Venise, fin de biennale

Ouverte avec la polémique "Barca nostra", la 58ème Biennale de Venise s'est achevée le 24 novembre, dans des marées exceptionnelles, énièmes alertes annonçant la lente disparition de la Cité des Doges. C'est sans doute cette nostalgie d'un monde qui n'est déjà plus qui domine cette édition. A l'anachronisme des pavillons nationaux répondent quelques belles surprises et des résistances.

Un vaporeto bloqué après avoir été emporté par une marée extrêmement haute,13 novembre 2019, Venise. © Photo de Marco Bertorello AFP via Getty Images Un vaporeto bloqué après avoir été emporté par une marée extrêmement haute,13 novembre 2019, Venise. © Photo de Marco Bertorello AFP via Getty Images

Le 12 novembre dernier, Venise a subi des inondations exceptionnelles, le plus importantes depuis l'Aqua grande de 1966, qui ont submergé plus de quatre-vingt pour cent de son territoire, causant d'importants dommages aux biens artistiques et culturels. La basilique Saint-Marc, qui a essuyé sa sixième inondation en douze siècles (seulement),  donnait l'échelle de l'ampleur de la catastrophe. Le conservatoire de musique Benedetto Marcello sur le Grand Canal, n’a pu que constater les importants dommages qui ont frappé une partie des 56 000 opéras conservés dans sa bibliothèque, parmi lesquelles des partitions inestimables de Vivaldi, Rossini, Cimarosa... Le Conseil régional a lui aussi été évacué, du jamais vu depuis son installation dans ses locaux il y a cinquante ans. Tout semble désormais pointer vers la disparition lente de la Cité des Doges dans les prochaines décennies, devenant une nouvelle Oulos, cité antique crétoise engloutie il y a mille sept cent ans. Des mesures préventives d'urgence pourraient pourtant sauver la Sérénissime. Il suffirait pour cela de réduire le tourisme en limitant, voire interdisant sa version de masse, en interdisant les paquebots de croisières. Pourquoi ne pas les faire accoster à Mestre, puis conduire leurs occupants en bus à Venise comme c'est la cas à Marseille, qui a interdit ces immeubles flottants dans le Vieux-port pour les parquer à La Joliette ? Mais les Vénitiens ne veulent pas abandonner l'énorme manne financière que représente le secteur touristique, principale activité économique de la région.  

L'art de la catastrophe

La controversée "Barca Nostra" de Christoph Büchel est remorqué dans l'Arsenal pour la Biennale de Venise. © Photo by Luca Zanon Awakening / Getty Images La controversée "Barca Nostra" de Christoph Büchel est remorqué dans l'Arsenal pour la Biennale de Venise. © Photo by Luca Zanon Awakening / Getty Images

La Bennale d'art contemporain n'a pas été épargnée, contrainte à une fermeture temporaire à quelques jours de sa fermeture officielle le 24 novembre. Placée sous le vocable "May you live in interesting times", elle ouvrait le 11 mai dernier sur une polémique, celle entourant l'installation "Barca nostra" de l'artiste helvético-islandais Christoph Büchel. Connu pour ses provocations politiques, il avait déjà créé l'émoi en 2015 alors qu'il représentait l'Islande, en transformant l'église Santa Maria della Misericordia at Campo de L’Abazia, lieu déconsacré et fermé au public depuis une quarantaine d'années, en mosquée. "The Mosque: The First Mosque in the Historic City of Venice (Moschea della Misericordia)" avait été réalisé en étroite collaboration avec les communautés musulmanes de Venise et d'Islande, testant la tolérance des Vénitiens dans un contexte de montée de l'islamophobie en Europe. Celle-ci a tourné court, la commune faisant définitivement fermer le pavillon islandais le 22 mai 2015, indiquant dans un communiqué de presse que "la mesure a fait l’objet d’une évaluation préalable par le comité provincial de l’ordre et la sécurité publique." Cette décision était justifiée par le non respect de "l’interdiction de l’utilisation, pendant les heures d’ouverture au public, de l’espace intérieur de l’ancienne église à des fins autres que celles d’une exposition" et "l’interdiction de l’utilisation du pavillon comme un lieu de culte[1]". Renommée ici "Barca nostra", le navire fantôme, épave bleue et rouge, carcasse éventrée, fermement arrimé à l'Arsenal– site des anciens chantiers navals de Venise – fut le théâtre du plus important naufrage survenu en Méditerranée depuis le début de la crise migratoire. Dans ce bateau de pêche conçu pour une vingtaine de passagers, plus d'un millier de migrants se sont entassés. Vingt-huit seulement ont survécu lorsqu’il a coulé après avoir chaviré. L'éventrement du navire au niveau de la ligne de flottaison est le stigmate attestant de l'intervention en avril 2015 des pompiers qui sont allés récupérer le millier de corps entassé dans la cale. Certains enfants portaient, accrochés sur leur poitrine, leurs bulletins scolaires, persuadés sans doute qu'un bon élève ne pourrait être expulsé. Le nom même du projet rappelle celui de "Mare nostrum", l'opération de sauvetage en Méditerranée interrompue quelques mois auparavant en raison du manque de financement.  Paolo Baratta, 79 ans, économiste de formation, fut trois fois ministre avant de prendre la présidence de la Biennale d'art contemporain de Venise en 1998. Face à la polémique, il affirme que "Barca nostra" est "une invitation au silence et à la réflexion[2]." Pourtant, le projet de Christoph Büchel n'est mentionné nulle part sur les documents officiels. Il ne figure sur aucun des plans de la Biennale. A proximité de l'épave du chalutier, on ne trouve aucun texte explicatif. Elle est présentée totalement hors contexte. Difficile dans ce cas d’inviter au silence lorsqu’on ignore tout de ce qui se trouve devant nous. A la terrasse du café Illy située juste en face, on termine sa glace, qui figure parmi les meilleures de la ville, avant de prendre en photo l'étrange relique, ou mieux, de réaliser, tout sourire, un selfie, la nécropole flottante en arrière plan. Présenter ce qui reste du tombeau de l'humanité afin de susciter une prise de conscience de notre propre indignité ne peut fonctionner qu'en restituant le contexte de la catastrophe à travers son récit. Sans cela, la pièce relève d'une provocation gratuite, faisant fi des morts dans une indécence particulièrement abjecte. Il faut s'interroger: A qui s'adresse Christoph Büchel ? Particulièrement lors de la semaine d'ouverture pour laquelle tout a été fait dans le plus grand secret afin que l'épave soit installée et visible des professionnels de l'art contemporain, car c'est bien à eux que l'on s'adresse lors de la première semaine. Pour comprendre la critique politique, il faut pouvoir disposer de clefs de lecture, ce que rend impossible l'omerta entourant l'opération. En tout cas, cette dernière aura été un succès de communication pour la biennale et pour l'artiste qui semble parfaitement maitriser l'utilisation des drames qui touchent les minorités raciales (musulmans, migrants d'Afrique).

Laure Prouvost, « Deep See Blue Surrounding You / Vois Ce Bleu Profond Te Fondre », Pavillon français à la 58 e Biennale d’art de Venise, 2019. © Giacomo Cosua Laure Prouvost, « Deep See Blue Surrounding You / Vois Ce Bleu Profond Te Fondre », Pavillon français à la 58 e Biennale d’art de Venise, 2019. © Giacomo Cosua
Alexander Sokourov, "Lc. 15: 11-32", Pavillon russe, Biennale de Venise, 2019. © Mikhail Vilchuk Alexander Sokourov, "Lc. 15: 11-32", Pavillon russe, Biennale de Venise, 2019. © Mikhail Vilchuk
Une visite des Giardini suffit, comme à chaque fois, pour s'interroger sur la pertinence de la survivance des pavillons nationaux, qui semblent totalement anachroniques à l'heure où les Etats-Nations sont remplacés par des Cités-Monde. Le meilleur exemple est sans doute le pavillon français à travers l'invitation faite à Laure Prouvost. Installée à Londres depuis 1999, ville où elle a effectué l'ensemble de ses études, elle impose une entrée par l'arrière du pavillon, comme par effraction, afin d'éprouver (un peu) les mêmes sensations que celles ressenties par un voyageur clandestin. On aborde son périple d'abord par ce qui reste, les vestiges, avant d'être projeté dans une installation vidéo immersive. L'épopée part de sud de l'Angleterre pour traverser la France, préférant à Paris sa proche banlieue, s'arrêtant le temps d'une escale au Palais du facteur Cheval, pour arriver un peu plus tard dans le Cité des Doges. Le film, touchant dans sa naïveté, est censé évoquer la traversée des migrants à travers ce périple somme toute bien moins douloureux. Le film, qui se partage entre l'anglais et le français, traverse trois pays comme pour mieux affirmer le choix d’un monde dépassant la simple appartenance nationale qui apparaît obsolète ici. A contrario, le pavillon russe, malgré toute la virtuosité de la mise en scène d'Alexandre Sokurov, sombre dans une certaine grandiloquence nationaliste quand un célèbre tableau de Rembrandt conservé au Musée de
Martin Puryear, "Tabernacle", 2018, Pavillon américain, Biennale de Venise, 2019. © Ben Davis. Martin Puryear, "Tabernacle", 2018, Pavillon américain, Biennale de Venise, 2019. © Ben Davis.
l'Ermitage autorise l'exaltation d'une certaine fierté russe; lorsque le pavillon égyptien, d'une laideur extrême, affirme, sans 
subtilité aucune, la puissance perdue qu'il tente de retrouver. A côté de ses exemples édifiants qui invitent à repenser la Biennale de Venise pour la mettre enfin en phase avec son temps restent les mastodontes, valeurs sures de l'évènement, parmi lesquels le pavillon américain qui, en présentant les œuvres de Martin Puryear (né en 1941 à Washington, vit et travaille à New York), démontre une nouvelle fois son efficacité.

Entrer en résistance 

Swinguerra by Bárbara Wagner & Benjamin de Burca - Brazil Pavilion seen at the Venice Art Biennale 2019 "May You Live in Interesting Times" © MM - Artlike

Bárbara Wagner & Benjamin de Burca, "Swinguerra", court-métrage, 23 min., 2019, Biennale de Venise 2019 © Bárbara Wagner & Benjamin de Burca Bárbara Wagner & Benjamin de Burca, "Swinguerra", court-métrage, 23 min., 2019, Biennale de Venise 2019 © Bárbara Wagner & Benjamin de Burca
Trois pavillons méritent une attention particulière, à commencer par le Brésil, à qui l’on attribuerai sans hésiter le Lion d'or. L'intitulé "Swingerra" correspond à la fusion du mot "Swingueira", mouvement de danse populaire du nord-est du Brésil, et de guerra, guerre en portugais. Barbara Wagner et Benjamin de Burca développent depuis dix ans un travail vidéo autour le la culture populaire brésilienne et des pensées inconscientes qu'elle charrie. Comme pour leurs précédents films, ils travaillent en collaboration avec les artistes interprètes, avec qui ils écrivent le film. Phénomène culturel de Recife, la "swingueira" réunit des groupes de danse composés de dix à cinquante personnes s'entraînant avec une rigueur extrême afin de pouvoir participer à des compétitions annuelles. "La Swingueira est une sorte de mise à jour d'un ensemble de traditions telles que la danse carrée, l'école de samba et le trio elétrico [systèmes de sonorisation mobiles], pratiquées de manière autonome et indépendante par des jeunes qui se réunissent régulièrement sur des terrains de sport à la périphérie de Recife." explique Bárbara Wagner[3]. "Né d'un besoin d'intégration sociale, ce phénomène inclut l'expérience de l'identité et est arrivé sur la scène et sur Instagram comme une sorte de spectacle alimenté par le grand public, mais qui survit en dehors de celui-ci", ajoute-t-elle. Le film aborde, en toile de fond, la question des flux économiques qui accompagnent la montée de ces phénomènes culturels, ainsi que les conflits personnels auxquels sont confrontés les danseurs. La proposition, remarquable dans sa mise en avant d'une culture populaire trop souvent considérée comme vulgaire par les tenants d'un art officiel, apparait comme un acte de résistance fondamental face au pouvoir d'extrême droite qui dirige aujourd'hui le Brésil. Telle une armée de marginaux, ces invisibles défient dans la lumière le nouvel ordre politique fascisé. Les "battle" sur écrans géants deviennent autant de batailles pour la liberté dans un pavillon transformé en agora. L'énergie qui s'en dégage est communicative. Au moment où l'humanité, désabusée, semble se résigner à toutes les humiliations, des corps majoritairement noirs, dont beaucoup affichent des identités de genre  non binaires, issus de la culture populaire, révèlent par leur action visible que quelque chose est possible. En ce sens, "Swinguerra", de Barbara Wagner et Benjamin de Burca, est porteur d'un immense espoir. 

Briser les clichés

Vue de l'installation vidéo "Moving backward" de Pauline Boudry et Renate Lorenz, Pavillon suisse, Commissariat: Charlotte Laubard, Biennale de Venise 2019. © Annick Wetter Vue de l'installation vidéo "Moving backward" de Pauline Boudry et Renate Lorenz, Pavillon suisse, Commissariat: Charlotte Laubard, Biennale de Venise 2019. © Annick Wetter

Autre acte de résistance, celui que manifestent Pauline Boudry et Renate Lorenz qui, invitées par la commissaire du pavillon suisse 2019, Charlotte Laubard, y présentent une nouvelle installation vidéo, tout en ayant pris soin de placarder sur le mur de l'entrée du pavillon une lettre ouverte aux visiteurs qui sonne comme une déclaration, une mise au point, introduisant leur pièce "Moving backward", référence directe à la situation politique actuelle. Développant une œuvre commune depuis leur rencontre à Zurich à la fin des années 1990, les deux artistes mêlent l'artistique et le politique pour interroger les identités sexuelles et les rapports de domination. Un peu partout en Europe, on assiste à un mouvement général de régression, de repli sur soi. Beaucoup de pays adoptent des postures réactionnaires et xénophobes, où la peur de l'autre est exacerbée. "À partir d’un questionnement sur la notion de genre, Pauline Boudry et Renate Lorenz interrogent les normes qui régissent nos représentations et notre vie en société[4]" explique la commissaire. Cinq performers[5], plongés dans une ambiance de club nocturne, expérimentent des mouvements de "retour en arrière" qui sont autant de gestes de résistance, trouvant leur origine dans la technique de guérilla, les danses postmodernes et urbaines et la culture queer. La réflexion introduite par l'installation se prolonge avec la distribution gratuite d'un journal rassemblant une dizaine de contributions dont les auteurs sont issus des domaines philosophique, artistique, des théories postcoloniales et queer, de l'activisme politique. Ainsi, "Moving backward" invite les visiteurs à regarder autrement le monde afin qu'il ne soit plus régi par des catégories et des identités binaires, instillant une pensée critique qui perdure bien après leur passage, à travers la lecture des essais proposés dans le journal.

Renate Bertlmann, "Discordo Erga Sum", Pavillon autrichien, Biennale de Venise 2019. © Renate Bertlmann Renate Bertlmann, "Discordo Erga Sum", Pavillon autrichien, Biennale de Venise 2019. © Renate Bertlmann
Le pavillon autrichien, quant à lui, révélait (enfin) l'art de Renate Bertlmann (née en 1943 à Vienne où elle vit et travaille) dans une exposition dont le titre, "Discordo Ergo Sum", est une réinterprétation du fameux "Cogito ergo sum", "Je pense donc je suis", la contestation se substituant à la pensée. Depuis plus de cinquante ans, l'artiste consacre son travail artistique à l'esprit rebelle, subvertissant les symboles sociaux, prônant les inversions de genre, se focalisant sur les parties sexuelles du corps pour mieux les affirmer. Aimer et contester apparaissent comme les maitres mots de son œuvre. Les deux termes fusionnent dans le champ central de roses-épées rouges qui laissent échapper à leurs pieds le sang vert recouvrant la cour du pavillon sur laquelle le champ est installé. L'exposition répond à "Amo ergo sum" (J'aime donc je suis), dans lequel, en 1989, l'artiste tirait un premier bilan de sa carrière.

Célébrer les icônes

Jannis Kounellis, Sans titre, 2011, Ca’ Corner della Regina, Venise, Exposition "Jannis Kounelllis", Fondazione Prada, 2019. © Photo : Agostino Osio - Alto Piano Courtesy Fondazione Prada Jannis Kounellis, Sans titre, 2011, Ca’ Corner della Regina, Venise, Exposition "Jannis Kounelllis", Fondazione Prada, 2019. © Photo : Agostino Osio - Alto Piano Courtesy Fondazione Prada

La Biennale est également l'occasion pour les institutions locales de présenter un programme remarquable de manifestations. A commencer par la Fondation Prada, qui n'en finit pas de déjouer les habituelles sur les fondations d'entreprise en proposant une nouvelle fois, avec la première rétrospective de Jannis Kounellis (1936 - 2017) depuis sa disparition, la plus belle exposition vénitienne accompagnant la Biennale. Il y a deux ans, "The boat is leaking. The captain lied", la formidable proposition du commissaire invité Udo Kettelmann, directeur de la Nationalgalerie de Berlin, qui réunissait le photographe Thomas Demand, le cinéaste Alexander Kluge et la scénographe Anna Viebrock, transformait le somptueux palais Corner della Regina en dizaines de fausses salles, autant d'entrées pour le visiteur dans un voyage interactif et introspectif sur l'état du monde et ses faux-semblants. Retrouvant l'éclat de ses salons d’apparat au charme légèrement suranné, le palais devenait un écrin dans lequel étaient présentées les œuvres de l’artiste d'origine grecque, l'une des figures les plus importantes du mouvement Arte povera. Des grandes peintures de mots ("Giallo" en rouge sur fond blanc, "Notte" en noir sur fond blanc) à l'armée de vestes, chapeaux et chaussures posés sur le sol – rendant tangible la présence du maitre –, des sacs de charbons au chalumeaux à gaz, rarement une exposition rétrospective n'aura été aussi juste. Germano Celent, le critique d'art qui nomma le groupe Arte povera en 1969, en a choisi chacune des pièces. Les objets non activés distillent une certaine nostalgie dans laquelle transparait peut-être plus encore la force dramatique de l'œuvre de Kounellis. Sans nul doute, l'une des plus belles expositions vue cette année. 

Vue de l’exposition consacrée à Georg Baselitz à l’Accademia, dans le cadre de la 58e Biennale de Venise. © ANDREA SARTI / CAST1466 COURTESY GAGOSIAN Vue de l’exposition consacrée à Georg Baselitz à l’Accademia, dans le cadre de la 58e Biennale de Venise. © ANDREA SARTI / CAST1466 COURTESY GAGOSIAN

De son côté, Georg Baselitz a révolutionné la Galleria dell'Academia – qui renferme quelques-uns des plus beaux chefs-d’œuvre de la peinture vénitienne – en devenant le premier artiste vivant à être invité à y exposer. Une soixantaine de toiles parcourent la carrière du peintre, de l'expressionnisme des débuts au renversement de la figure qu'il opère en 1969, afin de ne pas s'enfermer dans un exercice, une sorte de routine. Il se dégage une incroyable force de chacune des œuvres exposées : “On dirait que l’énergie mentale de l’artiste se concentre en une masse très dense pour mieux exploser ensuite au visage du spectateur."  rappelle très justement Philippe Dagen[6]. Tout près, la Ca'Pesaro, la galerie internationale d'art moderne, consacre à Arshile Gorsky (1904 - 1948) sa première rétrospective italienne. Quatre-vingt tableaux, des pastiches du début aux toiles surréalistes jusqu'à celles de l'expressionnisme abstrait, célèbrent le peintre américain d'origine arménienne. 

Michael Armitage, "The Promised Land", Huile sur toile, Biennale de Venise, 2019. © Photo-Giorgio-Perottino Michael Armitage, "The Promised Land", Huile sur toile, Biennale de Venise, 2019. © Photo-Giorgio-Perottino

Sagement en phase avec son temps, la 58ème Biennale de Venise semble avoir coché toutes les cases du politiquement correct. L'édition 2019 affiche cinquante pour cent de représentation féminine au sein de l'exposition principale, prend soin d’atténuer la surreprésentation occidentale notoire et rend compte de la belle percée du continent africain. Si elle a réservé de belles choses, il n'y a eu véritablement ni révélation ni surprise. La manifestation depuis longtemps rythmée par le marché de l'art ne prend pas de risque inconsidéré. Ralph Rugoff, directeur de la Hayward Gallery de Londres, était le commissaire de cette édition, après avoir été celui de la 13ème Biennale de Lyon en 2015, questionnant la multiplication de ce type de manifestations dans le monde et surtout leur singularité quand les mêmes commissaires sont nommés de biennale en biennale. En réunissant soixante-dix-neuf artistes qu'il choisit de présenter à la fois à l'Arsenal et au pavillon international, dans une sorte d'aller-retour constant entre les deux lieux, il restreint le champ des possibles dans des espaces supposés révéler les tendances de l'art contemporain. On constate une augmentation significative de la vidéo, particulièrement dans les pavillons nationaux, et le retour de la peinture figurative venue tout particulièrement d'Afrique. On retiendra les grandes peintures réalistes de l'artiste kenyan Michael Armitage et surtout ses dessins, esquisses croquées sur le vif lors des meetings électoraux de 2017 dont certaines figures se retrouvent dans ses toiles ; les portraits peints de Lynette Yiadom-Boakye montrés dans le tout premier pavillon du Ghana ; et les grands portraits photographiques de l'artiste sud-africaine engagée Zanele Muholi qui scandaient les espaces d'exposition de l'Arsenale ou encore les peintures de l'Américaine d'origine française Nicole Eisenman. Enfin, le peintre Henry Taylor marquait à nouveau les esprits en montrant à l'Arsenale un triptyque sans titre donnant à voir trois scènes symboliques de l'histoire afro-américaine: un portrait de Toussaint Louverture, meneur de la révolte haïtienne; une référence à la peinture-texte "Remember the revolution #1"de l'artiste conceptuel Glenn Ligon; et une vue d'après photographie de l'audience lors des funérailles de Carol Robertson, l'une des victimes de l'attentat à la bombe dans une église de Birmingham, Alabama, en 1963. Quatre-vingt-dix pavillons nationaux dont trois nouveaux : Madagascar, le Ghana et le Pakistan, mais pas le pavillon algérien : pourtant annoncé, il a été rapporté à 2021, officiellement en raison de problèmes budgétaires. Le Lion d'Or a récompensé le travail du pavillon lithuanien qui présentait "Sun and Sea (Marina)", opéra contemporain performé dans un décor de plage à l'éclairage artificiel pour mieux dénoncer les bouleversements climatiques (pas vu, complet à chaque représentation). 

Henry Taylor, Untitled, Triptyque, Biennale d'Art de Venise 2019. © Henry Taylor Henry Taylor, Untitled, Triptyque, Biennale d'Art de Venise 2019. © Henry Taylor

De Brad Pitt à Julie Andrews, de Tim Robbins à Emir Kusturica, de nombreuses stars du cinéma se sont pressées de visiter la Biennale de Venise comme on assiste aux défilés de mode. Cinquante ans après l'arrivée de la finance dans la haute couture qui signa son arrêt définitif de création, l'art contemporain semble en passe de subir le même sort. Un peu avant les Giardini, dans un bâtiment du quai de l'Arsenal abritant pour l'occasion "Institute for politics of représentation[7]", était proposé une mise en regard des œuvres de Florian Süssmayr et Douglas Gordon, deux artistes qui partagent les mêmes influences cinématographiques, musicales et artistiques. Il s'agissait surtout de réactiver l’installation culte de Douglas Gordon, "24 Hour Psycho" (1993) en y adjoignant de nouveaux textes et des sculptures de néon de Gordon afin d'augmenter la visite. Visibles de l’extérieur, des néons roses appliqués sur les fenêtres dessinent les mots "non-stop",. Ils  reflètent nous dit-on, la nature incontrôlable de la psychose et de l’obsession. Deux syndromes qui semblent désormais définir les nouveaux maitres de l'art contemporain.

Lynette Yiadom-Boakye, Switcher, 2013, huile sur toile, 150 x 140 cm, Biennale de Venise 2019. © Lynette Yiadom-Boakye Lynette Yiadom-Boakye, Switcher, 2013, huile sur toile, 150 x 140 cm, Biennale de Venise 2019. © Lynette Yiadom-Boakye

[1] Elisabeth Chardon, "Venise ferme la mosquée de Christoph Büchel", Le Temps, 24 mai 2015.

[2] Sébastien Jédor, "‘Barca Nostra’, véritable épave d’un bateau de migrants, à la Biennale de Venise", RFI, 11 mai 2019.

[3] "Fundação Bienal de São Paulo", e-flux, 9 mars 2019.

[4] Josiane Guilloud-Cavat, "Le pavillon suisse à la biennale de Venise", Espaces contemporains, 4 juin 2019

[5] Julie Cunningham, Werner Hirsch, Latifa Laâbissi, Marbles Jumbo Radio et Nach.

[6] Philippe Dagen, "Nos coups de cœur à Venise pendant la biennale", Le Monde, 31 mai 2019.

[7] L’Institute for politics of representation (Institut pour la politique de représentation) a été créé à l’université de Venise en 2006 par Lewis Baltz, Marco de Michelis et Wolfgang Scheppe. Depuis 2009, il fonctionne comme une entité privée indépendante. Les archives de l’institut contiennent une vaste collection de recherches sur les mouvements d’avant-garde du début du XXe siècle, notamment des documents et des ouvrages sur Raymond Roussel, Marcel Duchamp, DADA, les surréalistes, les lettristes et les situationnistes

 

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