« Il me semble que je peins pour des gens équilibrés, mais non dénués toutefois, – très à l’intérieur – d’un peu de vice inavoué. – J’aime d’ailleurs cet état qui m’est propre aussi », Félix Vallotton, Journal du 13 août 1919
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Le 29 décembre 1925, Félix Vallotton meurt à l’hôpital de Neuilly des suites d’une opération due à un cancer. Il avait eu soixante ans la veille. Enterré au cimetière du Montparnasse à Paris, l’artiste laisse derrière lui près de mille-sept-cents peintures, environ deux-cent-cinquante gravures, des centaines d’illustrations imprimées, trois romans, une dizaine de pièces de théâtre, une trentaine de critiques et textes sur l’art, quelques sculptures, de nombreux dessins. 2025 a été décrétée « Année Vallotton » en Suisse, plusieurs institutions culturelles célèbrent le centenaire de la disparition de l’un des plus célèbres peintres de la Confédération. Bien qu’il s’installât à Paris a à peine seize ans, et qu’il fut naturalisé français, il n’a jamais renoncé à la nationalité suisse, trop attaché à ses racines, son œuvre en appelant constamment à ses souvenirs, souvent discrets, parfois critiques.
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Car contrairement à son contemporain, Ferdinand Hodler (1853-1918), père de la modernité suisse et symbole de son identité, Vallotton, expatrié dès 1882, porte un regard extérieur, presque détaché sur son pays d’origine. Si le premier incarne le peintre de l’âme collective, de la grandeur tragique et de la Suisse éternelle, le second est celui de l’intimité trouble, de l’ironie sociale et de la modernité urbaine. Il semble avoir plus en commun avec un autre compatriote, né à Lausanne comme lui, Théophile Alexandre Steinlen[1](1859-1923). Tous deux quittent la Suisse pour parfaire leur formation artistique à Paris, où ils se sont installés durablement. Steinlen arrive en 1881, Vallotton en 1882, et tous deux y deviennent des figures emblématiques de l'avant-garde, sont attirés par le quartier de Montmartre et le cabaret mythique du Chat Noir, fondé par Rodolphe Salis. Là, ils se sont rencontrés et liés d’amitié avec d’autres artistes comme Henri de Toulouse-Lautrec, Adolphe Willette et Louis Anquetin. Ce lieu, pour lequel ils ont collaboré à des illustrations et des spectacles, a été un creuset pour leur carrière. Anarchistes ou socialistes convaincus, ils ont utilisé leur art pour critiquer la société capitaliste, la pauvreté ouvrière et les inégalités. Steinlen et Vallotton ont soutenu Dreyfus[2] et ont produit des œuvres dénonçant l’exploitation des classes populaires, l’armée et l’Église. Cependant, Vallotton s’est progressivement éloigné du militantisme pour une veine plus introspective, tandis que Steinlen est resté ancré dans l’observation réaliste et l’engagement. À Lausanne, sa ville natale, le musée cantonal des Beaux-arts (MCBA), qui conserve la plus importante collection de ses œuvres au monde, s’est associé à la Fondation Félix Vallotton[3] pour présenter l’exposition « Vallotton Forever ». Point d’orgue de l’année Vallotton, elle est la plus importante rétrospective consacrée à l’artiste depuis celle du Grand Palais à Paris en 2013[4].
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Peindre pour comprendre
L’exposition vaudoise réunit plus de deux-cent-cinquante œuvres provenant de collections publiques et privées suisses, françaises et allemandes. Placé sous le commissariat de Catherine Lepdor, conservatrice en chef du MCBA, et Katia Poletti, directrice de la Fondation Félix Vallotton, l’événement est complété par une exposition-dossier à l’Espace Focus[5]. La scénographie, conçue par Cécile Degos, habituée des espaces muséaux comme le Guggenheim de Bilbao ou la Royal Academy de Londres, adopte une approche thématique plutôt que strictement chronologique, permettant une lecture transversale de l’œuvre. L’exposition se veut autant une déclaration qu’une réévaluation, pas seulement un hommage biographique, mais une mise en perspective de l’étonnante modernité d’un artiste que l’on a longtemps réduit à l’éclat de ses gravures, dans lesquelles les noirs profonds veloutés contrastent fortement avec la pureté des blancs. L’accrochage joue habilement de cette tension entre surface et profondeur et oblige le public à revisiter ce que l’on croit déjà connaître. La scénographie exploite remarquablement la binarité qui traverse l’œuvre de Vallotton, du clair-obscur des planches à la douceur picturale des intérieurs, et une violence latente qui sourd derrière les façades bourgeoises. Les espaces sont souvent brefs, presque théâtraux, et l’on passe d’une salle « estampes coup de poing » à des pièces plus silencieuses dans lesquelles les huiles se déploient en aplats glacés. Ce va-et-vient crée un rythme presque narratif.
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Le parcours s’articule en douze sections, structurées autour des médiums, des motifs récurrents et des périodes charnières de la carrière de l’artiste. Les premières salles, consacrées aux années 1880-1900, capturent le bouillonnement de la jeunesse. Vallotton, seize ans, débarque à Paris, s’immerge à l’Académie Julian, expose au Salon en 1885. Ses portraits initiaux, à l’instar de l’« Autoportrait à l’âge de vingt ans[6] » (1885), qui témoigne d’un réalisme académique encore marqué par l’influence de Jules Lefebvre (1834-1911), son professeur à l’Académie Julian, mais déjà fissuré par une expressivité contenue dans le regard, sont d’un réalisme presque brutal, des visages où l’académisme se craquèle déjà sous un regard qui interroge. Puis viennent les gravures sur bois, dont les « Intimités » (1897-1898). Des scènes de couples enlacés, mais vues par le trou de la serrure, avec un aplat noir et blanc qui évoque plus le cynisme que la sensualité. Vallotton, sympathisant anarchiste, y dénonce la répression sociale, les tensions de genre, les hypocrisies conjugales. Ces planches, exposées en série complète, résonnent comme des pamphlets visuels, des dessins de presse pour Le Cri de Paris, L’Assiette au beurre et La Revue blanche (1895-1902) dans laquelle Vallotton croque Dreyfusards et bourgeois ventrus avec un humour acide qui préfigure Daumier et les caricaturistes contemporains. La façon dont l’exposition tisse des liens est remarquable, révélant comment Vallotton, lecteur vorace, infuse la littérature dans son trait. Ce dialogue entre mediums se révèle jubilatoire. On sent l’artiste creuser son sillon, littéralement, avec une gravure qui taille le bois pour mieux tailler dans le vif de la société.
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Le tournant figuratif et les nus
Mais c’est dans la seconde partie, au tournant du XXème siècle, que l’exposition opère sa révolution intime. La rupture avec le groupe nabi, consommée en 1903, marque l’entrée au second étage. L’artiste rompt avec les Nabis[7] pour revenir au figuratif, plus tranché, plus charnel. Les nus féminins émergent alors comme une obsession. « Le Repos des modèles » (1905), toile charnière, montre deux femmes nues, vues de profil ou de trois-quarts, dont la précision du contour évoquent Ingres, mais l’absence de narration et la monumentalité des figures instaurent une distance critique. Elles ne sont pas vues comme objets de désir voyeuriste, mais comme figures fières qui toisent le visiteur. Ces corps dialoguent avec Ingres ou Manet. L’exposition les met en scène avec audace. Une salle entière est dédiée aux nus. On se sent épié, jugé, comme si Vallotton nous renvoyait notre propre malaise face au corps féminin, et même masculin. Dans le célèbre tableau « La Blanche et la Noire » (1913), la confrontation raciale et érotique est traitée avec une froideur analytique.
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Les paysages occupent une section à part entière. Vallotton les conçoit comme des « compositions » plutôt que des relevés topographiques. Les paysages composés à partir de 1909, sont dégagés de tout respect littéral de la nature, comme Vallotton l’écrit. Des vues de Honfleur ou de la Côte d’Azur dans lesquelles des aplats évoquent Poussin revisité par un œil photographique. « Soleil couchant dans la brume » (1911) et « La Grève blanche Vasouy » (1913) illustrent cette approche.
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La guerre et les dernières années
La guerre de 1914 marque un autre basculement, sombre et introspectif. Vallotton, naturalisé français en 1900 mais toujours Suisse dans l’âme, refuse la Légion d’honneur en 1912, tout comme Pierre Bonnard, Édouard Vuillard et Ker-Xavier Roussel, et participe à une mission artistique aux armées en 1917, en Champagne et en Argonne. En 1914-1915, Vallotton s’interroge sur la possibilité pour la peinture de pouvoir traduire la guerre. Il opte pour le langage allégorique avec des tableaux comme « Le crime châtié » (1915) ou « L’homme poignardé » (1916). La section « La guerre (1917-1918) » présente « Verdun, tableau de guerre interprété » (1917). Ses illustrations satiriques préfigurent nos mèmes rageurs sur les réseaux sociaux, ses nus questionnent #MeToo, ses paysages de guerre nous parlent d’Ukraine ou de Gaza. L’exposition n’impose pas ces lectures. Elle les suggère, avec une subtilité qui force l’admiration.
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Sur le plan critique, l’exposition sait jouer des paradoxes. L’œuvre est à la fois très novatrice, par sa composition, son goût pour la silhouette, son emprunt aux estampes japonaises, et d’un conservatisme social parfois dérangeant. On sent la tentation d’adoucir les angles, de présenter Vallotton comme un maître de la forme plus que l’acteur d’une époque. Certaines lectures historiques auraient gagné à être plus frontales : le traitement des questions de genre, de classe, et, lorsqu’il s’y prête, des violences domestiques, méritent d’être convoquées sans euphémismes. Le ton curatorial reste parfois trop policé devant des images qui, elles, n’hésitent pas à être cruelles. En outre, la densité des salles – près de 250 œuvres ! – peut submerger le visiteur profane. La scénographie, si colorée, risque parfois de voler la vedette aux aplats vallotoniens, ces silences peints qui disent tout en n’en disant rien. On peut aussi s’interroger sur le titre, ce Forever qui questionne le statut de la manifestation : célébration ou marketing ?
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L’exposition parvient à restituer la complexité d’un artiste inclassable, tout à la fois graveur satirique, peintre de l’intime, observateur clinique de la modernité. L’approche thématique met en lumière les continuités (le regard, le silence, la géométrie) plus que les ruptures. L’exposition ne cherche pas à faire de Vallotton un précurseur systématique du surréalisme ou de l’hyperréalisme, mais le replace plutôt dans une histoire de la perception moderne. Elle y réussit avec une rigueur qui honore à la fois l’artiste et le visiteur. Homme de l’ombre qui illumina les failles de son temps, Vallotton nous renvoie à nos propres intimités déchirées. Son regard immuable, à la fois tranchant, humoristique et impitoyable, nous rappelle que l’art, loin d’être décoratif, est éminemment subversif. Il nous dérange pour mieux nous libérer. Forever ? Peut-être. Toujours actuel, assurément.
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[1] Guillaume Lasserre, « Théophile-Alexandre Steinlen. Tout vient du peuple », Un certain regard sur la culture/ Le Club de Mediapart,14 février 2024, https://blogs.mediapart.fr/guillaume-lasserre/blog/140224/theophile-alexandre-steinlen-tout-vient-du-peuple
[2] Steinlen en 1897, Vallotton par ses gravures incisives.
[3] Centre de recherches consacré à la vie et à l’œuvre de Félix Vallotton fondé en 1998 dans le but d’achever et publier le Catalogue raisonné de l’œuvre peinte de Félix Vallotton, de conserver, gérer et enrichir les archives Félix Vallotton, afin de maintenir et d’animer à Lausanne un centre permanent de recherches et de documentation sur sa vie et sur son œuvre, et de contribuer à renforcer le rayonnement de la personnalité et de l’œuvre de Félix Vallotton, à l’échelon tant national qu’international. La fondation est abritée dans les locaux du musée cantonal des Beaux-arts. https://felixvallotton.ch
[4] Félix Vallotton : le feu sous la glace, Grand Palais RMN, Paris, du 2 octobre 2013 au 20 janvier 2014. Exposition organisée par le musée d’Orsay et la RMN.
[5] Vallotton. L’ingénieux laboratoire, Musée cantonal des Beaux-Arts de Lausanne, Espace Focus, du 24 octobre 2025 au 15 février 2026.https://www.mcba.ch/expositions/vallotton-ingenieux-laboratoire/
[6] Acquis par le MCBA en1896.
[7] Groupe d’artistes postimpressionnistes français actif entre 1888 et 1900 environ. Fondé par Paul Sérusier (sous l’influence de Gauguin au Pont-Aven), le noyau dur comprend Pierre Bonnard, Edouard Vuillard, Maurice Denis, Paul Ranson, Ker-Xavier Roussel, Félix Vallotton, et parfois Aristide Maillol. Leur manifeste, rédigé par Maurice Denis en 1890 : « Se rappeler qu’un tableau, avant d’être un cheval de bataille, une femme nue ou une quelconque anecdote, est essentiellement une surface plane recouverte de couleurs en un certain ordre assemblées ». Ils ont pour principes le rejet du naturalisme et de la perspective classique, la primauté de la couleur, du rythme décoratif et du symbolisme, l’influence japonaise (estampes), cloisonnisme de Gauguin, mysticisme. Le groupe se dissout vers 1900 mais Bonnard et Vuillard prolongeront l’esprit « nabis » (intimisme) tout au long de leur carrière.
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« VALLOTTON FOREVER » - Commissariat : Catherine Lepdor, conservatrice en chef, MCBA, et Katia Poletti, conservatrice de la Fondation Félix Vallotton, Lausanne, assistées de Camille de Alencastro, collaboratrice scientifique, MCBA. Scénographie de l’exposition : Cécile Degos. Signalétique : Carole Guinard. Catalogue Vallotton Forever Catherine Lepdor et Katia Poletti (dir.), ouvrage richement illustré, avec des essais signés Lionel Baier, Dario Gamboni, Choghakate Kazarian, Catherine Lepdor, Daniel Maggetti et Katia Poletti, Zurich, Scheidegger & Spiess, 2025, 240 p. Avec le soutien de l’Association des Ami.e.s du Musée
Jusqu'au 15 Février 2026. Du mercredi au lundi, de 10h à 18h, nocturne le jeudi jusqu'à 20h.
Musée cantonal des Beaux-Arts
Place de la Gare, 16
CH - 1003 Lausanne
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