Castors ou droite : le dilemme du 2nd tour

Voilà 4 ans, quasiment jour pour jour que nous avons été amenés à choisir (le plus souvent par défaut) le président de la République. Des millions de castors ont érigé le "barrage républicain" qui avait déjà permis 15 ans plus tôt à J. Chirac d’être réélu dans un fauteuil. En 2017, le barrage était bien plus bas qu’en 2002 et en 2022 il pourrait être insuffisant… la faute à qui ?

image1

2017 – une répétition inquiétante 

En 2017, comme en 2002, les castors ont fait barrage. Il y a bien eu une polémique inutile sur les propos de Mélenchon (pas une voix pour le FN), apparemment pas assez clairs aux oreilles de certains, mais le barrage a tenu. Selon une étude relayée par Public Sénat[1], dont on ne saurait qualifier la ligne éditoriale de gauchiste, les électorats des candidats ayant finis entre la 3ème et la 6ème place au premier tour des présidentielles de 2017 se sont reportés ainsi :

 © H. Sabbah © H. Sabbah

La gauche pourtant si décriée, a apporté moins de voix en pourcentage comme en valeur à Marine Le Pen que la droite. Le principal contingent en pourcentage vient sans surprise de Dupont-Aignan quand celui en valeur vient de Fillon.

Pour chaque électeur de Mélenchon qui s’est tourné au 2nd tour vers Marine Le Pen, plus de 7 ont voté Macron, plus de 2 ont mis un bulletin blanc dans l’urne et plus de 3 se sont abstenus. Au final, moins d’un électeur de Mélenchon sur 14 (!) s’est tourné vers Marine Le Pen. Les mélenchonistes ont été de bons castors.

Mais pas aussi bon que les hamonistes. Avec 71% de report vers Macron, pour seulement 2% vers le Pen, les hamonistes sont de loin les meilleurs barragistes.

Du côté du parti Les Républicains, pourtant si moralisateur et prompt à fustiger la gauche (la polémique stérile sur l’islamo-gauchisme n’est que le dernier exemple en date), on oublie bien vite de regarder son propre électorat… et pour cause ! Si une petite moitié des électeurs de Fillon se sont tournés vers Macron (48%), ce sont quand même 20% qui sont allés vers Le Pen, soit 3 fois plus que les mélenchonistes (7%) et 10 fois plus que les hamonistes (2%). La droite n’est donc pas en position de donner des leçons à la gauche (LFI ou PS) en matière de barrage républicain.

Enfin, les électeurs de Dupont-Aignan se sont rangés à 27% derrière Macron et 30% derrière Le Pen, cette dernière étant pourtant soutenue par Dupont-Aignan, lui-même pressenti à l’époque comme futur premier ministre si Marine le Pen parvenait à remporter l’élection.


Résumons. Les électeurs étaient moins enclins à se tourner vers Marine le Pen que nous pourrions le penser a priori, et les électeurs d’Hamon sont d’exemplaires castors. L’électorat de Mélenchon a très majoritairement entendu le message du candidat : pas une voix pour le FN, contrairement à celui des Républicains, pourtant si prompts à s’ériger en donneurs de leçons tandis qu’ils ont pourtant les pieds dans 20% de boue brune… et pas pour pêcher dans la vase !

 

2022 – le sondage de la honte[2]

Le 10 avril dernier, un sondage Ifop-fiducial annonçait que les candidats de gauche (putatifs comme déclarés) perdraient tous dans un duel face à Marine le Pen lors du 2nd tour de l’élection présidentiel.

Dans le détail :

 © H. Sabbah © H. Sabbah

Si les castors de gauche ont indéniablement fait leur travail en 2017, nombreux sont les électeurs de droite (nous classons ici les électeurs de Macron à droite, parce que bon… ISF, flat tax, exit tax, islamo-gauchisme, loi sécurité globale…) qui ne souhaitent pas se départir de leur nature de droite, qui prime sur la République.

Avant de plonger dans l’analyse de ces résultats d’un hypothétique second tour, regardons un peu les sondages de premier tour[3] :

 © H. Sabbah © H. Sabbah

Comment expliquer qu’avec un front républicain (Ext. Gauche jusqu’à LR) qui oscille entre 67% et 72%, tous les candidats de gauche perdraient en finale face à Le Pen ? Comment l’expliquer sans y lire l’évident clivage gauche-droite qui n’a jamais disparu ?

Regardons de plus près les projections proposées par ce sondage.

Hypothèse Mélenchon / Le Pen

 © H. Sabbah © H. Sabbah

Seuls les verts sont majoritairement de bons castors, puisque 58% d’entre eux se tourneraient vers le candidat de LFI. Pour LR, le PS ou LREM, la majorité irait… à la pêche ! Avec respectivement 51%, 54% et 71% (!) d’électeurs qui refuseraient les deux alternatives. Pas très castor. Mais la palme irait évidement aux électeurs de LR qui seraient plus nombreux (39%) à voter pour Le Pen que pour Mélenchon (10%). Difficile de convaincre les électeurs de LFI d’être de bons castors quand la demande vient de ceux qui seraient si prompts à briser le barrage…

 

Hypothèse Jadot / Le Pen

 © H. Sabbah © H. Sabbah

Si les insoumis ne se tournent pas majoritairement vers Jadot (44%), cela reste la plus grande part d’entre eux, devant l’abstention. De même pour les électeurs de LREM qui seraient 49 à se tourner vers les verts contre 43% qui s’abstiendraient. Sans surprise, les meilleurs castors seraient les socialistes (79%). Les LR, une fois encore, iraient majoritairement à la cueillette aux champignons (52%) quand ils ne se tournent pas directement vers l’extrême droite (34%). Seuls 14% seraient susceptibles de troquer leur gros SUV contre une simple berline allemande…

 

Hypothèse Hidalgo / Le Pen

 © H. Sabbah © H. Sabbah

Dans le cas d’un duel Hidalgo / Le Pen, les électeurs de Mélenchon (53%), Jadot (78%) et Macron (53%) seraient majoritaires à faire barrage. Les LR, aux priorités discutables voteraient à 35% pour Le Pen contre 21% pour Hidalgo et donc 44% iraient à la chasse.

Dans les 3 scénarios, les LR se tournent vers l’abstention, puis vers Le Pen et enfin vers le/la candidat(e) de gauche. Les dirigeants de LR sont donc de loin les moins bien placés pour donner des leçons de républicanisme, n’en déplaise au nom qu’ils se sont donnés eux-mêmes (les républicains).

Pour les électeurs de Macron, il faut nuancer. S’ils accepteraient modérément de faire le castor pour Jadot (53%) ou Hidalgo (49%), il n’en serait rien en cas de duel Le Pen / Mélenchon, ce dernier ne récoltant que 17% des voix macronistes. Le clivage droite/gauche est donc bien présent et les électeurs de Macron l’ont bien compris, n’en déplaisent à leurs leaders qui le nient. Avec 83% des électeurs de Macron qui refuseraient de voter Mélenchon et qui donc feraient le jeu du RN (comme le veut l’expression consacrée), nous sommes encore devant des donneurs de leçons qui feraient mieux de balayer devant chez eux.

Si la droite préfère Le Pen à une alternative républicaine (plus ou moins) de gauche, si les macronistes préfèrent massivement rester sur leur canapé plutôt que de risquer de partager un peu, il ne faudra pas s’étonner que les chances d’un duel Macron / Le Pen remporté par cette dernière ne cessent de monter parce qu’à gauche, ceux qui feront barrage seront moins nombreux qu’en 2017.

 L’alternative ? pour l’instant aucune : Macron n’a pas respecté sa promesse de campagne d’introduire de la proportionnelle aux législatives, laissant aux élections présidentielles leur caractère absolu et risquant donc de donner à Le Pen le pouvoir… absolu.

[1] https://www.publicsenat.fr/article/politique/reports-des-voix-age-revenus-la-sociologie-du-vote-au-second-tour-60214

[2] http://www.commission-des-sondages.fr/notices/files/notices/2021/avril/9113-p-ifop-jddpdf.pdf

[3] Sources : Ifop, Ipsos, Elabe, Harris Interactive

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.