Mes récoltes, de vraies richesses ?

Le jardinage, ce n'est pas uniquement cultiver des légumes. Le jardin nourrit, mais encore : il rassemble, fait rêver, épanouit, guérit, mobilise. On le voit en ville comme à la campagne. Il est l’ami de l’économe et du poète, du militant et du solitaire, du survivaliste, du pédagogue et du designer. Deuxième volet de cette rubrique : quelle est la valeur d’un potager ?

> Article initialement publié dans la revue Valériane de Nature & Progrès Belgique.

"Vous n’êtes pas obligés, vous autres, de passer par l’argent", écrit Jean Giono en 1938 dans sa Lettre aux paysans sur la pauvreté et la paix. Et il poursuit, détaillant son idée : "Vous pouvez, du jour au lendemain, sans efforts, être libres et autonomes. Sans aucun argent, votre table peut être toujours abondamment chargée des meilleures nourritures. Il vous est impossible de mourir de faim. Il s’agit de savoir si vous considérez toujours qu’être riche c’est avoir beaucoup de ces petits morceaux de papier sur lesquels on imprime des chiffres ; et si vous continuez à dire qu’il est pauvre celui qui, sans argent, a une cave pleine de bon vin, un grenier plein de blé, une resserre pleine de légumes, une étable pleine de moutons, une basse-cour pleine de poules, un clapier plein de lapins, le monde autour de lui et le temps libre dans ses deux mains1."

L’autoproduction, comme en 40 ?

Mais… cela, c’est de la théorie, n’est-ce pas ? Quand il écrit ces lignes juste avant la guerre, Jean Giono s’illusionne. Il pense pouvoir exhorter le monde paysan à refuser les évolutions techniques, la mécanisation agricole, les monocultures et l’augmentation des rendements, à choisir l’autoproduction, la pauvreté même, s’agissant d’argent. Selon lui, le progrès, le capitalisme et la monnaie ont installé les conditions de la guerre entre les États, tandis que l’autonomie paysanne favorise la paix. Il fait donc l’apologie des « vraies richesses », qui sont à ses yeux celles de la terre cultivée à taille humaine et dans la diversité. Il prône une sorte de grève de la productivité, pour éviter la guerre. Cette forme très personnelle de pacifisme a valu à l’écrivain d’être accusé de collaboration et de pétainisme. Blanchi par l’Histoire, Giono a ensuite été réhabilité, et son œuvre s’est éloignée de la louange de la terre. Mais il continue d’inspirer les mouvements paysans aujourd’hui. Voire, qui sait, certains jardiniers, quelques utopistes, des amateurs de sobriété heureuse.

En 2018, quatre-vingt ans plus tard, le choix ne se pose pourtant pas exactement en ces termes, car l’agriculture n’occupe plus la même place dans l’économie européenne. Dans le budget des ménages, par ailleurs, la part consacrée à l’alimentation n’a cessé de diminuer depuis plusieurs décennies. Alors qu’elle constituait près de 60% de ce budget il y a un siècle, elle ne représente plus qu’à peine 15% en 20162. Les habitudes alimentaires ayant tant changé, ce qui reste de produits frais dans les frigidaires est une bien maigre proportion des dépenses que doit supporter un foyer belge de nos jours. Dans les sociétés opulentes, n’en déplaise aux lecteurs de Giono, l’autoproduction ne pèse donc plus très lourd en matière d’alternative économique. Cet argument continue pourtant d’être invoqué pour inciter à cultiver un potager. Risquons donc un regard froid du côté des chiffres.

L’incalculable bénéfice du jardinier

Les dépenses moyennes en légumes frais par habitant s’élèvent, en Belgique, à une petite centaine d’euros… par an ! Cela représente environ 40 kilos de légumes par personne, selon une enquête réalisée auprès des consommateurs par l’institut allemand Gfk3. Croisons ces chiffres avec une étude plus ancienne, qui évaluait les dépenses annuelles moyennes d’un ménage en légumes, en 2004, à 244 euros4. En tenant compte de l’inflation et des fluctuations de prix, cela représente entre 300 et 350 euros aujourd’hui. Ne soyons pas chiches, ajoutons-y les pommes de terre, aisément cultivables au potager et qui représentent, toujours au pays des moyennes, environ 150 euros annuels par ménage. Sommons le tout, à la grosse louche bien sûr, pour un ménage type : voici 500 euros dépensés, chaque année, pour acheter de la nourriture qu’il est possible de faire pousser au potager, moyennant… moyennant quoi, au fond ?

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Pour faire pousser des légumes, il faut : du temps, beaucoup de temps (surtout au début), un terrain, des semences (ou encore du temps pour apprendre à les faire soi-même), de l’eau (on peut récupérer l’eau de pluie, mais cela demande un peu de matériel), des outils (on peut s’en procurer en seconde main, certes), des amendements organiques (du compost, mais peut-être aussi du guano, du fumier, de la poudre de corne ?)... Qui peut donner le coût de tout cela ? Rassemblez trente-six jardiniers et demandez-leur : vous recevrez des réponses toutes différentes de la part de ceux qui auront accepté d’y songer. Les autres auront fui, abasourdis qu’on ose ainsi réduire le jardinage à un exercice budgétaire.

Petites économies

En considérant que 99% des jardiniers achètent la majorité de leurs semences et ont chaque année quelques frais inévitables de petit matériel, on peut déduire quelques dizaines d’euros de l’économie annuelle supposée. En outre, hormis une poignée de maîtres-jardiniers bio, peu nombreux sont ceux qui produiront vraiment l’intégralité des légumes à consommer sur l’année entière. Et ceux qui le font, ma foi, ont très certainement investi dans une serre digne de ce nom (combien d’années faut-il pour amortir une serre ?), et dans du matériel de conservation supplémentaire. Enfin, sacrilège suprême, on peut même tenter de calculer le temps de travail consacré au potager. Combien d’heures, sur une année, et pour quelle valeur de récolte ? Dans le cas d’un jardinier bio hors-pair, qui produit pour plus de 500 euros de légumes chaque année, voire davantage, une cinquantaine d’heures ne sont-elles pas un minimum ? À dix euros de l’heure, voici déjà l’économie annulée par le temps de travail nécessaire.

Gloups, hoquète le lecteur. Que d’imprécisions, que de variables, que de moyennes ! Comme si l’on pouvait remplacer à loisir le jardinage par une quelconque autre activité lucrative ! Comme si l’on jardinait pour l’argent ! C’est la santé et le plaisir partagé qui comptent avant tout ! Calmons-nous : personne ne dira le contraire. Mais c’est justement après un peu de calcul froid et rationnel que nous pouvons l’affirmer en toute certitude : au pays du supermarché, le jardinage n’est pas un investissement financier. Tout au plus permet-il certaines petites économies, non négligeables si l’on a peu de moyens, beaucoup de temps libre et un certain talent pour la récup’, mais pas révolutionnaires pour autant. Cette conclusion est confirmée par divers articles tendances qui aboutissent à des ordres de grandeur semblables : 10 mètres carrés de potager permettraient des économies annuelles comprises entre 58 et 95 euros, selon l’un de ces articles5. Mais une astérisque, en bas de page, précise que “l'économie réalisée ne tient pas compte de l'achat de la semence et autres produits utilisés pour la culture (terreau, engrais, eau, tuteurs…)”.

Mais en temps de crise ?

Toute l’arrogance de ces calculs s’effondre néanmoins dès qu’on change de monde. Ou qu’on inverse le regard sur les choses. Quand les revenus sont inexistants, très faibles ou très aléatoires, la valeur de la nourriture autoproduite peut changer de catégorie. Par exemple, même si la récolte du potager a peu de valeur monétaire, peut-être fournit-elle quelque chose qu’il serait impossible de se procurer en l’achetant. C’est le sens du témoignage de cet ouvrier de chez PSA, lorsqu’il confie : “les fraises, les framboises, les groseilles, si je n’avais pas ce jardin depuis une douzaine d’années, mes deux mômes ne verraient jamais la couleur ni la saveur de ces petits plaisirs que les bourgeois ne remarquent même plus. On est nombreux ici à récolter des produits que nous n’avons pas les moyens de nous offrir souvent avec nos salaires à peine supérieur au Smic. Tu vois ces sept rangs de haricots verts ? Tu imagines combien de bocaux cela va nous faire pour l’hiver6 ?” L’utilité du potager ne se calcule pas alors en convertissant la récolte en valeur marchande. C’est justement le contraire : le jardin est indispensable parce qu’il procure des produits que certains jardiniers ne se permettraient jamais d’acquérir sous forme de marchandises.

Voyageons un peu vers le Sud, où poussent les oliviers et les citronniers. Pensons à la Grèce, d’abord, et à son économie effondrée suite à la crise et aux plans d’austérité successifs. Dans un tel contexte, il n’est pas étonnant que l’autoproduction ait le vent en poupe. La production alimentaire autonome prend alors la place d’autres activités, dans une économie post-crise reconfigurée. Des fonctionnements, des réseaux, des initiatives s’organisent, comme le projet Perka à Thessalonique7 où plus de deux cents personnes cultivent, en bio, des parcelles individuelles ou collectives. Pensons à l’Espagne aussi, très affectée par la crise économique. Le nombre de potagers urbains y est passé d’un millier vers l’an 2000 à plus de 15.000 aujourd’hui, selon un sondage de l’institut Gea218. De l’autre côté de l’Atlantique, l’exemple de la ville de Detroit est également significatif. Cet ancien bastion de l’industrie automobile est tombé en déliquescence, laissant la place à une nouvelle économie locale centrée sur des pratiques d’agriculture urbaine. Enfin, pour clôturer ce rapide tour d’horizon, nous nous sommes même surpris à éplucher une passionnante étude anthropologique9 sur l’économie du potager en Biélorussie et en Russie postsoviétique. On y apprend que les datchas, ces “résidences secondaires” plus ou moins rustiques, permettent à certains citadins une petite production de légumes ou de pommes de terre, sur laquelle peuvent prendre appui des réseaux économiques complémentaires et informels. Dans le contexte postsoviétique, ces circuits parallèles jouent parfois un rôle non négligeable.

Jardiner pour survivre

Allons encore plus loin dans d’autres mondes. En temps de guerre, par exemple à Alep, avant la reprise de la ville en décembre 2016 par le régime syrien et ses alliés russes et iraniens. Le maire élu du conseil local d’Alep-Est, Brita Hagi Hassan, racontait alors : “Dès que le risque d’un encerclement des quartiers d’Alep-Est a commencé à se profiler au début de l’année, le Conseil local a mis en place le projet de planter des potagers dans les petites surfaces. Des ingénieurs agronomes d’Alep, soutenus notamment par une ONG allemande, ont distribué des graines aux habitants et les ont formés à leur culture. Chaque espace possible des jardins publics, des cours et des balcons a été semé. Des petites serres sous plastique ont été aménagées dans certains coins. Quelques semaines plus tard, des tomates, des aubergines, des haricots verts, des pommes de terre, des courgettes ont poussé partout. D’abord sceptiques, les habitants, traditionnellement artisans et commerçants, ont fini par se mettre à l’agriculture10.” Cette situation rappelle les “jardins de guerre” (Victory gardens) lors des 1e et 2e guerres mondiales, qui avaient pour but de soutenir l’approvisionnement alimentaire en faisant participer la population.

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 N’oublions pas non plus, enfin, qu’avant la révolution industrielle, la majorité de la population européenne était paysanne. Ce qui signifie que l’essentiel du travail humain était consacré à la production de nourriture destinée principalement à l’autoconsommation et aux échanges locaux. On parle bien, alors, de “potagers de survie” en quelque sorte, dont la valeur est... vitale. De très nombreux paysans connaissent encore aujourd’hui cette réalité dans le monde.  

En Occident, certains pensent que dans un futur proche, ces potagers destinés à la survie pourraient redevenir la norme suite à l’effondrement de la civilisation. Très actifs aux États-Unis, les mouvements survivalistes commencent à se multiplier aussi en Europe. Ils sont composés de tendances diverses qu’il serait hasardeux d’amalgamer. On peut toutefois affirmer sans se tromper que la plupart des survivalistes tiennent le potager en haute estime. C’est même probablement la première image qui vient à l’esprit quand on se représente un tel mode de vie. La page Facebook du réseau survivaliste francophone (RSF) renseigne de nombreux conseils de jardinage et des liens vers des formations en permaculture. On y trouve aussi des références aux “communautés familiales et agricoles” d’autrefois. L’imaginaire survivaliste de l’effondrement rejoint, dans une certaine mesure, les représentations sur la vie paysanne passée et les réalités actuelles des petites agricultures vivrières du Sud. Le décor, les connaissances et les technologies à disposition peuvent varier entre ces trois situations. Mais elle ont en commun d’attribuer une valeur centrale à l’autoproduction de nourriture grâce, entre autres, à la prolifération de potagers.

Une affaire de contexte

Le jardinage est-il une pratique utilitaire ? Là où l’argent abonde, les légumes cultivés par les jardiniers pourraient être achetés, à qualité égale (bio, locaux et savoureux), sans que cela revienne nécessairement plus cher dans bien des cas. Par contre, dès que les revenus viennent à manquer, en situation de crise, de guerre ou d’effondrement, bref, quand la monnaie est rare ou aléatoire, le potager prend du galon. Il peut même devenir le centre névralgique d’une économie de subsistance. Ainsi, davantage que la valeur marchande intrinsèque d’une récolte, ce qui détermine la plus ou moins grande utilité économique du jardinage est surtout le contexte dans lequel il prend place. Et quoi qu’il en soit, ce raisonnement en coûts-bénéfices n’est qu’une dimension parmi tant d’autres, qui feront la suite de cette rubrique. Les “vraies richesses” auxquelles pensait Jean Giono ne sont peut-être pas exactement les miennes, ni les vôtres, c’est à voir.

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Lire les autres articles de la série "De quoi le jardin est-il le nom ?" :

Notes

[1] Jean Giono, Lettre aux paysans sur la pauvreté et la paix, Éditions Héros-Limite, 2013 (Grasset, 1938), p. 66.

[2] Enquête Statbel sur les budgets des ménages en 2016 : www.statbel.fgov.be/fr

[3] Carole Boelen, “Les dépenses belges en fruits et légumes augmentent suite à la hausse des prix”, www.gondola.be, 25 avril 2017.

[4] DUQUESNE B., MATENDO S., LEBAILLY Ph., Evolution de la consommation alimentaire
en Belgique et en Région wallonne
, Observatoire de la Consommation Alimentaire (OCA), Unité d'Economie et Développement rural, Faculté universitaire des Sciences agronomiques de Gembloux,  2006.

[5] “10 m² de potager = jusqu'à 95 € d'économie par an en légumes frais”, https://potager.ooreka.fr.

[6] Claude-Marie Vadrot, “Quand les potagers deviennent un moyen de survivre. Témoignage d'un salarié de PSA”, Politis, 14 juillet 2012.

[7] “Perka, jardins urbains, Thessalonique” : http://interzones-playground.net/fr.

[8] “Entrevista con Gregorio Ballesteros”, por Gloria Martinez, Ae, n°16, verano 2014.

[9] Ronan Hervouet, “L'économie du potager en Biélorussie et en Russie”, Études rurales [En ligne], 177 | 2006, mis en ligne le 01 janvier 2005, consulté le 21 mars 2018.

[10] Hala Kodmani, “À Alep, tous les habitants se sont mis à l'agriculture”, Libération, 1er novembre 2016.

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