Aurélie Slonina, l'art de l'infiltration positive

Nommée au Prix MAIF avec "Special Guest", projet de sculpture-architecture qui réunit des notions contraires pour révéler les incohérences de notre époque, Aurélie Slonina poursuit son infiltration d'éléments indésirables dans l'espace urbain. Ses œuvres aux formes hybrides témoignent de la tentative illusoire d’une domestication maîtrisée du vivant.

Aurélie Slonina, "Special guest", Dimension du projet : 2 m de diamètre x 50 cm de haut, 2018 © Aurélie Slonina Aurélie Slonina, "Special guest", Dimension du projet : 2 m de diamètre x 50 cm de haut, 2018 © Aurélie Slonina
Parmi les cinq finalistes retenus par le jury du onzième Prix MAIF pour la sculpture ne figure qu'une seule femme, Aurélie Slonina. Artiste discrète, elle compose depuis vingt ans une œuvre qui interroge la place occupée par la nature dans les espaces urbains en infiltrant des "indésirables" dans des lieux publics ou privés. Elle accorde ainsi une place prépondérante à ce qui est volontairement caché ou que l’on refuse de voir et vient perturber le contrôle des hommes sur un environnement qu’ils s’efforcent de maîtriser. Dans la forme comme dans le fond, ses œuvres sont les points de rencontre de deux mondes diamétralement opposés : l’un organisé et sous contrôle, l’autre anarchique et considéré comme nuisible. Comme l’artiste autrichien Lois Weinberger, elle utilise la métaphore d’une communauté des plantes pour révéler la société des humains. Elle privilégie les « mauvaises herbes » à qui elle donne un nouveau statut lorsqu’elle les présente dans les parterres extrêmement composés de jardins à la française. « Special Guest » est l’occasion de revenir sur le travail engagé de l’artiste, de retour en région parisienne où  elle vit et travaille désormais après plusieurs séjours à Berlin et quelques années à Los Angeles. Deux villes, deux cultures, dont on retrouve l’influence dans ses œuvres. L’art et la nature, présents à chaque coin de rue de la capitale allemande, renforcent son goût pour l’étude d’une végétation urbaine évoluant sous surveillance. En Californie, elle fait l’expérience du désert et de la lumière, éprouve l’immensité des espaces de la cité des anges. Le sentiment d’être dans l’infini détermine chez elle une nouvelle approche de l’espace. De cette ville du futur déjà obsolète s’échappe une étrangeté ordinaire qui donne l’impression que tout devient possible.

 Hybrider les notions contraires

Projet pour une sculpture en bronze, « Special guest » s’inscrit dans la continuité du travail d’Aurélie Slonina, qui en montrant ce (ceux) que l’on ne veut pas voir, souligne l’ambivalence d’une époque pour le moins contradictoire dans sa gestion du vivant et de ses flux. Elle révèle ici un provisoire durable en choisissant d’utiliser un matériau robuste pour figurer la fragilité des plis d’un origami géant réalisé à partir d’une bâche en plastique bleue, symbole désormais de l’habitat précaire des migrants. Témoin banalisé de l’ampleur de la crise humanitaire qui se joue ici et maintenant, ce morceau de plastique ordinaire se multiplie au fur et à mesure des arrivées pour devenir omniprésent dans notre espace urbain. Cette allégorie tragique d’une situation d’urgence et de détresse s’invite dans notre quotidien lorsque le temporaire devient constant. Pour incarner physiquement cette pérennité de la précarité, l’artiste réunit les deux notions contradictoires dans un métissage plastique. Aurélie Slonina compose des œuvres hybrides engendrées par la fusion des contraires, représentations métaphoriques des dissonances du monde. Le trouble provoqué est ici renforcé par une interprétation plurielle du matériau. Si la qualité solide du bronze contredit la légèreté de la bâche pour rendre tangible l’effet d’un provisoire qui dure, à l’inverse, il vient anoblir la pauvreté de la matière plastique. Le précieux alliage de cuivre et d’étain, réservé traditionnellement à la représentation des élites et des rois, impose une image magnifiée des migrants. L’éclat solennel de l’airain gomme les préjugés qui stigmatisent ces populations. Aurélie Slonina désaxe ainsi le regard que l’on porte sur l’autre, celui qui est différent. L’habitat de fortune incarné par la bâche de plastique bleue se transforme en objet poétique sous les plis de l’art japonais de l’origami. Ne nous y trompons pas, s’il parait de prime abord pondéré et ludique, l’art sensible d’Aurélie Slonina convoque la forme plastique pour affirmer un propos politique.

Aurélie Slonina, "Friche à la française", exposition "Micro-climats", Domaine de Rentilly, 2009 © William Lacalmontie Aurélie Slonina, "Friche à la française", exposition "Micro-climats", Domaine de Rentilly, 2009 © William Lacalmontie
Diplômée de l’Ecole nationale supérieure de Paris-Cergy en 1996, elle fait de la nature l’axe principal de ses recherches. Loin de proposer une image bucolique de paysages sauvages, elle la représente urbaine, c’est-à-dire, captive, contrôlée, artificielle. La nature qui l’intéresse est celle des villes, une nature hybridée par la volonté des hommes qui la placent sous surveillance. Dans les œuvres d’Aurélie Slonina, elle prend la forme de soucoupes volantes organiques ou de jardinières graffiti, de paysages de jeux vidéo, pour témoigner des relations ambigües que nous entretenons avec notre environnement naturel. Pour autant, il n’est pas question de revenir au concept d’une terre mythique d’avant les hommes. Pour l’artiste, il n’y a pas d’Eden originel. Son art documente avec la plus grande précision les actions de l’homme transformant la nature dans un contexte urbain, l’apprivoisant dans la ville. Nature simulée comme celle des espaces verts, elle est tenue de muter pour répondre aux contraintes communes (et donc artificielles) d’organisation et de bon fonctionnement de la cité. Toutefois, une nature totalement domestiquée, entièrement sous contrôle n’est qu’illusion. Les mauvaises herbes poussent sous le béton. Considérées comme nuisibles, tenues à bonne distance par peur de l’anarchie et du chaos, elles se révèlent pourtant indomptables, poussant fièrement dans les craquelures des dalles de béton, comme pour affirmer leur existence et leur droit à la différence. Le troublant parallèle avec la société des hommes invite à reconsidérer notre rapport à l’autre, « indésirable » dans notre environnement parce que différent, comme le sont des mauvaises herbes dans un espace végétal urbain contrôlé. L’art d’Aurélie Slonina autorise la présence d’exclus là où ils sont précisément interdits : ce sont des plantes rudérales qui répondent à la rigueur géométrique d’un jardin à la française selon un plan de Le Nôtre (« Friche à la française », installation végétale, 2009-12), des orties qui délimitent un labyrinthe – symbole de discipline à travers la maitrise du jeu –, dans un jardin public (« Labyrinthe », installation végétale, 2010), des images de forêts plantées par l’homme qui se succèdent dans une vidéo dont le montage saccadé vient perturber cette harmonie, rappelant son artifice (« Flying saucer », vidéo, 2014), des végétaux colonisant une basket et divers autres objets, témoins éphémères d’une vie antérieure à une catastrophe écologique, œuvres de porcelaine dont la préciosité fragile contredit l’état de délabrement de ces éléments laissés à l’abandon («Sunrise», porcelaine émaillée, 2015).

L’infiltration positive, un art du débordement

Aurélie Slonina, élément de la série "Sunrise", porcelaine émaillée, 2012 © Aurélie Slonina Aurélie Slonina, élément de la série "Sunrise", porcelaine émaillée, 2012 © Aurélie Slonina
L’œuvre d’Aurélie Slonina interroge donc notre manière de percevoir l’environnement urbain, ses codes et ses règles fixés par une société d’individus en tenant compte du plus grand nombre qui en définit la « norme » forcément factice pour lui garantir un équilibre de vie. Le marginal, c’est-à-dire, celui qui évolue de façon volontaire ou contrainte, en dehors des règles communes, est tenu à distance, surveillé. L’artiste propose de changer de point de vue en infiltrant des « indésirables » dans un contexte urbain à l’endroit même où ils sont interdits. En imposant leur présence en dehors des lieux précis où les cantonne la société, elle provoque l’effet de débordement en raison duquel ils étaient placés sous surveillance. Cette action de discrimination positive artistique est manifeste dans l’ensemble de son travail. Elle s’incarne particulièrement dans la série photographique « Guests »,  exécutée en 2017 et à l’origine  du projet « Special guest ». Quatre photographies représentent quatre installations éphémères, composées d’une même bâche en plastique bleue pliée différemment figurant quatre origamis géants aux formes singulières. Le statut de l’œuvre est lui-même ambigu à l’image d’un médium, la photographie, toujours considéré à la marge de l’art contemporain. Rarement utilisé par l’artiste, il constitue – de façon consciente ou non - une clef supplémentaire pour la lecture de l’œuvre. Si la série rend compte de l’existence d’une installation passée, elle sort du cadre strictement documentaire par l'ambition qui se lit dans le soin apporté aux tirages et à leur présentation, lui confèrant le statut d’œuvre d’art.  La bâche de plastique bleue, illustration de l’habitat précaire des migrants se multipliant dans l‘espace urbain, constitue un parallèle avec la prolifération des mauvaises herbes. Cette nature urbaine, figure centrale de l’œuvre d’Aurélie Slonina, métaphore de la cité des hommes, se retrouve encore dans l’aspect organique de « Special guest » où les plis de l’origami laissent deviner une forme florale stylisée. Abri de fortune minimal et standardisé, elle est l’incarnation de la présence physique des migrants, la maison, la carapace, le symbole. En proposant d’installer plusieurs de ces architectures sculptures dans la ville, Aurélie Slonina redouble le geste des migrants qui multiplient les abris comme se multiplie la végétation rudérale.  

Aurélie Slonina, "Guests", 2017, APDV centre d'art, Paris © Aurélie Slonina Aurélie Slonina, "Guests", 2017, APDV centre d'art, Paris © Aurélie Slonina
Si la création plastique est politique, les artistes agissent comme des vigies, des lanceurs d’alertes. Leurs œuvres sont les indicateurs de l’état d’une société. Infatigable observatrice du monde urbain, Aurélie Slonina prend acte des contradictions de notre époque qu’elle retranscrit dans ses œuvres où notre environnement toujours plus maitrisé par peur du débordement, engendre une nature hybride, artificielle, mutante. Elle invente un art assumé de la discrimination positive par l’infiltration d’intrus dans des lieux publics ou privés, confrontant possiblement leur présence à celle des habitants d’un immeuble, des usagers d’une gare, des employés d’un magasin, des visiteurs d’un musée, afin qu’ils prennent le temps de regarder autrement ce que trop souvent ils refusent de voir. Il y a quelques mois,  elle infiltrait des mauvaises herbes à l’aide d’un pochoir et d’une bombe de peinture sur les murs de la cour d’un immeuble parisien à l’invitation du centre d’art APDV. Discrètes et frêles silhouettes aux contours à peine esquissés, s’évaporant dès les premières pluies, elle s’imposent pourtant à la mémoire comme des souvenirs poétiques sublimant ces plantes considérées comme intruses. Ici restera l’empreinte de la beauté fragile d’une bâche en plastique bleue, allégorie de ces indésirables d’aujourd’hui qui demain seront peut-être les « invités d’honneur » qu’évoque l’artiste. Alors, sans que l’on s’en rende compte, Aurélie Slonina aura modifié notre regard sur l’autre. Pour l’heure, sa pratique parnassienne d’une infiltration plastique des exclus, nécessaire art de la discrimination positive, continuera de s’exprimer jusqu’à ce que la présence des mauvaises herbes soit un atout et non plus une contrainte. Alors seulement cessera l’hybridation des contraires.

Onzième Prix MAIF pour la sculpture, exposition des projets des cinq finalistes : Arnaud Grapain, Chedli Mahdaoui, Segondurante, Michäel Sellam et Aurélie Slonina - Du 11 au 22 septembre 2018 (le prix sera attribué le 20 septembre 2018).

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