Lydie Jean-Dit-Pannel, une rétrospective

Le Musée des Beaux-arts de Dole célèbre Lydie Jean-Dit-Pannel à travers trente ans de création artistique et d'engagement militant. Intitulée « ALIVE », cette première rétrospective révèle une production artistique menée avec l'urgence du combat dans laquelle chaque oeuvre résonne comme un cri viscéral. Psyché la voyageuse n'en finit pas de nous transporter.

Lydie Jean-Dit-Pannel, "Ashes to Ashes. A tribute to Charles Bukowski", photographie couleur, Los Angeles, 2010. © Lydie Jean-Dit-Pannel Lydie Jean-Dit-Pannel, "Ashes to Ashes. A tribute to Charles Bukowski", photographie couleur, Los Angeles, 2010. © Lydie Jean-Dit-Pannel
Ce n'est pas un hasard si la rétrospective des œuvres de Lydie Jean-Dit-Pannel (née en 1968 à Montbéliard, vit et travaille à Malakoff) a lieu au Musée des Beaux-arts de Dole dont l'originalité des collections tient à leur ouverture depuis près de trente ans à la création contemporaine, particulièrement dans le domaine pictural. Ainsi, l'accrochage permanent, revisité récemment par la directrice du musée, Amélie Lavin, présente, entre les bouleversants paysages d'Auguste Pointelin (1838 - 1933), les peintures religieuses ou mythologiques et les portraits du XIXème siècle, un ensemble de toiles engagées exécutées par Rancillac, Cueco, Erro, Alleaume et les autres qui vient bousculer l’organisation trop sage qui prévaut dans un musée des beaux-arts classique, instillant une forme de désordre dans l’ordre établi, un vent de révolte passé qui trouve un second souffle dans la relecture des évènements récents auxquels Lydie Jean-Dit-Pannel a pris une part active. Rares sont les artistes qui en France s’engagent ainsi. Depuis la fin de la coopérative des Malassis, actant de l’avortement de la révolution de Mai 68, les plasticiens, isolés dans leur pratique solitaire, semblent se tenir à l‘écart des bruits du monde. Dans les écoles d’art, la stratégie et le management font leur entrée, supplantant peu à peu une approche libertaire devenue tristement anachronique. Les formations foisonnent. L’artiste est un professionnel comme les autres veut-on nous faire croire. Heureusement, quelques uns entrent en résistance, font corps avec la société plutôt que de la tenir à distance. Plasticienne, vidéaste et performeuse, Lydie Jean-Dit-Pannel a ses convictions chevillées au corps. Farouche défenseuse de la nature, elle manifeste contre les violences sociales et le nucléaire, ses combats, exprimant ceux-ci dans son travail artistique autant que dans la rue. Deux pratiques qui chez elle, sont de moins en moins distinctes, l’artiste et l’activiste semblant avoir fusionné dans le personnage de Psyché, guerrière mythologique et alter-ego de l’artiste.

Lydie Jean-Dit-Pannel, "Home CLOM. Hommage à Joël Hubaut", photographie couleur, Dijon, 2010. © Lydie Jean-Dit-Pannel Lydie Jean-Dit-Pannel, "Home CLOM. Hommage à Joël Hubaut", photographie couleur, Dijon, 2010. © Lydie Jean-Dit-Pannel

La rétrospective s’inscrit dans la suite de l’exposition « La fin des jours », organisée dix-huit mois plus tôt qui en constituait le prologue, permettant au public dolois d’appréhender l’univers artistique de Lydie Jean-Dit-Pannel avec lequel il retrouve aujourd’hui une familiarité acquise lors du premier volet. Deux photographies emblématiques sont placées en amont du parcours qui traverse trente années de travail artistique, deux mises en exergue qui disent beaucoup de l’artiste. « Ashes to Ashes » (2010) donne à voir, dans un cadrage serré très cinématographique qui reprend le format 16/9ème, le dos dénudé de Lydie Jean-Dit-Pannel, tatoué de papillons monarques, allongé sur la tombe du poète et nouvelliste Charles Bukowski (1920 – 1994) qui aurait eu cent ans cette année. Le visage prend appui sur la plaque mortuaire, l’embrasse sans doute, tandis que les bras l’enlacent. Seule la nuque se devine derrière la chevelure auburn tenue par une pince dont la forme, une tête de mort et deux tibias entrecroisés sous un crâne, renvoie aux memento mori[1]. Le nom du poète, gravé sur la plaque, se devine plutôt qu’il n’apparaît, le visage de l’artiste en masquant plus de la moitié, rendant également illisibles les dates de vie et de mort ainsi que la courte épitaphe empreinte d’ironie : « Don’t cry ». Une certaine langueur se dégage de la scène qui apparaît paisible, presque sensuelle dans ce relâchement des tensions, cet abandon du corps. Une sorte de repos de la guerrière qui préfigure déjà son invention. L’intitulé de la photographie renvoie au titre d’une chanson de David Bowie (1947 – 2016), autre figure majeure dans le panthéon de l’artiste, tout comme le chanteur Daniel Darc et l’artiste Joël Hubaut avec qui Lydie Jean-Dit-Pannel collabore régulièrement et à qui elle rend hommage dans la seconde photographie,  « Home CLOM (Hommage à Joël Hubaut) » (2010). Dans ses œuvres, Hubaut se sert de l’épidémie et de la contamination comme outils pour construire une réflexion sur l’art et la société, notamment en questionnant le choix des couleurs.

Une grande douceur traverse l’ensemble de l'œuvre de Lydie Jean-Dit-Pannel, une poésie immense, une pudeur, une forme de modestie dans sa timidité. A la douleur, que l’on devine profonde chez elle, répond un débordement d’amour. Son rapport quasi obsessionnel à la collection est tangible dans les centaines de fiches « Do not disturb » occupant un mur entier du long couloir d’entrée du musée, pour composer la pièce « Chambre à louer » (2000 – 2020). Sous-titrée : « l’intimité du monde », elle rappelle que nous n’en sommes que les locataires.

Lydie Jean-Dit-Pannel, "Chambre à louer (l'intimité du monde)", 2000/2020, Installation murale, quelques centaines de signes Ne pas déranger des hôtels du monde, dimensions variables., Vue de l'installation au Consortium, Dijon, 2011. © Lydie Jean-Dit-Pannel Lydie Jean-Dit-Pannel, "Chambre à louer (l'intimité du monde)", 2000/2020, Installation murale, quelques centaines de signes Ne pas déranger des hôtels du monde, dimensions variables., Vue de l'installation au Consortium, Dijon, 2011. © Lydie Jean-Dit-Pannel

 Mettre l’image en mouvement

Lydie Jean-Dit-Pannel, "Positionnez-vous", installation, vidéo, 108 figurines, bois, 2001. © Lydie Jean-Dit-Pannel Lydie Jean-Dit-Pannel, "Positionnez-vous", installation, vidéo, 108 figurines, bois, 2001. © Lydie Jean-Dit-Pannel
Les premiers travaux témoignent de son apprentissage de la vidéo et de son rapport à la collection et la culture pop. Déjà, la question du sublime et de l’effroyable apparaît essentielle. La beauté du monde ne va pas sans sa brutalité. Lors d’une résidence en Chine, elle s’invente un Tai Chi entre humour et poésie, à partir des postures d’une centaine de figurines et crée la vidéo installation « Positionnez-vous » dans laquelle résonne l’influence burlesque. « Tout va bien » rend hommage à l’artiste allemand Wolf Vostell (1932 – 1988), pionnier de l’art vidéo. Lorsqu’elle était étudiante aux Beaux-arts de Dijon, Lydie Jean-Dit-Pannel lui écrivait chaque jour. Après une centaine de lettres sans réponse, elle finit par recevoir de sa part une carte postale au revers de laquelle étaient écrit ces simples mots : « Tout va bien ». Des années plus tard, elle se rend en pèlerinage au Musée Vostell à Malpartida (Extremadura), en Espagne, que sa veuve gère comme un temple. Elle pose en odalisque sur une voiture en béton, se met littéralement à nu - au sens propre comme au sens figuré - sur la sculpture. « L’auto devient socle, le corps vivant un ready-made[2] ». La courte vidéo  « LIBRE » (2015, 20 secondes) s’inspire de la série britannique « Le prisonnier ». Lydie Jean-Dit-Pannel n’y prononce qu’une seule phrase face caméra : « Je suis une femme libre » qui, dans la répétition constante de la boucle vidéo, devient aliénante.

 Le bruissement du Monarque

Lydie Jean-Dit-Pannel, "Rien peut-être", vidéo, 45 minutes, en boucle, 2008 © Lydie Jean-Dit-Pannel Lydie Jean-Dit-Pannel, "Rien peut-être", vidéo, 45 minutes, en boucle, 2008 © Lydie Jean-Dit-Pannel
 « Il y a 15 ans, j’ai rencontré à l’insectarium de Montréal la trajectoire du papillon monarque. Un papillon de moins d’un gramme capable de franchir près de 4000 kilomètres afin de se reproduire et d’assurer la survie de son espèce. Un voyage panaméricain. Un déplacement de masse par-dessus des frontières. Un aller-retour Canada / Mexique chaque année[3] ». Depuis 2004, Lydie Jean-Dit-Pannel fait de son corps une œuvre à part entière, interrogeant l’image par le biais du tatouage. A chacun de ses voyages, elle se fait tatouer un papillon monarque femelle (Danaus plexippus), dont l’espèce se déplace par groupe de millions d’individus au cours des deux migrations annuelles, traversant la frontière entre les Etats-Unis et le Mexique à l’automne et remontant vers le nord au printemps. Le monarque est le seul papillon migrateur. A la croisée de la planche anatomique et du planisphère, « ALIVE » (sérigraphie, 2018) positionne sur les endroits tatoués de son corps, les lieux de leur exécution qui sont autant de voyages. Le corps empapillonné de Lydie Jean-Dit-Pannel prend alors des allures de mappemonde. Ici, la terre est plate par pure convention. L’artiste explore une autre façon de faire de l’image en mouvement, en l’inscrivant dans le temps. « Mon corps fait partie de mes outils de travail. Je l’utilise pour faire des images. Particulièrement depuis ma rencontre avec le papillon monarque » dit-elle, précisant : « Mes tatouages et leurs répartitions sur le corps ont été pensés en un ensemble. Les papillons dialoguent avec les mots et les phrases ajoutées ‘au-dessous’. Ils conversent et m’inspirent des photographies, des vidéos, des performances[4] ». Un programme permet de suivre le périple migratoire des papillons monarques sur Internet. Les surveiller permet de les sauver, l’espèce est en voie de disparition. La rencontre avec le papillon illustre le geste de soin (dans le sens américain de « care ») qui caractérise l’artiste. « L’entomologiste » (photographie couleur, 2008) donne à voir l’artiste allongée sur une table de travail de la réserve du Museum national d’histoire naturelle à Paris, à la merci du chercheur entomologiste Jacques Pierre. La scène est suspendue à l’instant qui précède l’épinglage d’une espèce rare. Bientôt, elle fera partie des collections muséales. « Rien ne peut arrêter Lydie Jean-Dit-Pannel si ce n’est une immense aiguille qui la fige comme pièce de collection, aux côtés des milliers de choses qui constituent son œuvre[5] » écrivait Stephen Sarrazin dans le texte de l’exposition de la pièce à Tokyo en 2008. « L’ambigüité de l’étalage de papillon, à la fois acte de torture, protocole scientifique et geste de soin, permet ainsi à̀ l’artiste de placer l’humanité face à ses contradictions[6] » écrit très justement Florian Gaité dans le catalogue qui accompagne l’exposition. Dans la vidéo « Rien peut-être » (2008, 45 mn), l’artiste fait émerger un papillon monarque sur ses lèvres. L’instant d’après il s’envole déjà pour la grande migration. La vie et la mort du papillon monarque questionnent tout à la fois la migration, le cycle de vie et la transformation, trois thématiques chères à l’artiste.
Lydie Jean-Dit-Pannel, "L'entomologiste", Photographie couleur, 2008. © Lydie Jean-Dit-Pannel Lydie Jean-Dit-Pannel, "L'entomologiste", Photographie couleur, 2008. © Lydie Jean-Dit-Pannel

Lydie Jean-Dit-Pannel, "Arm in Arm Mèrida", installation, table de bras de fer, 2 chaises, vidéo réalisée dans le cadre du festival "Encuentro internacional de performance de Yucatan, Mèrida, Mexique © Lydie Jean-Dit-Pannel Lydie Jean-Dit-Pannel, "Arm in Arm Mèrida", installation, table de bras de fer, 2 chaises, vidéo réalisée dans le cadre du festival "Encuentro internacional de performance de Yucatan, Mèrida, Mexique © Lydie Jean-Dit-Pannel
En 2006, Lydie Jean-Dit-Pannel est l’une des invitées des rencontres internationales de la performance du Yucatan qui se tient à Mèrida au Mexique. Assise à une table de bras de fer, elle défie les passants le jour de la fête des morts. « La chica Mariposa » (la femme papillon), comme on la surnomme rapidement, organise simultanément des match de bras de fer dans plusieurs villages alentours. Ici, on se mesure à soi-même autant qu’aux autres. « Les yeux dans les yeux, la main dans la main. Une façon folle et intense de provoquer la rencontre, prendre le pouls du monde[7] » affirme-t-elle. L’installation « Arm in Arm Mèrida » donne à voir la vidéo-performance réalisée dans le cadre du festival, et sa mise en situation, qui est aussi une mise en abime, à travers la présentation du mobilier utilisé. Auparavant, tel un préambule  nécessaire au voyage mexicain, elle avait engagé un bras de fer avec son père (« Arm in Arm », vidéo, 2006) et avec elle même (« Auto-bras de fer », vidéo). Œuvre titanesque, « Le Palangon », film-journal d’une durée actuelle de onze heures, est à la fois un carnet de croquis et un journal de bord, une collection de plans séquences, haïkus visuels et sonores, numérotés de 0 à l’infini. « L’objet sans fin, le projet à perpétuité de Lydie Jean-Dit-Pannel, Le Panlogon, navigue ainsi entre une captation brute d’un lieu, d’un événement chargé de potentialités, et l’acte de ciseler, ou d’extraire, trancher, là où il faut pour atteindre l’aura, l’épiphanie, la singularité d’une image-séquence, qui mène vers une quête du tout[8] ». 

Lydie Jean-Dit-Pannel, tournage Le Panlogon, Michoacan © Lydie Jean-Dit-Pannel Lydie Jean-Dit-Pannel, tournage Le Panlogon, Michoacan © Lydie Jean-Dit-Pannel

Alter ego

Lydie Jean-Dit-Pannel, "Mes Rois", Installation, 2018 Figurines de King Kong (80 selon les organisateurs, 3 selon la police), photographie couleur, boîte entomologique, bois. © Anne-Lise Ragno Lydie Jean-Dit-Pannel, "Mes Rois", Installation, 2018 Figurines de King Kong (80 selon les organisateurs, 3 selon la police), photographie couleur, boîte entomologique, bois. © Anne-Lise Ragno
Une petite plateforme aménagée en saillie du mur compose le promontoire sur lequel se tiennent quatre-vingts figurines de King Kong composant une meute déchainée aux visages déformés par la colère, au point levé exprimant la détermination dans leur combat. Au-dessus, une photographie représente l’artiste, nue, pieds et poings liés à un gigantesque Ravenala madagascariensis, un arbre du voyageur, dix mètres au-dessus du sol. Lydie Jean-Dit-Pannel se réapproprie les mythes et les héroïnes pour les mobiliser dans ses œuvres et ses combats. Elle est ici Faye Wray incarnant le personnage d’Anne Darrow dans « King Kong » (1933) de Merian Cooper et Ernest Schoedsack, offrande à la chair blanche destinée à calmer la colère sauvage du Roi des animaux. L’image est trompeuse et hautement politique. King Kong et Anne Darrow sont tous deux des victimes, entre racisme primaire et domination masculine. Avec la découverte, au détour d’une toile[9] de Jacques-Louis David (1748 – 1825), du personnage de Psyché, guerrière solitaire porteuse de « sa malédiction, sa résistance à l’ordre établi, son courage, sa persévérance », auquel l’artiste s’identifie immédiatement – le nom signifie « âme » et « papillon » en grec –, l’incarnation de l’alter ego devient durable. « Aventurière solitaire, amoureuse blessée et guerrière survivante, Psyché s’est imposée comme mon alter-ego artistique. Cette héroïne antique pensive, est devenue mon égérie. Personnification de l’âme, dans toute son iconographie Psyché est représentée sous sa forme d’humaine cherchant à retrouver l’amour d’Eros, ou sous sa forme de déesse, avec des ailes de papillon[10] » écrit l’artiste en précisant : « A travers elle, dans le sillon de la figure du papillon Monarque je dis mon désir d’amour et de voyage, comme ma déception face à une humanité qui court à sa perte ». Psyché, son double, est une combattante qui parcourt la planète pour constater les désastres et montrer les effets directs qu’ils ont sur la planète. La série « 14 secondes », durée de pose dont elle dispose pour se photographier, compose un tour de France des centrales nucléaires devant lesquelles Psyché est représentée allongée au sol, face contre terre, inerte, morte. L’artiste n’hésite pas à se mettre en danger, se couchant dans des champs à la toxicité affolante, s’immergeant dans des points d’eau contaminés mais devant aussi faire face aux nombreux policiers, gendarmes et agents de sécurité privés en charge de la protection des sites nucléaires. Psyché met son corps là où il ne faut pas. Le danger avance parfois masqué. Psyché, reprend l’exacte même position allongée au sol, nue, face contre bitume ici dans la photographie « Aux Champs Elysées », réponse à la violence inouïe d’une politique néolibérale dont les effets dévastateurs ne sont jamais directement imputables à ceux qui l’ont mis en place. Depuis le début du mouvement social des Gilets Jaunes, Lydie Jean-Dit-Pannel est présente à quasiment chaque manifestation. Son engagement, ses convictions, son courage, forcent l’admiration et le respect.

Lydie Jean-Dit-Pannel, "Aux Champs-Elysées", Photographie couleur, Paris, 8 décembre 2018 © Lydie Jean-Dit-Pannel Lydie Jean-Dit-Pannel, "Aux Champs-Elysées", Photographie couleur, Paris, 8 décembre 2018 © Lydie Jean-Dit-Pannel

No surrender

Lydie Jean-Dit-Pannel, How do we sleep while our beds are burning? 8 panneaux de parcelles forestières, 2019 © Lydie Jean-Dit-Pannel Lydie Jean-Dit-Pannel, How do we sleep while our beds are burning? 8 panneaux de parcelles forestières, 2019 © Lydie Jean-Dit-Pannel
Lydie Jean-Dit-Pannel remplit l’une des salles du musée de copeaux de bois de manière aléatoire si bien que l’épais tapis qu’ils forment parait onduler. Des coquilles de noix affublées de morceaux de papiers triangulaires tiennent tant bien que mal, en équilibre sur ce sol instable. L’installation prend une autre dimension lorsque son titre apparaît. « Méditerranée » (2020) rappelle qu’en moyenne « 3500 personnes par an meurent noyées en Méditerranée en tentant d’échapper à la violence qui ravage leurs pays ». Trois mille cinq cent petits bateaux à voile, comme elle les figurait enfant, perdus dans l'immensité de la mer de copeaux, cette poésie glaçante témoigne du cynisme et de l'indifférence d'une Europe qui regarde passer les cadavres des personnes qu'elle aurait dû accueillir. Ainsi va l'humanité. Dans la salle d’à côté, de grandes photographies piquées au vinaigre donnent à voir des animaux en voie d’extinction, ici l’ours polaire, là l’éléphant. Sur le mur, s’affiche un très long chiffre composé de plaques de numéros de parcelles forestières : un milliard deux cent quarante cinq millions huit cent soixante dix huit mille huit cent trente (1,245,878,830), soit le décompte des animaux morts au cours des gigantesques incendies qui ont ravagé l’Australie l’hiver dernier. Un zoocide .

Lydie Jean-Dit-Pannel, "Méditerranée", Installation, copeaux de bois, coquilles de noix, allumettes, papier, 2020 (Remerciements Huilerie de Brienon Suguenot-Schultz) © Guillaume Lasserre Lydie Jean-Dit-Pannel, "Méditerranée", Installation, copeaux de bois, coquilles de noix, allumettes, papier, 2020 (Remerciements Huilerie de Brienon Suguenot-Schultz) © Guillaume Lasserre

Lydie Jean-Dit-Pannel, "No Surrender black", Sérigraphie, deux couleurs sur Fabriano Rosaspina Lydie Jean-Dit-Pannel, La Belle Epoque 2020 © Lydie Jean-Dit-Pannel Lydie Jean-Dit-Pannel, "No Surrender black", Sérigraphie, deux couleurs sur Fabriano Rosaspina Lydie Jean-Dit-Pannel, La Belle Epoque 2020 © Lydie Jean-Dit-Pannel
Voyageuse attentive aux bruits du monde, tour à tour femme papillon et aventurière solitaire, Lydie Jean-Dit-Pannel a le goût des métamorphoses qui défient la mort. Son œuvre tout entière s’envisage comme une vanité, à l’instar de la composition de « l’entomologiste ». « Mon corps et moi avons entamé une migration dont le papillon monarque est l’aiguilleur ». En se faisant le réceptacle d’une espèce presque éteinte, elle en garde le souvenir, en prolonge l’existence jusqu’à sa propre mort. La peau de Lydie Jean-Dit-Pannel est devenue un refuge autant qu’un lieu de résistance pour quarante-sept papillons monarques à ce jour. Empreinte mémorielle, elle est aussi un espace de revendications poético-politique. L’artiste est une femme en colère. Ce qui est étonnant, c’est que tout le monde ne le soit pas. Traversée par des sentiments contraires comme cette fascination éprouvée face aux centrales nucléaires, cathédrales majestueuses de notre temps, alors même qu’elle en connaît la haute toxicité, elle fait de ses œuvres le miroir des contradictions schizophréniques de l’humanité. En montrant la vénéneuse beauté du monde, elle tente sans relâche de confondre les faux-semblants du sublime pour mieux les révéler. En performant sa révolte avec cette force fragile qui la caractérise, elle incarne un visage que l’on croyait, en France, mythologique, celui de l’artiste viscéralement engagée, lanceuse d’alerte écorchée et pourtant infatigable. « Un artiste ne fait jamais les choses par raisonnement logique, mais uniquement par pure nécessité » disait le photographe américain Dave Heath. Il y a chez Lydie Jean-Dit-Pannel quelque chose qui la transcende, un moteur de convictions qui à lui seul justifierait que l’on se réconcilie avec les humains. « Born like this, born into this » (Né comme ça, né la dedans), ces quelques mots de Bukowski tatoués à même la peau, résonnent comme le difficile constat, entre enchantement et amertume, de la réalité humaine. « Mon message, s’il faut en avoir un, serait d’être vivant quoi qu’il arrive. Garder autant que cela est possible cet état si grisant de se sentir en vie. « ALIVE » Je pourrais bien en faire mon épitaphe![11] » précise Lydie Jean-Dit-Pannel qui est bien vivante et dont on ne se rend pas assez compte à quel point cela est bénéfique à la marche du monde.

Lydie Jean-Dit-Pannel, Psyché s'abandonne, Photographie couleur, 2016 © Lydie Jean-Dit-Pannel Lydie Jean-Dit-Pannel, Psyché s'abandonne, Photographie couleur, 2016 © Lydie Jean-Dit-Pannel

[1] Locution latine signifiant « souviens-toi que tu vas mourir », formule du christianisme médiéval dont les représentations exprimaient la vanité de la vie humaine. Aux Etats-Unis, dans les communautés de motards, l’arborer sur soi protègerait de la mort. C’est également le pictogramme international signalant tout produit chimique toxique.

[2] Jean-Paul Fargier, dans « les Anarchistes » n°13, mars 2005.

[3] Lydie Jean-Dit-Pannel, ALIVE, 2018, texte introductif au site internet de l’artiste, http://ljdpalive.blogspot.com Consulté le 29 juillet  2020.

[4] « A tire d’aile », entretien de Lydie Jean-Dit-Pannel par Clémentine Calcultta, Boom Bang, janvier 2014, https://www.boumbang.com/lydie-jean-dit-pannel/ Consulté le 29 juillet 2020.

[5] Extrait d’un texte de Stephen Sarrazin, Tokyo, novembre 2008

[6] Florian Gaité, avant-propos du catalogue de l‘exposition rétrospective « ALIVE. Lydie Jean-Dit-Pannel », Musée des Beaux-arts de Dole, du 21 février au 30 août 2020, 158 pp., conception graphique : Atelier Tout va bien, Rennes, 2020, p. 10.

[7] « A tire d’aile », entretien de Lydie Jean-Dit-Pannel par Clémentine Calcultta, Boom Bang, janvier 2014, https://www.boumbang.com/lydie-jean-dit-pannel/ Consulté le 29 juillet 2020.

[8] Stephen Sarrazin, La collectionneuse, Tokyo, avril 2010.

[9] Jacques-Louis David, « Psyché abandonnée », huile sur toile, vers 1795, (collection particulière), tableau considéré comme perdu jusqu’à sa réapparition en 1991. Il est présenté publiquement à l’occasion de l‘exposition « L’antiquité rêvée »  au Musée du Louvre en 2010.

[10] Lydie Jean-Dit-Pannel, ALIVE, 2018, texte introductif au site internet de l’artiste, http://ljdpalive.blogspot.com Consulté le 29 juillet  2020

[11] « A tire d’aile », entretien de Lydie Jean-Dit-Pannel par Clémentine Calcultta, Boom Bang, janvier 2014, https://www.boumbang.com/lydie-jean-dit-pannel/ Consulté le 29 juillet 2020.

 

Lydie Jean-Dit-Pannel, affiche ALIVE, 2013 © Lydie Jean-Dit-Pannel Lydie Jean-Dit-Pannel, affiche ALIVE, 2013 © Lydie Jean-Dit-Pannel

« ALIVE (Une rétrospective) », exposition monographique de Lydie Jean-Dit-Pannel, jusqu’au 30 août 2020. 

Du mardi au samedi, de 10h à 12h et de 14h à 18h, le dimanche de 14h à 18h.

Musée des Beaux-arts de Dole
85, rue des arènes 
39 100 DOLE

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