«Continuez à parler d'art ça vous réussit mieux»

En janvier 2019, Claire Tabouret répond à l'invitation du magazine Vogue France de revisiter sa couverture en proposant un portrait peint d'Assa Traoré. L'artiste fait un choix politique, revendiquant son soutien au combat d'une jeune femme pour la vérité sur la mort de son frère, Adama, après une interpellation en 2016. Comme si l'art pouvait être autre chose que politique.

Claire Tabouret, "Assa Traoré", Acrylique sur papier, 2018 © Claire Tabouret Claire Tabouret, "Assa Traoré", Acrylique sur papier, 2018 © Claire Tabouret

« Continuez à parler d'art ça vous réussit mieux ». Ce qu'il y a d'intéressant avec certains réseaux sociaux – je ne parle pas ici de l’ouverture de la boite à pandore qui libère un cloaque continu de haine -, c'est qu'ils vous révèlent les personnalités de vos « amis » en un post, une opinion. En soutenant publiquement le combat d'Assa Traoré dans sa quête de vérité sur les circonstances qui ont causé le 19 juillet 2016, jour de ses vingt-quatre ans, la mort de son jeune frère, Adama, à la suite d'un contrôle de police judiciaire, j'étais loin de me douter que certains de mes « amis » virtuels, très majoritairement issus du milieu culturel, pouvaient faire preuve au mieux d'une bêtise abyssale, au pire d'une pensée bourgeoise délétère et raciste, démontrant, à travers le mépris qui autorise la mise à distance, que la peur de l'autre, celle des classes populaires racisées, est surtout la peur de la perte de leurs privilèges.

« Continuez à parler d'art ça vous réussit mieux ». Ces quelques mots laconiques et condescendants, assénés le 25 juin dernier par quelqu'un se présentant sur son profil en tant que (ex?) sous-directeur d'un département de l'Institut Français – difficile néanmoins d'identifier une personne derrière un pseudonyme – comme une fin de non recevoir à un échange à propos de la famille Traoré[1], étaient censés me remettre à ma place. Il en est ainsi. Mais qu'est-ce que « parler d'art » peut-il bien vouloir dire? Et qu'est-ce que cela signifie dans la bouche d'un (ex?) cadre dirigeant de l'Institut Français, instance censée promouvoir la création artistique nationale à l'étranger ? Visiblement pas grand chose si ce n'est un mépris culturel mâtiné de racisme. Avec une suffisance inouïe, il me renvoyait à mes travaux d’art, aseptisés de toute inscription dans le réel et donc, d’enjeu politique. Au passage, on remarquera comment la création artistique est traitée au sein même de l'Institut Français. Sans doute sont-ils nombreux à gangrener la fonction publique ces ambitieux inutiles, notamment dans les services administratifs traitant de la culture où, la plupart du temps, ils en sont dépourvus. Il suffit pour cela de constater l'incroyable défection du ministre actuel – visiblement bien conseillé – pour s'en rendre compte. Or comment peut-on envisager la création artistique en dehors de toute considération politique ? Dans sa définition grecque, celle de civilité ou « Politikos », désignant ce qui est relatif à l'organisation ou autogestion de la Cité. Ce qui dérange[2], c’est le profil de ceux qui demandent justice pour Adama. L’enjeu que sous-tend la demande de justice et de vérité de la famille Traoré est refusé par certains en raison d’une triple peine, ils sont pauvres, noirs, délinquants. Suffisamment d’éléments pour les condamner et les mépriser. Ainsi, une artiste plasticienne « amie », d’origine asiatique, écrivait sur son mur : « Miss Traoré continue à nous la jouer Angela Davis à grands coups d’innovation capillaire. Pendant ce temps, les « élèves » ( ?) de l’inénarrable Ladj Ly, le Lelouch des banlieues islamistes, réalise une « fresque » (je vois d’ici la gueule du truc) dans laquelle, en dépit de toute réalité, George Floyd et Adama Traoré sont mis sur un pied d’égalité (…)[3] ». Des propos - abondamment likés - d’une bêtise qui ne cherche surtout pas à comprendre la situation des Traoré, sans nul doute issus de ces « banlieues islamistes » totalement fantasmées, qui semblent contenir toutes les classes populaires racisées de France, les condamnant, allant même jusqu’à refuser à Adama Traoré – au nom de quoi ? – l’analogie avec George Floyd. C’est connaitre bien mal l’histoire des violences policières aux Etats-Unis et encore moins bien celle des violences policières en France. Il est intéressant d’ailleurs d’observer, comme le rappelle le site documentations.art[4], que les institutions et les galeries qui ont arboré un black square sur les réseaux sociaux après l’assassinat par la police américaine de George Floyd à Minneapolis, sont restés silencieux sur la situation française. « Eviter la comparaison entre les États-Unis et la France permet de ne pas assumer la réalité présente des violences policières et du racisme structurel en France[5] » précise l’universitaire et activiste Maboula Soumahoro.

Quand, après les importantes manifestations des 2 (devant le tribunal de Paris) et 13 (place de la République) juin derniers à l’appel du collectif « la vérité pour Adama », conduit par Assa Traoré, le président Macron demande opportunément à Nicole  Belloubet de recevoir la famille Traoré qui, depuis la mort d’Adama il y a quatre ans, n’a jamais été considérée par les instances publiques  (bien au contraire, le moindre prétexte étant exploité pour placer les frères Traoré en garde à vue, voire les incarcérer), la famille Traoré émet des conditions à la rencontre, un indigné du réseau s’emporte : « Insupportable !! On rêve ! « Prête sous condition » et quoi encore !!! On a eu Leonarda sous Hollande maintenant on a celle-là qui se prend pour une star ! » A sa réponse lénifiante d’ineptie, le mots de Jeanne Balibar suffisent : « Aujourd'hui, j'entends Assa Traoré dire en réaction aux propos du président de la République: Ce sont des mots, nous voulons des actes pas des mots. Et je songe à ce gouvernement avec qui les mots sont des mots, cela ne désigne pas une promesse, mais une trahison[6] ».  Pour rappel, à toute fin utile, l’article 6 de la Déclaration des Droits de l’homme et du citoyen votée par les députés le 26 août 1789 précise que « La loi (…) doit être la même pour tous, soit qu'elle protège, soit qu'elle punisse (…) ». Il semble hélas encore nécessaire d’en rappeler l’article premier : « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits », puisque ces deux là semblent allègrement l’ignorer.

« Une femme d'aujourd'hui, une femme politique »

 Dans son texte accompagnant le portrait de la jeune femme, claire Tabouret précise que « le mot muse est périmé. Il a correspondu à une époque de l'histoire de l'art où les hommes représentaient les corps féminins comme des objets. Mais aujourd'hui on peut représenter une femme autrement et avoir un rapport à elle différent. Assa Traoré est une figure de femme forte, digne, courageuse ; une femme d'aujourd'hui, une femme politique. Son combat part de son histoire familiale personnelle tragique, la mort de son frère Adama, mais il ouvre sur quelque chose de beaucoup plus large : elle est là, comme une gardienne de la loi, à une époque où il est important que la justice fasse son travail. Elle invite à une remise en question, une réflexion sur un système qui dysfonctionne.» Elle explicite son choix : « Je me suis demandé qui j’aimerais voir en couverture de Vogue et j’ai tout de suite pensé à Assa Traoré. Une couverture de magazine est un espace de visibilité, c’est une image qui se propage dans l’espace public. Représenter cette femme dans ce contexte, c’est pour moi une manière de prendre position, de dire de quel côté je me tiens dans ce combat[7] ».

 En 2016, l’ancien président du réseau Banlieues d’Europe, Jean Hurstel, faisait le constat suivant quant à l’engagement des artistes contre le racisme, « Il y a énormément de projets théâtraux qui ont adopté ces démarches. De l’expression orale des gens jusqu’à l’expression théâtrale, il y a une continuité. Il y a également beaucoup de projets de vidéo qui apparaît comme une autre discipline privilégiée pour favoriser cette implication des publics, comme la littérature des banlieues. Peut-être la moins présente des disciplines serait les arts plastiques[8] ». Il faut bien constater que le milieu des arts visuels français n’a jamais été très politisé. Dans son dernier ouvrage « Pureté et impureté de l’art. Michel Journiac et le sida », Antoine Idier évoque le silence des artistes français et du champ des arts plastiques face à l’épidémie du sida au début des années 1990 en France. L’auteur confie être « frappé par l’extrême dépolitisation de la production artistique contemporaine en France ». Ils sont très peu à être engagés dès le début des mouvements sociaux en novembre 2018. L’exemple de Lydie Jean Dit Pannel et de ses Capucines, présentes chaque samedi sans exception, ou presque, auprès des gilets jaunes, apparaît sinon unique, du moins isolé. Certains décident de quitter le milieu de l’art contemporain. C’est le cas de Dominique Mathieu[9] ou bien de Julien Crépieux qui, dans sa « lettre ouverte au monde de l’art[10] », ne mâche pas ses mots : « Leur complète désertion du mouvement actuel des gilets jaunes ne fait que renforcer le profond mépris que j’éprouve à leur endroit ». Oui, le milieu de l’art contemporain en France est bien frileux en matière de revendication politique. Surtout, il semble ignorer le collectif. Absent des luttes des années sida à quelques rares exceptions près – Michel Journiac, Yann Beauvais ou encore le galeriste Yvon Lambert qui chaque année organisait une vente aux enchères au profit des malades –, il lui aura fallu plusieurs longs mois pour qu’il se manifeste, prenant enfin la rue aux côtés de gilets jaunes à la veille de l’appel national contre la réforme des retraites, sous la bannière « ART EN GREVE », aboutissant même quelques mois plus tard à la création du Syndicat des Travailleurs Artistes-Auteurs (STAA).

 « Continuez à parler d'art ça vous réussit mieux ». Cette réflexion pourrait être adressée à l’actrice Adèle Haenel, par ailleurs elle-même soutient d’Assa Traoré, la splendeur d'un cliché misogyne, tant elle semble la remettre à la place qu’elle n’aurait jamais dû quitter lorsqu’elle part ostensiblement de la soirée des Césars au moment où la récompense du meilleur réalisateur est attribuée à Roman Polanski, histoire pour les votants mâles de siffler la fin de la récréation en rappelant où se trouve le pouvoir. Toujours ce même mépris, cette même volonté de dominer. Inventer de nouveaux chemins de résistance, cesser de jouer le jeu institutionnel, c’est ce qu’a choisi de faire l’auteur de bande dessinée Cyril Pedrosa en renonçant à la villa Kojoyama, expliquant que : « L'épidémie de Covid, ce qu’elle a révélé, s'il en était besoin,  du gouvernement actuel, de ses défaillances et de ses mensonges, de son obstination à poursuivre une politique délétère, a achevé de me convaincre qu’il faut assumer ce désaccord profond et en tirer toutes les conséquences, en particulier cesser de jouer ce jeu institutionnel[11] ». Le commissaire d’exposition Guillaume Désanges l’affirme : « Tou.te.s les artistes “sérieux.ses’’ ont un rapport au politique, même les plus détaché.e.s en apparence de la question. Quand on choisit cette voie, c’est une manière de se positionner politiquement dans la société, par les formes et par la pensée[12] ». Pour Olivier Marboeuf, ancien directeur de l’espace Khiasma aux Lilas, « ce ne sont pas les sujets qui font l’engagement, mais la manière dont on travaille, dont on rend visible certaines conditions : il faut sortir l’artiste de l’héroïsme, l’artiste ne peut pas tout ni tout.e seul.e[13] », ajoutant « Soutenir la recherche et la production d’une œuvre est une forme d’engagement qui ne passe pas par la visibilité. » Il y a quelques années, alors que je m’apprêtais à quitter mes fonctions de direction d'un centre d'art en banlieue parisienne, je m’étais fendu d’un dernier texte rappelant que « toute œuvre d’art est politique[14] ». N’en déplaise à certains, « continuez à parler d’art », c’est précisément continuer à être au monde, à participer pleinement à la vie de la Cité. Parce qu'elle interroge les représentations et les récits, l'exigence de justice que porte en elle la mobilisation actuelle contre le racisme emmenée par « la vérité pour Adama » et Assa Traoré, rejoints par Camélia Jordana, interroge également l'art et la culture. Et pour rassurer mon « amie » plasticienne du début lorsqu’elle s’offusque du vandalisme d’une statue du général De Gaulle aux Pavillons-sous-Bois avec ces mots : « Les barbares sont parmi nous, ils s’en prennent à la France, à la République. Ils veulent détruire notre identité nationale et Républicaine au profit de communautés, religieuses et autres », je citerai ceux de Magali Bessone, professeure de philosophie politique à l’Université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne : « Ces nouveaux mouvements antiracistes n’ont pourtant pas renoncé à l’universalisme. Ils disent justement que l’universel est un idéal qui n’existe toujours pas et qui demeure à réaliser[15] ».

Rencontre Angela Davis et Assa Traoré, juin 2018, Paris © Revue Balast

[1]  En réaction à une de mes publications sur mon compte Instagram, cette personne avait répondu : « Ayons donc la décence obligatoire disons que la famille Traoré est un modèle de probité, de civisme et d'honnêteté et faisons la génuflexion... », 25 juin 2020.

[2] Je reprends ici la phrase suivante : « Ce qui dérange, c’est le profil de ceux qui demandent le déplacement des statues de Colbert », Tribune de Léonora Miano, écrivaine, à propos du débat autour du retrait de certaines statues de l’espace public, Le Monde, 24 juin 2020.

[3] Post sur un profil Facebook en date du 15 juin 2020.

[4] « Racisme systémique, ordre policier et institutions culturelles françaises : la persistance du déni », Documentations, 9 juin 2020, https://documentations.art/FR Consulté le 1er juillet 2020.

[5] «A l’air libre»: le racisme dans la police, l’identité noire avec Maboula Soumahoro, Mediapart, 4 juin 2020, https://www.mediapart.fr/journal/international/040620/l-air-libre-le-racisme-dans-la-police-l-identite-noire-avec-maboula-soumahoro Consulté le 1er juillet 2020.

[6] Extrait du texte écrit par Jeanne Balibar, « Carte blanche de Jeanne Balibar », France Inter, 22 juin 2020, https://www.franceinter.fr/culture/jeanne-balibar-sur-la-culture-que-ces-messieurs-cyniques-ne-detruisent-pas-ceux-qui-ne-sont-pas-comme-eux Consulté le 30 juin 2020.

[7] « Au-delà de la muse », entretien de Claire Tabouret avec Ingrid Luquet-Gad, Les Inrockuptibles, 10 avril 2019.

[8] Marie Poinsot, « L’engagement des artistes contre le racisme en France », Hommes & migrations [En ligne], 1313 | 2016, mis en ligne le 17 juin 2016, consulté le 30 juin 2020. URL : http://journals.openedition.org/hommesmigrations/3592

[9] Dominique Mathieu, texte de l’exposition « Panoplies », galerie Salle Principale, 2019, https://www.dominiquemathieu.com/textes/essais/panoplies Consulté le 1er juillet 2020.

[10] Julien Crépieux, « Lettre ouverte au monde de l’art », lundimatin#186, 9 avril 2019, https://lundi.am/Lettre-ouverte-au-monde-de-l-art Consulté le 1er juillet 2020.

[11] Cyril Pedrosa, « Essayer de ne plus jouer le jeu », Le club de Mediapart, 21 juin 2020, https://blogs.mediapart.fr/cyril-pedrosa/blog/210620/essayer-de-ne-plus-jouer-le-jeuConsulté le 29 juin 2020.

[12] Cité dans Magali Lesauvage, « Art et engagement, une relation ambiguë », l’Hebdo du Quotidien de l’art, 20 septembre 2019, pp. 8-12.

[13] Ibid.

[14] Guillaume Lasserre, « Et autres identités », semaine vol. XXI, Revue hebdomadaire pour l’art contemporain décembre 2017. Hors texte de Guillaume Lasserre daté de 2015 rédigé à l'issue de l'exposition « Et autre identités », présentée au Pavillon Vendôme, centre d'art contemporain, et publié pour la première fois dans ce volume XXI de Semaine.

[15] Cité dans Juan Pascual « Racisé », in « Les mots neufs de l’antiracisme », Le Monde, 27 juin 2020.

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