforme à une génération d’artistes dont le regard est marqué par les mutations sociales, culturelles, et technologiques profondes qui redessinent aujourd’hui notre rapport au monde, à soi et aux autres. La proposition ne se contente pas d’aligner des images puissantes. Elle orchestre une immersion dans l’être d’une génération bâtie sur l’expérimentation formelle, la quête identitaire et l’intersectionnalité, illustrant comment les identités liées à la race, au genre, à la sexualité ou à la classe sociale s'entrelacent pour façonner les expériences vécues par cette génération.
Agrandissement : Illustration 2
Agrandissement : Illustration 3
Agrandissement : Illustration 4
« Gen Z. Un nouveau regard » s’inscrit dans les pas de reGeneration, manifestation phare de l’institution vaudoise, qui met en lumière, tous les cinq ans, les artistes mondiaux en début de carrière[2]. Créée en 2005[3] par le directeur d’alors, William A. Ewing, pour célébrer les vingt ans du musée, reGeneration sollicitait initialement les écoles de photographie afin de sélectionner cinquante photographes fraîchement diplômés. Elle s’apparentait alors à un véritable laboratoire de création. Élargie aux écoles d’art en 2015, la sélection englobe alors toutes les formes d’expression photographique. Au cœur de la démarche curatoriale de l’actuelle édition, on retrouve l’exploration intense des notions de genre, de sexualité, et du corps, sujets d’une réappropriation radicale et plurielle. Ces artistes de la Gen Z n’appréhendent plus l’image comme un simple regard posé, mais comme un acte politique et personnel, un moyen d’auto-détermination dans un monde qui lutte avec ses propres normes et exclusions. L’impact est double, à la fois intime et collectivement revendicatif. Ce dialogue entre le personnel et le politique rappelle certaines démarches du féminisme visuel[4] des années soixante-dix, mais ici revisitées avec la force des réseaux sociaux et d’une présence globale instantanée. La photographie devient alors un langage guerrier, un manifeste contre les carcans et pour la diversité des vécus. La sélection, exigeante et internationale, présente un éventail dense dans lequel cohabitent portraits, autoportraits, images numériques et expérimentations plastiques. La scénographie, pensée pour renforcer la vibration émotionnelle, joue habilement sur des contrastes d’échelles et de formats. Les œuvres grand format côtoient des dispositifs plus intimes, invitant le visiteur à une promenade qui oscille entre intensité et réflexion silencieuse.
Agrandissement : Illustration 5
Agrandissement : Illustration 6
Agrandissement : Illustration 7
Loin des clichés stéréotypés qui collent à la peau de cette génération, tels que les selfies narcissiques et les filtres Instagram, l’exposition révèle une profondeur inattendue, dans laquelle la photographie devient un outil de dissection sociale et intime. Structurée en quatre sections thématiques : Cartographie d’une appartenance, Réalités mouvantes, Au-délà du miroir et Multiplier le regard, elle explore comment ces jeunes artistes, souvent autodidactes ou formés dans l’urgence du digital, réinventent le médium pour capter les fractures du contemporain. On y décèle une influence palpable des théories post-coloniales et queer, avec des récits qui transcendent les frontières géographiques pour interroger l’héritage des crises climatiques, migratoires et identitaires, à l’image de la série « Noyan » (2015-2022) du photographe suisse Noah Noyan Wenzinger, dans laquelle des portraits intimes capturent les transitions identitaires dans un flux narratif fluide, mêlant vulnérabilité et résilience, la série au ton intime, parfois brut, documentant l’entrée dans l’âge adulte d’un jeune homme à travers des instantanés de la vie quotidienne donnant à voir amis proches, scènes de nuit, concerts, vacances... Ou encore, l’œuvre « Das Badezimmer » (2021) extraite de la série « Unsere Puppenstube (Notre maison de poupée) » dans laquelle l’artiste germano-américaine Francesca Hummler réfléchit à la complexité de l’identité et du sentiment d’appartenance chez les personnes dont l’histoire est multiple. Elle met en scène sa sœur adoptive dans la maison de poupée de leur famille, comme symbole de la légitimité de sa place au sein de la mémoire familiale. Ce qui frappe d’emblée, c’est la brutalité poétique avec laquelle ces photographes malmènent l’ordinaire : des images engagées qui flirtent avec le documentaire, mais s’en échappent par des mises en scène hybrides, mêlant réalité augmentée et fiction introspective.
Agrandissement : Illustration 8
Agrandissement : Illustration 9
Agrandissement : Illustration 10
Isabella Madrid revisite les pin-up dans une série où elle pose en bikini, le corps cambré et le visage peint en doré, subvertissant les canons de la beauté hégémonique avec une ironie mordante qui évoque les critiques féministes de Cindy Sherman, tout en intégrant des éléments de performance queer pour dénoncer les stéréotypes genrés imposés aux corps latinos. De même, Gabriela Marciniak flotte « entre deux eaux » dans ses compositions aquatiques, où des figures immergées symbolisent les limbes identitaires des migrations forcées, capturant l’ambiguïté d’un monde postpandémique avec une lumière diffuse qui rappelle les explorations sous-marines de Rinko Kawauchi, mais ancrées dans une urgence écologique palpable. Tianyu Wang, avec le projet photographique et performatif « Hiding and seeking », interroge la violence domestique et les dynamiques de pouvoir patriarcales à l’intérieur du foyer. Wang utilise postures corporelles, gestes et objets ménagers comme dispositifs visuels. En dissimulant souvent les visages et en multipliant les corps, la photographe rend perceptible une violence invisible, collective et intime. Ces travaux ne se contentent pas de documenter ; ils performent, ils interrogent le regard du spectateur, l’invitant à une introspection sur sa propre position dans le flux incessant des images numériques. Ici, la photographie n’est plus un simple enregistrement, mais un acte de résistance, un langage bilingue – visuel et conceptuel – qui fait écho aux réflexions de Susan Sontag sur la douleur des autres[5], tout en les actualisant à l’ère des algorithmes.
Agrandissement : Illustration 11
Agrandissement : Illustration 12
Agrandissement : Illustration 13
Ce qui fait la singularité de l’exposition, c’est sa capacité à dialoguer avec l’histoire de la photographie tout en la bousculant. Le médium est à la fois respecté et détourné, par l’usage décomplexé des retouches, montages, et autres techniques numériques, témoignant d’une époque où l’image n’est plus simplement capturée mais entièrement recomposée. Avec « Gen Z. Un nouveau regard », Photo Elysée réussit une lecture contemporaine et richement nuancée des artistes de cette génération à l’échelle planétaire, en soulignant leurs forces, leurs doutes, et leur créativité sans limite. Elle s’impose comme une invitation à revisiter la photographie moderne, à la croisée des identités mouvantes et des réflexions sociétales aiguës. Le spectateur averti peut cependant regretter un léger manque d’apaisement dans la déambulation, où l’excès parfois submerge la clarté de certaines propositions. Mais si l’on prend le temps d’écouter, cette déferlante visuelle raconte une histoire majeure, celle d’une jeunesse plurielle, en quête de sens, et qui réinvente à chaque cliché le rapport au visible. Les enjeux sociaux débordent, que ce soit à travers la représentation des troubles identitaires, les questions environnementales, ou les angoisses contemporaines, chaque œuvre est le fragment d’un tableau plus large de la jeunesse mondiale. Il y a une urgence palpable dans ces images, comme si elles voulaient à la fois hurler et comprendre, témoignant d’un malaise mais aussi d’un espoir collectif.
En déployant un panorama global, invitant des voix du monde entier à questionner les notions d’appartenance, de corps, d’identité et de représentation dans un monde en perpétuelle mutation, « Gen Z. Un nouveau regard » réussit une lecture contemporaine et richement nuancée des artistes de cette génération, en soulignant leurs forces, leurs doutes, et leur créativité sans limite.
Agrandissement : Illustration 14
[1] Salomé Saqué, « Trouver sa place », in Nathalie Herschdorfer (dir.), Gen Z. Un nouveau regard, catalogue de l’exposition éponyme, Photo Élysée, Lausanne, du 19 septembre 2025 azu 1er février 2026, Éditions Textuel, 2025, p. 7.
[2] Guillaume Lasserre, « Penser les futurs photographiques », Un certain regard sur la culture/ Le Club de Mediapart, 2 août 2020, https://blogs.mediapart.fr/guillaume-lasserre/blog/020820/penser-les-futurs-photographiques
[3] ReGeneration : 50 photographes de demain, Photo Élysée, Lausanne, du 23 juin au 23 octobre 2005. Voir Nathalie Herschdorfer, « Les corps mouvants de la Gen. Z. Regards croisés, récits pluriels », in Nathalie Herschdorfer (dir.), Gen Z. Un nouveau regard, catalogue de l’exposition éponyme, Photo Élysée, Lausanne, du 19 septembre 2025 au 1er février 2026, Éditions Textuel, 2025, p. 249-251.
[4] Tel que défini par Angèle Ferrere et Véra Léon, c’est-à-dire « comme une pratique féministe de production et de diffusion d’images, perçues comme artistiques et/ou militantes ». Angèle Ferrere et Véra Léon, « Un féminisme visuel ? Photographie et mouvements féministes. Le cas de la revue Des femmes en mouvements (1978‑1982) », Transbordeur, 7 | 2023, 174-187.
[5] Susan Sontag, Devant la douleur des autres, Paris, Christian Bourgeois éditeur, 2003, 140 p.
Agrandissement : Illustration 15
« GEN Z. UN NOUVEAU REGARD » - Commissariat Nathalie Herschdorfer, Hannah Pröbsting, Julie Dayer. Scénographie et graphisme Groenlandbasel. Tirages Actinic. Relectures Marie Delaby, Bronwyn Mahoney, Christopher Scala, Audrey Zimmerli. Traductions Jean-François Allain, Flavia Ambrosetti, Odile Ferrard, Julie A. Noack. Genre Z. Un nouveau regard, Éditions Textuel, Nathalie Herschdorfer (dir.), 18 x 25,5 cm, 2025, 253 p.
Jusqu'au 1er Février 2026. Du mercredi au lundi, de 10h à 18h, nocturne le jeudi jusqu'à 20h.
Photo Élysée
Place de la Gare, 17
CH - 1003 Lausanne
Agrandissement : Illustration 16