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Billet de blog 15 déc. 2021

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Petites notes au tempo du Charon-Virus (bonus tracks), par Lello Voce

Ce texte de Lello Voce fait partie des quarante-cinq contributions d'écrivains, poètes et artistes italiens opposés au dessein politique greffé sur l’urgence en Italie, qui ont été rassemblées dans l'ouvrage collectif "Noi siamo l'opposizione che non si sente", dirigé par Giulio Milani et publié par Transeuropa edizioni, en octobre 2021.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Lire ici la préface de Giulio Milani et la contribution de Ginevra Bompiani tirées de l'ouvrage collectif "Noi siamo l'opposizione che non si sente" publié par Transeuropa edizioni (2021) sous la dir. de G.Milani

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On dit d'un fleuve emportant tout sur son passage qu'il est violent,

mais on ne dit jamais rien de la violence des rives qui l'enserrent.

(B. Brecht)

Pour qui sonne le glas ?

Dans un passage de La journée d’un scrutateur, Italo Calvino fait dire à son personnage, qui regarde perplexe les images des beaux gars musclés et des jolies filles souriantes reproduites sur les cartes du Parti communiste italien, à peu près ceci : « Le communisme serait-il fait pour les personnes en bonne santé ? »

Je cite de mémoire, bien entendu.

Cette phrase m’est revenue à l’esprit récemment en observant la réaction de la Gauche italienne face aux mesures sanitaires (et pas seulement sanitaires) prises par le gouvernement de Conte puis de Draghi pour lutter contre la pandémie.

Son adhésion totale et, disons-le, dédouanée par le fait que l’infâme Ministre de la Santé se situe dans la sphère la plus à gauche des deux alliances gouvernementales, a été sidérante : une adhésion acritique, fidéiste, je dirais même stupide et, précisément, gauche voire sinistre, à absolument toutes les initiatives prises par l’exécutif. Elle a ainsi abandonné à une « fausse opposition », portée par un agrégat de droites plus ou moins « complotistes » et violentes, la gestion d’un mécontentement qui avait et qui a encore de bonnes raisons d’exister.

Un espace immense s’est alors ouvert aux droites les plus extrêmes et les plus bornées, et c’est dans ce magma que la gauche progressiste rejette désormais quiconque tente une analyse critique, fût-elle fondée et démocratique, de la situation que nous vivons. Les retombées de cet abandon sont tragiques car quel sens cela a-t-il d’abandonner à de telles mouvances, faites de racisme, de complotisme et de délires mystiques, celles et ceux qui, tout en réfutant les choix de ce qui représente indubitablement la majorité du pays, souhaitent néanmoins un débat civil, ouvert, libre ?

En démocratie, c’est la majorité qui décide, certes, et la minorité s’adapte aux décisions qui sont prises. Il n’en reste pas moins que la minorité conserve (doit conserver) le droit d’exprimer son désaccord et de disposer d’espaces et de canaux pour le faire.

Quel sens cela a-t-il de se plaindre des réactions de plus en plus violentes venant de ceux que, précisément, nous n’avons cessé d’insulter avec agressivité, de ceux que nous espérons voir privés des droits essentiels (santé, école, travail) et voulons voir poursuivis, exclus, bannis ?

Une vraie Gauche a le devoir de veiller à ce que certains espaces restent ouverts à la discussion et au débat civil et démocratique et non pas celui de s’unir au chœur des agitateurs. En plus de l’évidente erreur (et horreur) « politique » commise, sa faute a été de ne pas avoir compris que la pandémie est en fait une syndémie, de ne pas percevoir l’aspect politique qui sous-tend le drame. Peut-être est-ce parce qu’elle porte elle-même une grande part de responsabilité politique de ce qui s’est produit. Si certains souhaitaient entendre sonner le glas annonçant la mort des forces de gauche en Italie, eh bien, on peut dire de manière assez sûre qu’il a retenti haut et fort.

Les sages qui deviennent idiots et l’étrange cas d’un « petit poisson »

Comme chacun sait, les effets du maudit Charon-Virus sont multiples et, apparemment, ils mutent dans le temps.

Un effet dont on ne parle jamais est sa capacité instantanée à transformer un Prix Nobel, un virologue de très haut niveau et le philosophe italien le plus connu et le plus estimé en trois grands abrutis.

Luc Montagnier, Didier Raoult et Giorgio Agamben sont tombés comme trois anges déchus. Contre leurs argumentations, on a vu immédiatement s’élever un feu de barrage, pas seulement ou pas tant de la part de leurs collègues (ce qui aurait été acceptable, en tout cas dans une certaine mesure) mais surtout de la part d’une nuée de journalistes, opinionistes, personnages politiques ou soi-disant tels, star et starlettes de la télé, trolls des réseaux sociaux et autres figures les plus variées.

Agamben fait désormais partie des impardonnables pour avoir comparé la covid-19 à une grippe, alors que nous savons que d’autres grippes relativement graves, comme A/H 1H1, ont déjà eu lieu, et alors que son analyse philosophique et politique, extrêmement critique face aux événements, est toujours valable des mois plus tard et que l’on pourrait même dire que plus le temps passe, plus elle s’avère juste.

Montagnier est accusé de lèse-vaccin et, pour sa peine, un certain docteur Bassetti se permet de le traiter littéralement de « vieux débile ». Quant à Raoult, on l’a qualifié de « gourou », lui, le Directeur et le fondateur de la Clinique des maladies infectieuse de l’hôpital de Marseille, qui a des années d’expérience sur le terrain dans la lutte contre Ebola et qui, hier encore, était considéré comme un des virologues vivants les plus importants ! On lui reproche de s’obstiner à vouloir appliquer un protocole de soins à domicile qui pourtant – les données cliniques de milliers et milliers de cas dans le monde le montrent – s’ils sont prodigués dans les 72 heures, permettent d’éviter un grand pourcentage d’hospitalisation et de décès. Et voilà qu’au moment-même où j’écris ces lignes, j’apprends que Raoult est relevé de la direction de l’institut qu’il a créé, précisément à cause de ses prises de position publiques sur la gestion de la pandémie.

Ce qui les unit, ainsi que d’autres intellectuels et scientifiques de leur niveau et jusqu’ici considérés comme des références dans leur discipline, c’est d’avoir osé s’écarter de la narration officielle et de la délégitimer.

En effet, si on permettait à ces gens-là de parler et surtout d’être entendus, comment pourrait-on encore transformer une maladie grave, mais qui n’est ni la Peste noire ni Ebola et dont les indices de mortalité sont plutôt faibles, à peine plus élevés que beaucoup d’autres maladies infectieuses, en un mal incurable auquel seul un vaccin miraculeux peut répondre ?

Il s’agit d’éviter à tout prix que l’enjeu politique qui se cache derrière ces événements n’apparaisse au grand jour. Car il faudrait alors admettre que les milliers de morts que cette pandémie a faits n’ont pas été uniquement victimes de la covid-19 mais aussi, et en bonne partie, de l’état de délabrement dans lequel se trouvent aujourd’hui encore les établissements de la santé publique, la médecine de proximité, l’école, les transports et l’assistance aux personnes âgées, dans tous les pays soi-disant « avancés » (et je ne parle même pas des autres).

En 1919 aussi, quand la fameuse « grippe espagnole » a frappé, les facteurs socio-économiques ont été décisifs. Mais à l’époque, on sortait tout juste d’une guerre mondiale.

Sans vouloir manquer de respect, on pourrait presque voir dans le silence de tous ces intellectuels et artistes italiens face aux événements actuels, et dans le fait qu’ils se limitent à jouer les coryphées de la vulgate officielle, une nouvelle « trahison des clercs ».

Et puis, on ne manquera pas de citer le cas tout particulier de Francesco Zambon, le fonctionnaire de l’OMS qui a dénoncé publiquement les pressions et les censures que certains hauts-dirigeants de la principale et plus prestigieuse organisation de santé internationale ont fait peser sur son rapport à propos de la gestion de la première phase de la pandémie en Italie.

Les preuves documentées que Zambon a fournies sont telles et d’une telle gravité que rien ne peut les réfuter. Il en va de même pour ses conclusions finales, dans lesquelles il affirme la « non impartialité » de l’OMS et comment cette dernière dépend d’intérêts politiques et économiques clairs et évidents dont sont aussi empreints, par un effet domino, l’agence italienne du médicament (AIFA), l’institut supérieur de santé italien (ISS) et l’agence européenne des médicaments (EMA).

Rien de bien nouveau pourtant. Hier encore, analyser le pouvoir potentiellement néfaste de liens cachés et sans doute illicites entre les potentats économiques et politiques et les hautes sphères de la recherche scientifique était considéré normal et intéressant par ceux-là même qui s’accommodent aujourd’hui des décisions prises au nom de ce qu’ils appellent La Science.

Ainsi, malgré l’énormité des faits dénoncés par Zambon et bien que ses accusations pointent du doigt certains membres du comité technique scientifique (CTS) – qui prend et/ou approuve toutes les décisions qui impactent notre quotidien – rien ou presque rien n’a bougé sur le plan politique (et social). Et si Zambon a apparemment bien vendu son livre, tous ces messieurs sont encore en fonctions et la plupart de nos concitoyens leur font confiance pour gérer la pandémie.

Cette fois, la trahison n’est plus imputable aux seuls clercs mais elle l’est, dans une certaine mesure, à nous tous aussi.

Prévenir et/ou soigner

Est-ce que prévenir vaut toujours mieux que soigner ? Admettons que oui, même si ça ne l’est pas toujours. (Par exemple : si, pour prévenir un virus qui n’existe pas encore, j’en prélève un chez les chauves-souris puis je l’ingénieurise pour permettre un saut d’espèce et je l’inocule à des rats « humanisés », de façon à ce que, si jamais la nature en venait à faire toute seule ce que nous avons imaginé, nous ayons déjà toutes les informations utiles pour lutter, alors cette affirmation deviendrait immédiatement plus complexe et moins raisonnable qu’il n’y paraît. Oui, je parle bien des projets de recherche menés dans le fameux laboratoire de Wuhan, avec des capitaux notamment américains, et de sa directrice, mieux connue sous le nom de Bat Lady).

Mais si on ne peut pas prévenir ? On renonce à soigner ?

Et, surtout, comment prévenir quelque chose qui a cours ? Pour commencer, puisque nous ne sommes ni des chercheurs ni des médecins, il ne serait pas inutile que ces derniers s’accordent au moins sur un point : la vaccination de masse est-elle la bonne réponse en cas de pandémie ? Et si oui, sommes-nous vraiment en mesure de vacciner tous les habitants de la planète, soit environ huit milliards de personnes, et de le faire en quelques mois, ou un an au maximum, pour atteindre la fameuse immunité collective tant recherchée ?

Or il ne me semble pas qu’il y ait le moindre accord sur ce point. D’un côté, les virologues des plateaux télé (malgré leurs indices h parfois risibles et leurs conflits d’intérêts non moins éléphantesques) pontifient en disant que oui, que c’est comme ça : ou le vaccin ou la mort. De l’autre, dans un bruit de fond dérangeant, des médecins, des scientifiques et des chercheurs (certains avec des indices h hyperboliques) s’obstinent, probablement de manière pédante, complotistes et plate, à rappeler que les textes académiques, hier encore, ne disaient pas du tout ça et qu’au contraire ils disaient même l’inverse.

De plus, comment vacciner tout le monde quand on sait que seul quelques pays ont les moyens de se payer ces maudits vaccins et que certains s’opposent (parjure !) à une suspension des brevets, qui priverait Big Pharma de ses bénéfices justes et mérités, que nous avons garantis en signant des contrats ultra secrets et bourrés de zones d’ombre même quand ils sont rendus publics ?

Est-ce que nous attendrions par hasard qu’un Christ-virologue se matérialise sur le lac de Tibériade et qu’il multiplie aussi, après les pains et les poissons, les fioles à injecter ?

Chacun sait qu’il est bien plus difficile de produire des vaccins par millions, ou mieux par milliards, que de produire des conserves de tomates (opération déjà délicate quand on observe les lignes de mise en boîte des grandes sociétés alimentaires). Alors sommes-nous sûrs de disposer d’outils pratiques, de protocoles de contrôle et de savoir-faire suffisamment élaborés pour éviter tout incident dans une production aussi frénétique que celle-là ?

La séquestration au Japon de milliers de doses de Moderna qui contenaient des particules métalliques, dont les journaux font état ce 28 août 2021, semble indiquer que non.

Mais il est clair que nous sommes en pleine urgence et ce genre d’erreur peut arriver. En période d’urgence, tout peut arriver.

De plus, les vaccins que l’on ne remerciera jamais assez montrent çà et là des signes de défaillance. On a d’abord dit qu’ils avaient un excellent taux de protection contre l’infection, de l’ordre de 95%, et qu’ils étaient stérilisants, autrement dit qu’ils empêchaient les vaccinés d’être porteurs du virus et d’infecter les autres. Or, depuis un mois environ, on se contente de dire qu’ils empêchent à 95% (toujours 95% !) les décès et les thérapies intensives, et leurs effets stérilisants sont remis en question par tous, y compris par les virologues des plateaux télé.

Bien sûr, c’est la faute du virus et de ses variants ! Pourtant on savait depuis le début que les Corona virus mutaient. Même que certains parmi les principaux sponsors scientifiques des vaccins, à l’époque où ils n’étaient pas encore disponibles, disaient que ce n’était pas grave si on n’en avait pas puisque, de toutes façons, ils auraient été impuissants face aux variants viraux et que la course de vitesse contre les mutations naturelles est inutile et perdue d’avance.

Pourquoi s’étonner aujourd’hui, pourquoi rejeter la faute sur les non-vaccinés ? Puisque le virus mute de toutes façons et puisque les vaccins sauvent de la mort, ou de la maladie grave (et j’en suis personnellement très heureux !), mais qu’ils n’empêchent pas qu’on contracte la maladie ni qu’on la propage. Il semblerait même qu’ils produisent au contraire des hordes de porteurs sains, circulant librement avec la fausse certitude d’être sains et inoffensifs pour les autres.

Et puisque malgré les vaccins la situation est ce qu’elle est, pourquoi exclure a priori les traitements à domicile ? Pourquoi ne pas accorder le moindre crédit aux données cliniques ? Pourquoi démoniser, de manière pathétique et malhonnête, comme The Lancet l’a fait pour l’hydroxychloroquine, toute tentative d’intervenir cliniquement sur la maladie ?

Quel sens y a-t-il à garder un protocole de soins (paracétamol et attente vigile) qui empêche de fait toute prise en charge jusqu’au moment de l’inévitable hospitalisation, puisque l’un des principaux problèmes de la covid-19 est précisément sa capacité à saturer les établissements de santé qui étaient déjà souvent eux-mêmes en souffrance ?

Le naïf incompétent que je suis ne comprend toujours pas pourquoi, d’un côté, on a empêché les essais sur le fameux plasma hyper-immune et on a fait échouer les efforts du pauvre docteur Di Donno qui tentait de créer un système efficace de récolte et, d’un autre côté, on a applaudi et on applaudit encore chaque avancée sur les anticorps monoclonaux synthétiques qui ont le même effet, mais le mérite certain de coûter des milliers de fois plus cher.

Le silence qui a entouré le suicide de Di Donno apporte, me semble-t-il, une grande partie de la réponse.

Serait-il possible qu’il existe, derrière tout ça, un conflit entre la médecine qui se base sur le Big Data, sponsorisée par Big Pharma et par la « Science », et la médecine qui se base sur la clinique, c’est-à-dire sur l’expérience concrète de milliers de thérapeutes – qui sont certes des techniciens et non des scientifiques (la statistique aussi est considérée comme une science, et pour certains l’économie l’est aussi, mais pas la médecine) – et que, par conséquent, il existe une lutte désormais grandissante entre science et technologie ?

Le sujet est trop vaste pour qu’on en débatte ici mais il faudrait peut-être quand même s’interroger sur le fait que cette campagne d’expérimentation de masse produira une quantité de données énormes, impossibles à obtenir autrement, sur le fonctionnement réel des nouveaux vaccins à vecteur viral et à ARN-messager, qui pourraient permettre de réaliser un ancien rêve : le vaccin contre le cancer et contre d’autres maladies comme le SIDA.

Rien de mal à cela, au contraire. Nous en serions tous très heureux ! Mais pourquoi ne pas le dire clairement ?

Ou pourquoi ne pas avouer qu’il est interdit de dire que des traitements existent parce que, si tel était le cas, il faudrait retirer les autorisations conditionnelles et d’urgence qui ont été accordées aux vaccins ?

La majorité a décidé de parier sur Pfizer plutôt que sur l’expérience des cliniciens ? Aucun problème ! Très bien ! Mais qu’on nous dise clairement qui est responsable en cas d’échec.

Autrement dit, alors que les deux options étaient possibles, pourquoi n’en avoir choisie qu’une et pourquoi avoir interdit l’autre, de manière arbitraire ?

Si la crise est aussi grave qu’on nous l’affirme, si l’ennemi est aux portes, pourquoi ne pas utiliser toutes les armes dont nous disposons ? Jusqu’au dernier canif usé, jusqu’à la fronde primitive de David ?

Il serait bon et utile que quelqu’un réponde à toutes ces questions. Ou alors qu’on nous dise clairement que c’est une question de foi, dogmatique. Et amen.

PS : Je partage l’avis du collectif Wu Ming qui affirme que la discussion sur les vaccins est, à l’heure actuelle, « toxique » et certainement « divisive », qu’elle est posée en ces termes aujourd’hui dans le but de nous distraire d’autres questions bien plus graves relatives aux mesures sanitaires et sécuritaires mises en place en ce moment dans notre pays et dans le monde. C’est pour cette raison que j’ai évité d’approfondir certaines de mes réflexions.

Ceci dit, je crois toutefois qu’il faudra à un moment donné que nous ayons un débat sérieux, réellement scientifique et radicalement politique sur les vaccins, leurs effets, leur fonction « symbolique » et les intérêts énormes et complètement économiques qu’ils véhiculent et qu’ils ont véhiculé. Ainsi que sur toute la gestion de la pandémie, sans oublier ce que disait Naomi Klein il y a quelques années à peine, dans son livre sur le capitalisme et sur la manière dont il gère les urgences et les catastrophes.

Sans une telle réflexion, toute analyse qui ne serait que purement matérialiste n’aurait pas de sens.

Donnez-moi une urgence sans fin et un bouc émissaire et je soulèverai le monde

En effet, le besoin de créer une situation sans possibilité de voie médiane (ou ceci ou cela) et la recherche presqu’obsessionnelle d’un bouc émissaire sur lequel faire peser toutes les responsabilités ont été deux constantes des mesures adoptées dans la gestion et la communication de la pandémie et aussi – par un inquiétant effet de miroir – des thèses qui ont essayé de les contester.

Dès le début, en 2020, tout a été volontairement présenté non pas comme une urgence sanitaire mais comme une guerre : la guerre contre le virus. Un virus qui, grâce à ses propriétés indiscutables – « invisible », mutant, difficile à identifier, frappant les innocents les plus fragiles (les vieux), avoir été provoqué par une grande puissance ennemie, le capital-communisme chinois, susciter l’effroi, la peur, un sentiment d’insécurité et de désespoir, mettre en péril la « zone de confort » (la « vie nue » d’Agamben) à laquelle chaque citoyen n’avait pas et n’a pas l’intention de renoncer – semble reprendre plusieurs traits caractéristiques de l’urgence précédente, celle créée par le terrorisme, avec une surprenante continuité de situations et d’événements que le sens commun juge toutefois totalement différents et non assimilables aux précédents.

Par ailleurs, c’est une guerre qu’on était et qu’on est toujours à deux doigts de perdre, non pas à cause des troupes héroïques envoyées au front (médecins et infirmiers, dont certains vraiment héroïques, en dépit des règles, ont effectué les premières autopsies apportant ainsi à la communauté scientifique bon nombre de preuves cliniques qui ont radicalement transformé l’image que nous avions de la covid-19, alors que d’autres, disons-le, cachés dans l’intendance, bien à l’abri sous l’injonction qui les voulait cloitrés dans leurs bureaux, joignables uniquement par téléphone à travers lequel ils répétaient le mantra officiel du « paracétamol et attente vigile » puis hôpital, et tant pis si c’est trop tard), ni de leurs généraux (les « Meilleurs » du CTS, entourés d’une poignée de contractors télé-visibles), mais à cause d’une pléthore de « déserteurs » que l’on a identifiés successivement à différentes catégories de citoyens.

Les déserteurs étaient d’abord ceux qui promenaient trop souvent leur chien, puis les joggeurs invétérés, puis ceux qui s’autorisaient à prendre le soleil sur des plages désertes, ou tous ceux qui ne mettaient pas bien leur masque (à l’extérieur comme à l’intérieur) puis on est passé aux marranes qui n’avaient pas renoncé aux congés et, pour finir, aux jeunes, accusés de vouloir vivre leur jeunesse et donc d’être responsables de la mort de leurs grands-parents et de leurs parents à cause de leur égoïsme détestable : c’étaient eux les seuls et uniques responsables de la reprise de la pandémie durant l’automne. Je présume qu’on revivra la même chose à la fin de l’été (et cette fois ce sera probablement au tour des touristes venus en Sicile et en Sardaigne, sans parler des anti-vax).

Toutes ces catégories ont été stigmatisées par l’ensemble de la communauté, celle-là même qui, un instant plus tôt, n’était qu’un amas d’égoïsmes et d’égotismes mais qui s’élève aujourd’hui dans un flux incroyable de déclarations et de communications politiques et « sanitaires » enragées, vénéneuses, agressives, et qui retrouve comme par magie une unité et une concorde identitaire dans la tentative de lynchage d’un bouc émissaire.

Inutile de déranger René Girard. Ni Manzoni et sa Colonne infâme, d’ailleurs.

Et pendant ce temps, des milliers de personnes âgées entassées dans les EHPAD, tragiquement inadéquats et pourtant emplis de personnes infectées qu’on ne savait où mettre ailleurs que là, mouraient jour après jour… et cependant, on avançait à coup de décrets vers une réclusion massive et finalement inutile, on fermait les écoles, on concentrait l’assistance sanitaire exclusivement sur la covid-19 (abandonnant de fait des millions d’autres malades à leur sort et privatisant tout ce qu’on pouvait encore privatiser), alors qu’on manquait cruellement de respirateurs, de masques, de lits d’hôpitaux, de tests, de réactifs, de classes, d’enseignants, de médecins, d’infirmiers, de transports publics, de médecine de proximité, les yeux rivés à la progression obsessionnelle des chiffres de la pandémie. Sans même être capables de créer de vrais hôtels-covid, version moderne et soi-disant confortable des anciens lazarets, et contribuant ainsi à transformer pratiquement chaque infection personnelle en une mini-épidémie en famille.

Ça ne nous a pas empêché de chanter tous en chœur, unis et optimistes, depuis notre balcon, au rythme de la baguette du maître d’orchestre : #toutirabien.

La seule chose qui ne s’est jamais vraiment interrompue, c’est la production. Allez savoir pourquoi.

Le vaccin, dans son avènement (je crois que c’est le bon terme), a résumé à lui seul ce mécanisme et l’a rendu pleinement efficace grâce à son incroyable pouvoir symbolique. À partir du moment où nous avons eu accès au premier vaccin, tout a changé : nous avions la solution grâce à un miracle de la science (une science qui fait des miracles devrait poser question mais ici, au contraire, elle a rassuré notre vieille nation, catholique jusqu'au bout des doigts) et quiconque osait s’y opposer devait recevoir le traitement mérité, comme le traître sur le front. Fusillé dans le dos.

Ce moment a inauguré l’âge d’or du troupeau mugissant des ratio-suprématistes de toutes sortes : des intellectuels, des artistes, des militaires, des nains, des danseurs, des trolls des réseaux sociaux, de différents genres et de différents sexes, ainsi que des virologues de plateaux télé en pagaille, tous enclins à communiquer terreur, angoisse, peur et haine, sous l’aile protectrice de légions entières de journalistes et de communicateurs. Tout cela au nom de la Science, sans jamais au grand jamais justifier vraiment pourquoi la Science les avait choisis pour hérauts, eux, et non pas les autres, les universitaires, les chercheurs, auteurs de publications aussi nombreuses voire plus nombreuses que les leurs, qui défendaient des thèses radicalement différentes.

Certaines théories ne se discutent même pas, les vérités scientifiques avant tout – tant pis s’il n’est pas clair qui décide ce qui est une vérité scientifique et ce qui ne l’est pas – puisque le débat, le doute systématique, l’intersubjectivité sont à la base de ce que nous définissons comme « vérité scientifique », aux antipodes de toute vérité dictée par la foi.

Pourtant, ce qu’on nous demande c’est d’avoir foi dans la science, au mépris total du ridicule et forts d’un grand succès de masse. Comme quand on s’entête à qualifier de « mission de paix » toutes les guerres dans lesquelles notre pays se fourvoie, affamés que nous sommes de profits et de privilèges.

Il faut donc jeter aux oubliettes les nombreux travaux sur la non neutralité de la science, sur ses aspects politiques, jeter l’enfant avec l’eau du bain, que l’enfant s’appelle Jervis, Arnao, Szazs, Illich ou Basaglia ou tant d’autres qui, comme eux, nous ont montré au cours des dernières décennies que la santé publique, la recherche scientifique et sa transformation en techniques médicales sont une question politique avant même que médicale ou épidémiologique.

On a alors assisté à un déferlement assez inquiétant de néopositivisme sauvage habitué, aujourd’hui comme hier, à prêter le flanc au capitalisme – libériste et tout aussi sauvage – en lui fournissant des pseudo-justifications scientifiques. On a vu se déchaîner un peu partout des troupeaux de « progressistes » atteints de ce que le collectif Wu Ming 1 (à qui je dois aussi la définition de « ratio-suprématistes ») a récemment appelé le « syndrome du perceur de ballons » à la recherche obsessionnelle et obsédée des « fakes des anti-vax », des essaims de Gendarmes de la Vérité Scientifique, qui ne manquent jamais à la fin de leurs actions de dévoilement du honteux mensonge anti-vaccinal d’inciter leurs disciples à la violence, ni d’attribuer l’un ou l’autre épithète injurieux à quiconque ne pense pas comme eux. On assiste dans la foulée à des phénomènes assez inattendus et inédits, comme par exemple des scientifiques (ou supposé tels) qui passent leur temps à insulter ceux qui mettent en doute leur parole, à inciter les foules au lynchage de quiconque émet des doutes sur l’efficacité des vaccins : ce sont des « rats » qu’il faut enfermer, des criminels qu’il ne faut pas soigner, à qui il faut refuser tous les droits, y compris le droit à l’instruction, à la santé, au travail.

Les virologues des plateaux télé comme Burioni, Capua, Viola, Bassetti, Galli, Pregliasco ou Crisanti (qui n’a pas hésité à se comparer à Galilée), pour ne citer que les plus connus et les plus écoutés, se sont lancés dans une course à qui invoquerait les mesures les plus draconiennes, conscients que leur audimat dépend directement de la persistance (la plus longue possible) de la situation d’urgence.

La stigmatisation passe aussi à travers la torsion sémantique brutale de certaines définitions : non seulement celui qui émet des doutes sur les vaccins est, purement et simplement, anti-vax mais il est aussi terreplatiste, complotiste, et même négationniste, comme si refuser de se faire vacciner signifiait forcément aussi, d’une certaine manière, nier la Shoa.

Or réclamer la liberté de choix pour les traitements thérapeutiques n’est en rien une position anti-vax. Au contraire, cela suppose la possibilité pour chaque individu de choisir librement son traitement thérapeutique, y compris la vaccination.

Mais derrière les généraux se tient une véritable armée de gradés et de soldats, tous enclins à instiguer les foules, pour la plupart « progressistes », unis dans un chœur unanime qui ovationne l’Auctoritas des vérités scientifiques, prêts à qualifier de fake n’importe quelle donnée ou opinion qui ne correspond pas au récit officiel, sans peur du ridicule (comme quand ils soulignent au crayon rouge la soi-disant erreur des traitements à domicile avec des antibiotiques, alléguant que la covid-19 est une maladie virale et que, par conséquent, les antibiotiques sont inutiles, ignorant que depuis des années tous les médecins en prescrivent pour éviter les surinfections bactériennes dans les cas les plus graves).

Ils se croient et prennent des airs de grands sages, dans la lignée des Sagredo, eux qui ne sont que des Simplicissimus, et médiocres de surcroît : le tout compte fait valeureux Aristote a été remplacé chez eux par les tweets rageux et violents de Burioni, de Bassetti, et même par les opinions du rapper Fedez.

Eux qui, hier encore, criaient (à raison) à la catastrophe écologique quand on plantait des tomates OGM, sont prêts aujourd’hui à lyncher quiconque réfute les soi-disant vérités scientifiques professées par leurs tutors télévisés (qui n’auraient aucun mal à glorifier les OGM) sur les composés géniques en question, sur ces « vaccins », très différents de ceux que jusqu’ici nous avions l’habitude de définir comme tels. Quel fil logique leur permet de coudre ensemble ces deux approches ? J’avoue que ça reste un mystère pour moi. Je les sens terrorisés, au point d’en perdre la raison mais, à leurs yeux, c’est moi qui suis terrorisé et irraisonnable et tous ceux qui, comme moi, tentent d’exprimer des doutes. Qui de nous a raison ?

Et si nous avions raison tous les deux ? Et si la peur, ce ciment social, était en fait devenue notre nouvelle réalité ? La seule réalité capable de faire tenir ensemble tous les morceaux d’un monde au bord de l’implosion…

Le Green Pass, ce revolver fumant

L’événement le plus important de ces longs mois d’urgence ininterrompue est sans nul doute l’arrivée du Green Pass et l’obligation pour certaines catégories de citoyens (personnel sanitaire, scolaire, universitaire, y compris les étudiants) de l’avoir. Comme chacun sait, le Green Pass a été présenté par l’UE comme l’instrument qui devait permettre la reprise de la mobilité et nous donner plus de liberté.

Comme toujours, le mot liberté se prête aux interprétations les plus ambiguës. Un mot passe-partout qui convient aussi bien pour revendiquer des droits que pour légitimer des privilèges.

Et voilà comment, d’instrument libérateur qu’il devait être, le Green Pass s’est transformé en quelque chose de très différent.

Ce basculement a été justifié par toute une série de raisons médicales, dont la première est que les vaccinés, grâce aux injections, sont considérés immunes et incapables d’infecter. Cette affirmation est-elle vraie ?

Apparemment non car, comme nous le disions plus haut, ceux qui possèdent un Green Pass doivent prendre les mêmes précautions (masque, distanciation sociale, etc.) que les non-vaccinés. Alors, quel sens cela a-t-il ?

À bien y regarder, nous avons affaire à une mesure politique et non pas sanitaire, avec toutes les contradictions que cela suppose.

Prenons par exemple l’école et la santé : évidemment, les deux domaines les plus touchés par la pandémie sont les premiers à qui l’obligation du Green Pass a été imposée.

Pourtant malgré les déclarations rhétoriques et les mille promesses, rien n’a été fait pour l’école, à part quelques rares contrats temporaires et l’achat de nouveaux ordinateurs et de bancs avec et sans roulettes.

Les classes poulaillers sont restées surpeuplées, les enseignants, les techniciens et les concierges sont encore en sous-effectifs, rien n’a été fait au niveau des bâtiments scolaires et on peut dire que nos enfants ont moins à craindre du virus que des incendies, des tremblements de terre et autres dangers du même genre.

Mais pour le Ministre, tout peut se résoudre d’un coup de baguette magique : il suffit de garder les fenêtres ouvertes, de bien porter les masques sur le visage et de doter tout le personnel d’un Green Pass.

Rien de moins convaincant.

Idem pour la santé : en refusant toute possibilité d’établir des protocoles de soins (à domicile et à l’hôpital) c’est comme si on avait autorisé les responsables à ignorer complètement les conditions graves (et géographiquement très inégales) dans lesquelles nos établissements de santé se trouvent. Mais comme tout peut et doit être résolu par les vaccins, le Green Pass pour les médecins et pour les infirmiers est une mesure adéquate et suffisante.

Même chose pour les transports publics dont le fonctionnement détermine dans une large mesure aussi l’ouverture ou non des écoles. Pas un sou n’a été investi dans des projets de transport public pour les écoliers et pour le personnel scolaire. Pire, durant la période où l’enseignement à distance était devenu la règle un peu partout, les transports ont été momentanément réduits et, par la suite, dans la plupart des cas, on ne les a rétablis que partiellement et sans la moindre amélioration.

La solution la plus simple sera d’engager des contrôleurs de bus pour veiller à la distanciation, mais ils ne seront pas forcément vaccinés puisqu’il n’y a pas d’obligation.

Entretemps, l’université de Trieste, une université publique, a déclaré que sans Green Pass les étudiants ne peuvent plus présenter les examens, même à distance. Et elle l’a affirmé sans se soucier de justifier une décision pourtant insensée et dérangeante.

À partir du 1er septembre, de nouvelles règles tout aussi étranges sont imposées dans les transports.

Il est interdit aux non-vaccinés de prendre l’avion et le TGV fréquentés chaque jour par des centaines de milliers de personnes mais aucune restriction n’est prévue pour les trains locaux, les métros ou les bus qui, eux, comptent des millions et des millions d’utilisateurs.

Quel sens cela a-t-il d’un point de vue épidémiologique ?

Le virus que je n’ai pas attrapé dans le TGV m’attendra sournoisement dans le métro ou dans le bus que je prendrai à la gare ou à l’aéroport pour rentrer chez moi et il n’en aura rien à faire des Green Pass.

Et lorsque la presse du monde entier nous annonce que la Science dit que la protection des vaccins diminue fortement au bout d’un certain temps, que font le CTS et le gouvernement Draghi ? Avec une sérénité olympienne, ils étendent la durée du Pass de 9 à 12 mois.

On voit bien que les raisons médicales et épidémiologiques qui prônent l’imposition, dans certaines situations, du fameux code QR sont faibles.

En revanche les raisons politiques sont très largement fondées.

L’objectif est d’atteindre le contrôle social et de garantir (à qui de droit) la possibilité de faire des bénéfices immenses grâce à cette situation d’urgence. Et je ne parle pas seulement de Big Pharma mais des énormes intérêts liés à l’utilisation des fonds du plan national de relance et résilience (PNRR) et à un reset total des structures industrielles et « commerciales » (ce que Marx appelait la « destruction créative »). Rien d’étonnant à ce qu’on ait fait appel à un homme comme Draghi pour effectuer ce passage car, depuis la crise grecque, cet homme a offert les garanties et la loyauté requises.

Giorgio Agamben a raison de souligner que la fausse liberté acquise grâce au Green Pass n’est autre que l’adhésion volontaire à un système dont les objectifs absolus sont l’emprisonnement et le contrôle.

Il ne s’agit pas de fascisme mais d’une nouvelle forme de totalitarisme, très différent du premier (le fascisme a été un totalitarisme imparfait puisqu’il n’a pas réussi à contrôler entièrement ni les associations catholiques ni les cercles monarchiques), un totalitarisme nouveau, qui repose essentiellement sur l’obligation de la distanciation sociale comme seule mesure capable de garantir la survie collective, qui gouverne de manière absolument « impolitique » (Agamben) et algorithmique notre avenir, sans qu’il n’y ait la moindre opposition, puisqu’elle se base sur des raisons scientifiques et « éthiques », autrement dit indiscutables.

Si, comme certains l’ont fait remarquer, le Green Pass rappelle la carte (verte elle aussi) du parti national fasciste (PNF) et remplit en partie les mêmes fonctions, il ressemble plus, et même beaucoup plus je trouve, ne fût-ce que par son caractère « numérique », aux programmes de « crédit social » mis en œuvre par le gouvernement chinois bien avant la pandémie, à une époque où nous étions tous nettement plus enclins à nous scandaliser d’un tel système. Mais aujourd’hui, apparemment, parler d’État « éthique » ne scandalise plus personne dans la grande famille des libéraux (qu’ils soient progressistes ou conservateurs) qui nous gouvernent depuis des dizaines d’années.

Je me trompe ? Eh bien tant mieux ! Mais si les raisons sont vraiment de nature sanitaire, il vaudrait mieux rendre les vaccins obligatoires, si on pense que c’est nécessaire et que les règles constitutionnelles en vigueur le permettent. Et que l’État prenne ses responsabilités dans ce cas !

Il faut mettre fin au paradoxe scandaleux qui impose à certains l’obligation vaccinale tout en les obligeant à signer une déclaration dans laquelle ils endossent (librement !) la responsabilité en cas d’effets secondaires, même graves ou très graves.

Moi qui suis déjà vacciné, si je ne l’étais pas, je me soumettrais sans hésiter à l’obligation pour tous. Mais que quelqu’un en prenne la responsabilité, que diable !

Forcer les citoyens à le faire en utilisant une forme de chantage, en leur extorquant le consentement, me semble inacceptable, comme le soulignent à juste titre Valerio Evangelisti, Nico Maccentelli et Roberto Sassi dans la récente « Lettre ouverte adressée à Contropiano ».

Nous avons dépassé le stade du traitement sanitaire obligatoire, nous en sommes au traitement sanitaire « par chantage ».

Et certains vont jusqu’à réclamer à grande voix que les non-vaccinés soient exclus des soins médicaux ou, en tout cas, qu’ils couvrent eux-mêmes les frais (très élevés) en cas d’hospitalisation – une idée relayée avec succès d’ailleurs dans les médias.

Personne pour faire remarquer qu’à ce rythme, il me semble évident que les prochains sur la liste seront les fumeurs, les toxicomanes de tout poil, puis viendront les alcooliques, les obèses, et pour finir quiconque a un style de vie « non salutaire », mange trop de sucres, trop de viande, etc.

Tout comportement peu « salutaire » est considéré dommageable pour la société et, par conséquent, celui ou celle qui adopte ce type de comportement ne doit plus avoir accès à la santé publique et – pourquoi pas alors aussi ? – à toute une série de droits « sociaux », voire même l’école, la culture, l’assistance sociale, la mobilité.

On s’achemine vers une société où la santé n’est plus un droit mais un devoir, un devoir « social ».

Bien évidemment cela ne vaudra pas pour tous… Un riche fumeur obèse, qui a le vice de la cocaïne et de la boisson et pas la moindre envie de se vacciner contre quoi que ce soit, pourra toujours se payer les soins dont il a besoin. Mais un pauvre, non. Le pauvre devra être sain et « immune » ou ce sera fichu pour lui.

Ça vous étonnera peut-être mais, à mes yeux, nous venons aussi de donner le coup d’envoi de la privatisation totale de la santé publique.

Le Green Pass est en quelque sorte le revolver encore fumant qui prouve, au-delà de tout raisonnable doute, qu’à l’heure qu’il est la pandémie est avant tout une question politique, une syndémie, avec tout ce que cela comporte.

Indépendamment de son efficacité, réelle ou supposée, le vaccin sert à masquer la faillite des politiques nationales sociales, scolaires et sanitaires. Et la covid-19 – qu’elle provienne d’un virus chimère échappé à la Bat Lady de Wuhan ou qu’elle soit le fruit d’une mutation et un spillover totalement « naturels » – sert, quant à elle, à masquer l’immense crise systémique à laquelle nous assistons.

En somme, le moment que nous vivons semble bien être un épisode (que d’aucuns espèrent décisif) dans la violente lutte de classes que les strates privilégiées d’une grande partie de la planète ont déclarée, depuis près de trente ans, aux travailleurs, aux pauvres, aux différents. Coûte que coûte. Et tout cela n’a évidemment rien de « scientifique ».

Il est vrai que la fin du capitalisme ne signifie pas nécessairement la fin du monde (quoique le capitalisme fasse de tout pour qu’elle ait lieu) mais plus probablement la fin de ce monde, tel que nous l’imaginions hier encore.

Le monde qui nous attend est celui où les êtres humains auront pour seul objectif la défense de la « vie nue », libres de troquer leur propre capacité (et mieux encore celle des autres) à penser et à agir de manière autonome en échange de promesses de sécurité, où la démocratie s’éteindra définitivement et cèdera le pas à une société totalitaire et totalisante où être sain est un devoir, un devoir social pour ne pas peser sur les autres. Et personne, en réalité, n’est jamais complètement sain, ni immune. Life is a killer, disait John Giorno…

Entretemps, les autres (les peu, très peu nombreux autres) œuvrent et continueront à œuvrer à la destruction de toute condition de vie « saine » dans le monde, à l’élimination totale des équilibres écologiques. Avec tous les effets néfastes et inéluctables que cela entraîne mais dont eux, les autres, se seront certainement mis à l’abri, grâce à leurs richesses et à leurs privilèges.

Jusqu’à l’explosion finale, celle-là même dont nous parlait déjà, dans les années vingt, le fameux complotiste, terreplattiste et probablement anti-vax qu’était Zeno Cosini.

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Contribution de Lello Voce à l’ouvrage collectif « Noi siamo l’opposizione che non si sente », sous la direction de Giulio Milani, Transeuropa edizioni, octobre 2021.

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Lello Voce fait partie des pionniers européens du spoken word et de la spoken music. C’est lui qui a introduit la Poetry slam en Italie. Il a publié plusieurs livres et CD de poésie, avec des artistes comme P. Fresu, F. Nemola, A. Salis, M.P. De Vito, M. Gross, S. Merlino, dont : Farfalle da combattimento (Bompiani, 1999), Fast Blood (MRF Music, 2005 – Premio Delfini di poesia, avec les illustrations de Sandro Chia), L’esercizio della lingua (Le Lettere, 2010) Piccola cucina cannibale (Squi[libri], 2015, avec F. Nemola et C. Calia), pour lequel il a reçu le Premio Napoli. Il a publié chez Transeuropa le roman Il Cristo elettrico (2021). Son dernier livre-CD, toujours avec Frank Nemola et avec la participation de Paolo Fresu, est Il fiore inverso (Squi[livri], 2016), qui a reçu le Prix national de poésie Elio Pagliarani. Depuis 2017, pour Squi[libri] il dirige « Canzoniere », la collection de livres/CD consacrés à la poésie avec musique et aux Poetry comix.

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Traduit de l’italien par S.Guzzi

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