Lydie Jean-Dit-Pannel, une rétrospective

Le Musée des Beaux-arts de Dole célèbre Lydie Jean-Dit-Pannel à travers trente ans de création artistique et d'engagement militant. Intitulée « ALIVE », cette première rétrospective révèle une production artistique menée avec l'urgence du combat dans laquelle chaque oeuvre résonne comme un cri viscéral. Psyché la voyageuse n'en finit pas de nous transporter.

Lydie Jean-Dit-Pannel, "Ashes to Ashes. A tribute to Charles Bukowski", photographie couleur, Los Angeles, 2010. © Lydie Jean-Dit-Pannel Lydie Jean-Dit-Pannel, "Ashes to Ashes. A tribute to Charles Bukowski", photographie couleur, Los Angeles, 2010. © Lydie Jean-Dit-Pannel
Ce n'est pas un hasard si la rétrospective des œuvres de Lydie Jean-Dit-Pannel (née en 1968 à Montbéliard, vit et travaille à Malakoff) a lieu au Musée des Beaux-arts de Dole dont l'originalité des collections tient à leur ouverture depuis près de trente ans à la création contemporaine, particulièrement dans le domaine pictural. Ainsi, l'accrochage permanent, revisité récemment par la directrice du musée, Amélie Lavin, présente, entre les bouleversants paysages d'Auguste Pointelin (1838 - 1933), les peintures religieuses ou mythologiques et les portraits du XIXème siècle, un ensemble de toiles engagées exécutées par Rancillac, Cueco, Erro, Alleaume et les autres qui vient bousculer l’organisation trop sage qui prévaut dans un musée des beaux-arts classique, instillant une forme de désordre dans l’ordre établi, un vent de révolte passé qui trouve un second souffle dans la relecture des évènements récents auxquels Lydie Jean-Dit-Pannel a pris une part active. Rares sont les artistes qui en France s’engagent ainsi. Depuis la fin de la coopérative des Malassis, actant de l’avortement de la révolution de Mai 68, les plasticiens, isolés dans leur pratique solitaire, semblent se tenir à l‘écart des bruits du monde. Dans les écoles d’art, la stratégie et le management font leur entrée, supplantant peu à peu une approche libertaire devenue tristement anachronique. Les formations foisonnent. L’artiste est un professionnel comme les autres veut-on nous faire croire. Heureusement, quelques uns entrent en résistance, font corps avec la société plutôt que de la tenir à distance. Plasticienne, vidéaste et performeuse, Lydie Jean-Dit-Pannel a ses convictions chevillées au corps. Farouche défenseuse de la nature, elle manifeste contre les violences sociales et le nucléaire, ses combats, exprimant ceux-ci dans son travail artistique autant que dans la rue. Deux pratiques qui chez elle, sont de moins en moins distinctes, l’artiste et l’activiste semblant avoir fusionné dans le personnage de Psyché, guerrière mythologique et alter-ego de l’artiste.

Lydie Jean-Dit-Pannel, "Home CLOM. Hommage à Joël Hubaut", photographie couleur, Dijon, 2010. © Lydie Jean-Dit-Pannel Lydie Jean-Dit-Pannel, "Home CLOM. Hommage à Joël Hubaut", photographie couleur, Dijon, 2010. © Lydie Jean-Dit-Pannel

La rétrospective s’inscrit dans la suite de l’exposition « La fin des jours », organisée dix-huit mois plus tôt qui en constituait le prologue, permettant au public dolois d’appréhender l’univers artistique de Lydie Jean-Dit-Pannel avec lequel il retrouve aujourd’hui une familiarité acquise lors du premier volet. Deux photographies emblématiques sont placées en amont du parcours qui traverse trente années de travail artistique, deux mises en exergue qui disent beaucoup de l’artiste. « Ashes to Ashes » (2010) donne à voir, dans un cadrage serré très cinématographique qui reprend le format 16/9ème, le dos dénudé de Lydie Jean-Dit-Pannel, tatoué de papillons monarques, allongé sur la tombe du poète et nouvelliste Charles Bukowski (1920 – 1994) qui aurait eu cent ans cette année. Le visage prend appui sur la plaque mortuaire, l’embrasse sans doute, tandis que les bras l’enlacent. Seule la nuque se devine derrière la chevelure auburn tenue par une pince dont la forme, une tête de mort et deux tibias entrecroisés sous un crâne, renvoie aux memento mori[1]. Le nom du poète, gravé sur la plaque, se devine plutôt qu’il n’apparaît, le visage de l’artiste en masquant plus de la moitié, rendant également illisibles les dates de vie et de mort ainsi que la courte épitaphe empreinte d’ironie : « Don’t cry ». Une certaine langueur se dégage de la scène qui apparaît paisible, presque sensuelle dans ce relâchement des tensions, cet abandon du corps. Une sorte de repos de la guerrière qui préfigure déjà son invention. L’intitulé de la photographie renvoie au titre d’une chanson de David Bowie (1947 – 2016), autre figure majeure dans le panthéon de l’artiste, tout comme le chanteur Daniel Darc et l’artiste Joël Hubaut avec qui Lydie Jean-Dit-Pannel collabore régulièrement et à qui elle rend hommage dans la seconde photographie,  « Home CLOM (Hommage à Joël Hubaut) » (2010). Dans ses œuvres, Hubaut se sert de l’épidémie et de la contamination comme outils pour construire une réflexion sur l’art et la société, notamment en questionnant le choix des couleurs.

Une grande douceur traverse l’ensemble de l'œuvre de Lydie Jean-Dit-Pannel, une poésie immense, une pudeur, une forme de modestie dans sa timidité. A la douleur, que l’on devine profonde chez elle, répond un débordement d’amour. Son rapport quasi obsessionnel à la collection est tangible dans les centaines de fiches « Do not disturb » occupant un mur entier du long couloir d’entrée du musée, pour composer la pièce « Chambre à louer » (2000 – 2020). Sous-titrée : « l’intimité du monde », elle rappelle que nous n’en sommes que les locataires.

Lydie Jean-Dit-Pannel, "Chambre à louer (l'intimité du monde)", 2000/2020, Installation murale, quelques centaines de signes Ne pas déranger des hôtels du monde, dimensions variables., Vue de l'installation au Consortium, Dijon, 2011. © Lydie Jean-Dit-Pannel Lydie Jean-Dit-Pannel, "Chambre à louer (l'intimité du monde)", 2000/2020, Installation murale, quelques centaines de signes Ne pas déranger des hôtels du monde, dimensions variables., Vue de l'installation au Consortium, Dijon, 2011. © Lydie Jean-Dit-Pannel
 zoocide .

Lydie Jean-Dit-Pannel, "Méditerranée", Installation, copeaux de bois, coquilles de noix, allumettes, papier, 2020 (Remerciements Huilerie de Brienon Suguenot-Schultz) © Guillaume Lasserre Lydie Jean-Dit-Pannel, "Méditerranée", Installation, copeaux de bois, coquilles de noix, allumettes, papier, 2020 (Remerciements Huilerie de Brienon Suguenot-Schultz) © Guillaume Lasserre

Lydie Jean-Dit-Pannel, "No Surrender black", Sérigraphie, deux couleurs sur Fabriano Rosaspina Lydie Jean-Dit-Pannel, La Belle Epoque 2020 © Lydie Jean-Dit-Pannel Lydie Jean-Dit-Pannel, "No Surrender black", Sérigraphie, deux couleurs sur Fabriano Rosaspina Lydie Jean-Dit-Pannel, La Belle Epoque 2020 © Lydie Jean-Dit-Pannel
Voyageuse attentive aux bruits du monde, tour à tour femme papillon et aventurière solitaire, Lydie Jean-Dit-Pannel a le goût des métamorphoses qui défient la mort. Son œuvre tout entière s’envisage comme une vanité, à l’instar de la composition de « l’entomologiste ». « Mon corps et moi avons entamé une migration dont le papillon monarque est l’aiguilleur ». En se faisant le réceptacle d’une espèce presque éteinte, elle en garde le souvenir, en prolonge l’existence jusqu’à sa propre mort. La peau de Lydie Jean-Dit-Pannel est devenue un refuge autant qu’un lieu de résistance pour quarante-sept papillons monarques à ce jour. Empreinte mémorielle, elle est aussi un espace de revendications poético-politique. L’artiste est une femme en colère. Ce qui est étonnant, c’est que tout le monde ne le soit pas. Traversée par des sentiments contraires comme cette fascination éprouvée face aux centrales nucléaires, cathédrales majestueuses de notre temps, alors même qu’elle en connaît la haute toxicité, elle fait de ses œuvres le miroir des contradictions schizophréniques de l’humanité. En montrant la vénéneuse beauté du monde, elle tente sans relâche de confondre les faux-semblants du sublime pour mieux les révéler. En performant sa révolte avec cette force fragile qui la caractérise, elle incarne un visage que l’on croyait, en France, mythologique, celui de l’artiste viscéralement engagée, lanceuse d’alerte écorchée et pourtant infatigable. « Un artiste ne fait jamais les choses par raisonnement logique, mais uniquement par pure nécessité » disait le photographe américain Dave Heath. Il y a chez Lydie Jean-Dit-Pannel quelque chose qui la transcende, un moteur de convictions qui à lui seul justifierait que l’on se réconcilie avec les humains. « Born like this, born into this » (Né comme ça, né la dedans), ces quelques mots de Bukowski tatoués à même la peau, résonnent comme le difficile constat, entre enchantement et amertume, de la réalité humaine. « Mon message, s’il faut en avoir un, serait d’être vivant quoi qu’il arrive. Garder autant que cela est possible cet état si grisant de se sentir en vie. « ALIVE » Je pourrais bien en faire mon épitaphe![11] » précise Lydie Jean-Dit-Pannel qui est bien vivante et dont on ne se rend pas assez compte à quel point cela est bénéfique à la marche du monde.

Lydie Jean-Dit-Pannel, Psyché s'abandonne, Photographie couleur, 2016 © Lydie Jean-Dit-Pannel Lydie Jean-Dit-Pannel, Psyché s'abandonne, Photographie couleur, 2016 © Lydie Jean-Dit-Pannel

[1] Locution latine signifiant « souviens-toi que tu vas mourir », formule du christianisme médiéval dont les représentations exprimaient la vanité de la vie humaine. Aux Etats-Unis, dans les communautés de motards, l’arborer sur soi protègerait de la mort. C’est également le pictogramme international signalant tout produit chimique toxique.

[2] Jean-Paul Fargier, dans « les Anarchistes » n°13, mars 2005.

[3] Lydie Jean-Dit-Pannel, ALIVE, 2018, texte introductif au site internet de l’artiste, http://ljdpalive.blogspot.com Consulté le 29 juillet  2020.

[4] « A tire d’aile », entretien de Lydie Jean-Dit-Pannel par Clémentine Calcultta, Boom Bang, janvier 2014, https://www.boumbang.com/lydie-jean-dit-pannel/ Consulté le 29 juillet 2020.

[5] Extrait d’un texte de Stephen Sarrazin, Tokyo, novembre 2008

[6] Florian Gaité, avant-propos du catalogue de l‘exposition rétrospective « ALIVE. Lydie Jean-Dit-Pannel », Musée des Beaux-arts de Dole, du 21 février au 30 août 2020, 158 pp., conception graphique : Atelier Tout va bien, Rennes, 2020, p. 10.

[7] « A tire d’aile », entretien de Lydie Jean-Dit-Pannel par Clémentine Calcultta, Boom Bang, janvier 2014, https://www.boumbang.com/lydie-jean-dit-pannel/ Consulté le 29 juillet 2020.

[8] Stephen Sarrazin, La collectionneuse, Tokyo, avril 2010.

[9] Jacques-Louis David, « Psyché abandonnée », huile sur toile, vers 1795, (collection particulière), tableau considéré comme perdu jusqu’à sa réapparition en 1991. Il est présenté publiquement à l’occasion de l‘exposition « L’antiquité rêvée »  au Musée du Louvre en 2010.

[10] Lydie Jean-Dit-Pannel, ALIVE, 2018, texte introductif au site internet de l’artiste, http://ljdpalive.blogspot.com Consulté le 29 juillet  2020

[11] « A tire d’aile », entretien de Lydie Jean-Dit-Pannel par Clémentine Calcultta, Boom Bang, janvier 2014, https://www.boumbang.com/lydie-jean-dit-pannel/ Consulté le 29 juillet 2020.

 

Lydie Jean-Dit-Pannel, affiche ALIVE, 2013 © Lydie Jean-Dit-Pannel Lydie Jean-Dit-Pannel, affiche ALIVE, 2013 © Lydie Jean-Dit-Pannel

« ALIVE (Une rétrospective) », exposition monographique de Lydie Jean-Dit-Pannel, jusqu’au 30 août 2020. 

Du mardi au samedi, de 10h à 12h et de 14h à 18h, le dimanche de 14h à 18h.

Musée des Beaux-arts de Dole
85, rue des arènes 
39 100 DOLE

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