Tamara Al Saadi, les brûlures du monde

A l'occasion du festival « A VIF » initié par le Préau CDN de Normandie–Vire, une demi-douzaine de spectacles se déroulent en milieu scolaire, parmi lesquels « Brulé.e.s » de Tamara Al Saadi qui met en scène l’adolescence, période fondatrice de notre regard sur le monde. La pièce sera jouée deux fois, redistribuant les rôles pour mieux éclairer les ressorts de la stigmatisation sociale.

Brûlé.e.s Texte et Mise en scène Tamara Al Saadi © Christophe Raynaud De Lage Brûlé.e.s Texte et Mise en scène Tamara Al Saadi © Christophe Raynaud De Lage

Après une saison pratiquement avortée, le Préau Centre dramatique national de Normandie–Vire a très tôt décidé de sauver le festival « A VIF » en composant l’actuelle édition presque exclusivement en milieu scolaire. C’est ainsi que six des dix spectacles initiaux ont pu être proposés à soixante-cinq classes provenant de quatorze établissements scolaires, répartis sur trois départements normands, la première et unique rencontre avec le théâtre pour ces collégiens cette année. Du nouveau format induisant un nouvel intitulé à chaque édition, l’ex festival Ado (2010 – 2020) souhaitait s’axer sur l’échange et les retrouvailles après l’annulation de l’édition de l’an passé. Le coronavirus n’a rien facilité, bien au contraire. Parmi la programmation maintenue, « Brulé.e.s ». Créé en huis clos au 104 à Paris en février dernier, le nouvel opus de l’autrice et metteuse en scène franco-irakienne Tamara Al Saadi, dont le travail s’articule entre la recherche en sciences sociales et la création théâtrale, fait l’effet d’une bombe dont la déflagration n’en finit pas de se propager tout au long de la pièce. Après avoir bénéficié d’une résidence au collège Victor Hugo à Sourdeval (Manche) en octobre et novembre 2020, la pièce était présentée au collège Val de Vire.

« Brulé.e.s » fait le récit de cinq adolescents de quatrième qui, après les cours, se retrouvent enfermés dans leur collège, situé en zone d’éducation prioritaire (ZEP). Ils y passeront une bonne partie de la nuit. Quatre font partis de la même bande de petits dealers, dominée par Ilham, qui fait régner sa loi, la cinquième, Minah, bouc émissaire de l’école enfermée un peu plus tôt dans les toilettes par d’autres élèves, est inspirée des propres souvenirs et expériences de Tamara Al Saadi. La particularité du dispositif qu’elle met en place oblige les cinq jeunes comédiens à connaitre tous les rôles. Les prénoms des protagonistes sont volontairement neutres afin que chacun puisse les incarner. Au début de la pièce, face au public, ils tirent au sort les personnages qu’ils devront interpréter. Alors qu’ils s’absentent un court instant pour aller se changer, une tragique symphonie des flashs d’infos se met en branle, évoquant des noms surgis du passé, ceux de Zyed et Bouna, respectivement 17 et 15 ans lors de leur mort le 27 octobre 2005[1] à Clichy-sous-Bois, électrocutés alors qu’ils s’étaient réfugiés dans un transformateur électrique pour échapper à la police. Ce drame, suivi trois jours plus tard, par l’envoi d’une grenade lacrymogène dans l’entrée d’une mosquée, marque le début des émeutes de 2005 en France. La situation ne reviendra au calme que le 17 novembre 2005. Elles restent encore aujourd’hui les plus importantes connues dans le pays depuis mai 1968.

La relecture de ces évènements dix ans plus tard dans un numéro spécial de la revue Mouvements[2] va être pour l’autrice l’élément déclencheur de la pièce. Scolarisée dans un collège classé en ZEP, elle a partagé le quotidien de ces jeunes des classes populaires, français majoritairement issus de l’immigration. « Place[3] », son précédent spectacle, dans lequel elle raconte la difficulté de se construire en exil, abordait déjà la question de l’assimilation et du racisme ordinaire. Alors que les espoirs d’une prise de conscience et d’une réaction politiques s’évanouissaient peu à peu – qu’est-ce qui a changé aujourd’hui ? –, Tamara Al Saadi a eu envie de traduire cette réalité dans un texte et un dispositif particuliers. « Brulé.e.s » s’est construit à partir d’un travail de recherche mené par l’autrice, combinant des entretiens avec des professeurs, des éducateurs et des classes de quatrième de Seine-Saint-Denis entre autres, et des lectures diverses.

Brûlé.e.s Texte et Mise en scène Tamara Al Saadi © Christophe Raynaud De Lage Brûlé.e.s Texte et Mise en scène Tamara Al Saadi © Christophe Raynaud De Lage

Ilham, Malak, Sarab, Raja et Minah évoluent au centre d’une petite salle polyvalente qui, pour quelques jours, devient leur terrain de jeu, leur scène de théâtre. Tout autour, élèves et professeurs forment un public inaccoutumé et attentif. Ils ont pris soin de préparer en amont la pièce et les thèmes qui la traversent. Pour les comédiens, l’espace de jeu est resserré, contraint. Ils sont littéralement enfermés à l’intérieur du rectangle formé par la disposition quadripartite des spectateurs qui se retrouvent ainsi au plus près de l’action. La situation n’en est que plus anxiogène, suffocante parfois. Ils tournent en rond comme des lions en cage. Réunis malgré eux, forcés à cohabiter par enfermement, ils vont modifier leur façon d’appréhender l’autre. Des échanges nouveaux vont se nouer, des alliances se faire puis se défaire, le pouvoir sera remis en cause, les rapports de force inversés, les stéréotypes dénoncés de la misogynie à l’homophobie, au racisme ordinaire, conduisent au refus de subordination. De la chute d’Ilham à la rage destructrice de Minah, aucun ne restera à la place qui lui été assigné initialement.

La pièce est composée de trois parties. La première est celle de l’action, depuis le constat d’enfermement dans le collège jusqu’au début d’incendie de celui-ci. La deuxième rejoue la première, à ceci près que les rôles ont été échangés. Dans cette nouvelle distribution choisie par les élèves, la victime devient le bourreau et vice versa. L’idée ici est de questionner les assignations de rôle à l’orée d’une fiction sociale. Le dispositif dédouane les corps en démontrant implacablement qu’il s’agit d’une construction de société. D’autres stéréotypes apparaissent alors dans ce renversement.

Tamara Al Saadi construit la dramaturgie du spectacle sur la métaphore d’un régime politique. « Chaque personnage serait l’incarnation d’un rouage de ce système (Ilham - le gouvernement, Sarab - les forces de l’ordre, les guetteurs - la classe populaire et Minah - la classe économique aisée)[4] » précise-t-elle avant de poursuivre : « Ce procédé a pour ambition de décrire les rapports hiérarchiques dans un système politique oppressif, la question des répartitions des ressources, et les mouvements contestataires via les mécanismes de fonctionnement et d’organisation d’un groupe d’adolescents ». L’autrice fait aussi le choix de l’argot qu’elle élève au rang de langue à part entière.

Brûlé.e.s Texte et Mise en scène Tamara Al Saadi © Christophe Raynaud De Lage Brûlé.e.s Texte et Mise en scène Tamara Al Saadi © Christophe Raynaud De Lage

Dans « Brulé.e.s », il y a donc un inconnu de taille : le tirage au sort. Les acteurs ne savent jamais à l’avance quel rôle ils vont jouer et sont donc confrontés à une expérience à chaque fois renouvelée. Il existe des dizaines de versions possibles de la pièce. En permutant les genres et les origines, l’histoire rejouée à l’identique ne sera pourtant pas la même. C’est précisément pour cela que Ilham et Sarab sont pris de panique à la fin de la pièce, lorsqu’ils entendent les sirènes des voitures de police se rapprocher. Ils savent qu’ils seront les premiers suspects de l’incendie alors même qu’ils n’y sont pour rien. Le bord plateau avec les élèves est un moment précieux qui continue d’alimenter la pièce. Le choix d’une mise en scène qui s’articule entièrement sur la rencontre du jeu des comédiens et sur l’espace qui l’accueille, autorise la pièce à se jouer partout, du plateau de théâtre à la salle de classe, de l’appartement au local associatif. Une « opération théâtrale commando » pour reprendre les mots de Tamara Al Saadi, à la fois légère et rapide, comme pour répondre à une urgence, celle de dire les violences, ce que les préjugés font au corps. Un petit banc s’avère être le seul accessoire du spectacle. 

Contrairement aux deux premières, la troisième partie, plus intime, s’appuie sur l’expérience et l’écriture des cinq acteurs. « Je n'avais pas besoin d'être sauvée[5] » affirme-t-elle lorsqu’elle évoque le peu d’intérêt que le prince charmant suscitait chez l’enfant qu’elle était, puis de préciser : « C'est que plus tard que j'ai commencé à l’imaginer. Vers 13 ans. Il était devenu essentiel que je devienne une femme, une vraie ». Les histoires se croisent, se télescopent avec une infinie violence : « Quand j'avais six ans, 
mon père a trouvé sur son pare-brise un petit papier plié
, « casse-toi sale bougnoule t'es pas chez toi ici », 
c'est comme ça que j'ai appris ce que c'était
, ce que j'étais
, bougnoule, 
et pas chez moi, 
ici
 ». C’est dans l’intime qu’apparait le politique : « Le procureur me rappelle pourquoi je suis là en lisant le procès-verbal effectué huit mois plus tôt. Je découvre à ce moment-là que les flics avaient remixé mon procès-verbal, les phrases écrites à la première personne étaient tournées de telle manière à me présenter comme un petit délinquant ». La morale, s’il devait y en avoir une, semble déjà avoir été écrite il y a plus de trois cents ans par Jean De La Fontaine : « selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de Cour vous rendront blanc ou noir[6] ».

Désenchantée, cette troisième partie est celle des rêves perdus dans l’assignation des rôles faite aux corps : « Mon corps parle pour moi avant moi. Mon apparence, la couleur de ma peau crie toutes les histoires qu'on ne veut pas entendre ». Le théâtre devait être le lieu idéal pour raconter d’autres récits mais sur scène, les corps sont aussi stéréotypés qu’ailleurs. La déclamation des premiers vers de la longue tirade de Rodrigue[7], extraite du « Cid » de Corneille, offrent cet espoir, celui d’un corps perçu au-delà de son épiderme. Un souffle nouveau s’élève alors, la scène se fait épique, héroïque pour la première fois. Peu après le début de la pièce, Ilham avait interpellé Minah : «  Je crois qu’il y a un truc que tu captes pas : Pour nous les frontières de la cité, c’est les frontières du monde. Au-delà, c’est pas pour nous. Quand on sort de la cité, c’est nous les Minah du collège… Toi, demain, tu vas bouger d’école et on sera plus qu’un mauvais souvenir, alors que nous, on va crever dans le mauvais souvenir… »

Brûlé.e.s Texte et Mise en scène Tamara Al Saadi © Christophe Raynaud De Lage Brûlé.e.s Texte et Mise en scène Tamara Al Saadi © Christophe Raynaud De Lage

[1] Voir le dossier en ligne, constitué par Mediapart,  https://www.mediapart.fr/journal/france/dossier/dossier-clichy-sous-bois-morts-sans-justice Consulté le 29 mai 2021.

[2] « Ma cité va craquer. Dix ans après les révoltes urbaines de 2005 », Mouvements, vol. 83, 2015/3, La Découverte, 176 pp.

[3] Guillaume Lasserre, « Place, les exilé.es à la lisière du monde », Le club de Mediapart / Un certain regard sur la culture, 28 octobre 2019, https://blogs.mediapart.fr/guillaume-lasserre/blog/221019/place-les-exilees-la-lisiere-du-monde

[4] Tamara Al Saadi, « Note d’écriture », dossier du spectacle Brulé.e.s, mai 2021.

[5] Cette citation et celles qui suivent sont extraites de la pièce « Brûlé.e.s » de Tamara Al Saadi, publiée aux éditions Koiné en juin 2020.

[6] Jean De La Fontaine, « Les animaux malades de la peste », première fable du livre sept parue dans le deuxième recueil des Fables de La Fontaine, Paris, Claude Barbin, 1678.

[7] Pierre Corneille, Le Cid, acte 4, scène 3. Tragi-comédie en cinq actes en vers rimés deux et deux et en alexandrins, créée au Théâtre du Marais à Paris le 5 janvier 1637.

Brûlé.e.s Texte et Mise en scène Tamara Al Saadi © Christophe Raynaud De Lage Brûlé.e.s Texte et Mise en scène Tamara Al Saadi © Christophe Raynaud De Lage

BRULE.E.S - Texte : Tamara Al Saadi avec la participation de Hicham Boutahar, Saffiya Laabab, Elise Martin, Alexandre Prince, Frederico Semedo. Mise en scène : Tamara Al Saadi. Assistante à la mise en scène : Kristina Chaumont. Comédien.ne.s : Hicham Boutahar, Saffiya Laabab, Elise Martin, Alexandre Prince, Frederico Semedo. Création sonore : Fabio Meschini / Paroles : Hadrien Leclercq. Costumes : Pétronille Salomé. Lumières & Conception technique : Jennifer Montesantos. Production : Cie La Base. Coproduction : La Comédie Centre Dramatique National de Reims, Le Préau Centre Dramatique National de Normandie-Vire, LE CENTQUATRE-Paris. Soutien : Région Ile-de-France, SPEDIDAM, Ecole de la Comédie de Saint-Etienne / DIESE # Auvergne -Rhône-Alpes, Fonds d’Insertion pour Jeunes Artistes Dramatiques, D.R.A.C. et Région SUD

Le Préau - Centre dramatique national de Normandie - Vire
Place Castel BP 90 104
14503 Vire cedex

Du 25 au 28 mai au collège Val de Vire dans le cadre du festival « A VIF ».

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