Travailler plus pour relancer le pays : le retour de la lubie du MEDEF

G. Roux de Bézieux est revenu à la charge : il faudrait travailler plus. Dans la semaine et dans la vie. Il avait déjà tenu cette position en avril, en plein cœur de la crise de la Covid-19. S’il est impossible de lui nier une constance, nous pouvons cependant douter de l’honnêteté de ses propos. Veut-il relancer le pays ? Non. Plus de profits ? Oui. Et la fin de la sécurité sociale aussi.

G. Roux de Bézieux (président du MEDEF), A. Pannier-Runacher (ministre déléguée, chargée de l’industrie) et tant d’autres libéraux s’accordent pour nous promettre des lendemains laborieux. L’idée est simple (comme souvent), la baisse d’activité due au confinement doit être rattrapée. Pour pouvoir payer les frais de l’état, les services publics et les transferts sociaux (chômage, retraites…), il faut retourner travailler. Soit.

Travailler plus, oui mais comment ? Evidemment, le syndicaliste des patrons (car oui, le MEDEF est un syndicat, presque comme la CGT…) reste vague sur le comment. Aussi regardons les trois options qui s’offrent à nous : travailler plus pour gagner plus, travailler plus à salaire égal (semaine), travailler plus longtemps (carrière).

Spoiler : chacune de ces options, telles que défendues par le MEDEF et le gouvernement tend toujours vers davantage de profits pour les entreprises (avec parfois une hausse du chômage et souvent de la pauvreté).

 

Travailler plus pour gagner plus

Presque la plus nocive des trois idées, surtout avec les désocialisation des heures supplémentaires, elle nuit autant aux chômeurs qu’aux caisses de la sécurité sociale.

Prenons un exemple simple. Une entreprise emploie 100 personnes dans son usine pour une tâche donnée. Elle a un surcroit d’activité de 5%. Elle a donc le choix entre :

  • embaucher 5 employés de plus
  • augmenter le temps de travail de 5%

Pour l’exemple, nous poserons les cotisations patronales à 50%, salariales à 20% et le supplément de salaire au titre des heures supplémentaires à 25% (toutes ces valeurs sont des arrondis proches du réel).

 © H. Sabbah © H. Sabbah
Dans le cas des embauches, l’entreprise dépensera 315 .000€ contre 318.750€ pour les heures supplémentaires. Le bon sens voudrait que l’on favorise toujours l’embauche qui coute moins cher. Cependant, un employé supplémentaire représente des coûts variables (gestion du personnel, administration, formation…), et de potentiels problèmes organisationnels (planning, espace disponible dans les locaux…). Ceci explique le choix des entreprises de favoriser les heures supplémentaires. Pour les petites structures, la question ne se pose pas : à moins d’un énorme surplus d’activité, les heures supplémentaires seront toujours privilégiées.

Du point de vue des salariés, les heures supplémentaires sont également appréciées : outre le fait qu’elles soient mieux payées, elles sont désocialisées et même exonérées d’impôt sur le revenu (dans une limite de 5.538€ par an).

Nous avons donc à disposition un système plus simple, à peine plus coûteux et apprécié par les employés : les heure supplémentaires. Mais il s’agit d’un système qui nuit à l’emploi et aux cotisations (donc les retraites, le chômage, la santé… bref tout ce qui fait que nous faisons société, tout ce contre quoi le MEDEF lutte depuis des décennies[1]).

L’idée de travailler plus pour gagner plus est donc, dans sa forme actuelle, contre-productive face aux problèmes sociaux (retraites, chômage…). Si elle peut répondre aux intérêts de certains, elle n’en reste pas moins une trahison complète des idées du général de Gaulle (et du CNR) dont se réclament N. Sarkozy, B. Lemaire et même E. Macron (les jours heureux auxquels il faisait référence dans une de ses allocutions ne sont que l’autre nom du programme du CNR).

  

Travailler plus à salaire égal

Il s’agit ici d’aller non seulement contre les 35 heures, déjà si malmenées, mais aussi contre le sens de l’histoire. Depuis des siècles, le temps de travail baisse quand un pays se développe économiquement. Pour le seul siècle dernier, citons : congés payés, semaine de 40 heures, dimanche chômé, puis samedi, 35 heures... Notons d’ailleurs que personne ne s’est réveillé au lendemain d’une de ces avancées en disant Oh ! je sens que mon niveau de vie a baissé ! au contraire.

Alors quelle logique justifie cette idée ? La politique de l’offre.

L’idée est de baisser les coûts pour les entreprises (le plus souvent par des baisses d’impôts[2]) pour qu’elles produisent davantage. Les produits nouvellement créés trouveront toujours preneurs, puisque pour les libéraux l’offre crée sa demande et qu’il n’y a JAMAIS de surproduction. Bien que cette idée soit d’une candeur qui confine au déni, et que l’histoire l’a maintes fois démentie, nous l’admettrons. Il ne s’agira pas de prouver que l’idée est fausse (et elle l’est), mais de montrer que même vraie, elle serait nocive.

Comment cela se traduit-il dans notre exemple ?

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A production équivalente, l’entreprise n’aura plus besoin du même nombre d’employés : elle licenciera. Mais dans notre exemple, nous supposons une hausse de la demande de 5%. Cette hausse sera parfaitement compensée par une hausse du temps de travail de 5% (soit +1H45 par semaine).

Cette nouvelle production créant sa propre demande, la question sera : où va cette production ? Dans le marché domestique ? A l’export ?

 

Marché domestique

Pour qu’elle aille dans le marché domestique, il faudrait que les salaires le permettent, il faudrait donc les augmenter ou embaucher davantage… Mais pourquoi faire ? Dans cet exemple, les 35 heures sont abolies sans surcoût pour les entreprises. Alors à quoi bon embaucher / augmenter les salaires ?

Aucun nouveau client solvable n’est apparut puisque personne n’a été embauché / augmenté. Alors d’où viendra la demande ?

Nous pourrions baisser les prix. En effet, comme nous produisons davantage pour le même coût (salaires) nous pouvons vendre moins cher. Cela reviendrait donc à travailler plus pour produire plus pour consommer plus...

Mais quel est l’intérêt pour l’entreprise ? Elle produit plus pour vendre moins cher et réaliser donc les mêmes profits ? Non. Absolument pas. L’objectif n’est pas là. Il est ailleurs. Il est à l’export. C’est de là que viendra la demande solvable.

 

Export (et compétitivité) 

L’objectif assumé du MEDEF et du gouvernement c’est la compétitivité. L’idée est de produire moins cher / davantage pour vendre à l’international et moins importer. A cet effet, il convient de faire baisser le prix, donc les coûts de production.

Comme dans le cas précédent, ni les caisses de la sécurité sociale ni les salariés n’en bénéficient. Par contre, les entreprises en vendant leurs excédents de production à l’étranger engrangeront de nouveaux profits.

L’exemple le plus typique de cette politique est observable outre-Rhin. En Allemagne, depuis les lois Hartz qui ont visé à baisser le coût du travail pour accroitre la compétitivité, la balance commerciale est passée de +0,5% du PIB à +6,5%[3] ! Les entreprises se portent très bien. Si bien qu’elles embauchent et que le chômage est quasi-nul (pré-covid).

Aurions-nous trouver LA solution ? Il suffirait de baisser les salaires pour produire plus et exporter. A moins que… ce programme ne soit ni reproductible ni souhaitable. D’une part, il est évident que tous les pays ne peuvent être exportateurs nets (à moins de vendre nos produits sur Mars). S’il est une chose simple et constante en économie, c’est la balance commerciale. A l’échelle mondiale, elle est toujours égale à 0. Une vente pour un pays est forcément un achat pour un autre.

La France perdrait donc l’universalisme qui caractérise son modèle et ses idéaux pour se transformer en boutiquier faisant son beurre sur d’autres pays (comme l’Allemagne ou la Chine aujourd’hui). C’est une possibilité. Médiocre et mesquine, mais une possibilité. Evidemment, les pays voisins ne se laisseraient pas faire et appliqueraient la même logique, poursuivant la course du moins-disant social (et environnemental).

D’autre part, ce programme n’est pas souhaitable car le prix de cette compétitivité, c’est la misère. En effet, le taux de pauvreté ne cesse de monter depuis les lois Hartz et atteint les 16% à la fin des années 2010, soit 1 personne sur 6 (+36% en 10 ans selon Eurostat ou +25% en 10 ans selon l’OCDE… contre +2% en France sur la même période pour un total inférieur à 14%). Sans grande surprise, enlever des protections aux ouvriers et les mettre en concurrence avec le reste du (tiers-) monde n’améliore pas leur niveau de vie (voir : https://blogs.mediapart.fr/h-sabbah/blog/240820/libre-echange-et-avantages-comparatifs-une-idee-depassee).

Enfin, si l’on veut suivre le modèle allemand jusqu’au bout, alors il faudrait… travailler moins ! En effet, les allemands travaillent 1386 heures par an contre 1505 pour les français[4]. Ils sont donc plus nombreux (car moins de chômage) à travailler moins… l’inverse de ce que propose le MEDEF[5] !

 

Travailler plus longtemps (carrière)

Pour G. Roux de Bézieux, si le temps de travail hebdomadaire doit être allongé, il ne faudrait pas s’arrêter en si bon chemin : il en va de même pour la durée d’une carrière complète.

Nous pourrions aisément démontrer qu’en payant les femmes autant que les hommes OU qu’en supprimant le travail non déclaré (au noir) les retraites ne seraient pas un problème. Ce qui revient à dire que si les entreprises respectaient UNE SEULE loi de plus, il n’y aurait pas de déficit. Mais passons[6].

Pourquoi le MEDEF souhaite allonger la durée d’une carrière et en reparle pendant cette période de crise de la covid-19 ? Le chômage monte et pour ce qui est du chômage de longue durée, ce sont les seniors qui sont les plus touchés (juste après les moins de 24 ans, non diplômés). Alors pourquoi ?

Si l’âge de la retraite est repoussé, cela représente une baisse du nombre de retraités, donc de la somme des pensions  à verser… mais qui dit pensions dit cotisations. Baisser les premières revient à baisser les secondes. Et baisser les cotisations, c’est baisser le coût du travail.

 © H. Sabbah © H. Sabbah

Certes, le travailleur sera plus longtemps au chômage, lui aussi payé par les cotisations, mais l’état a déjà raboté les indemnités, et le chômage, contrairement aux retraites, ce n’est pas pour la vie. Enfin, lorsque le travailleur est au chômage il cotise moins (ou plus du tout, si cela dure trop longtemps). Moins de cotisations pour le travailleur, donc une plus petite pension une fois à la retraite, donc un moindre besoin de financement, donc moins de cotisations à payer pour l’employeur. Le MEDEF retombe toujours sur ses pattes !

Reprenons. Travailler plus, dans les acceptions proposées par le MEDEF / gouvernement, cela revient à coup sûr à enrichir les entreprises et à aléatoirement augmenter le nombre de chômeurs, baisser les pensions ou augmenter le taux de pauvreté.

Il serait pourtant si simple d’imaginer un modèle où travailler plus ne nuit ni aux chômeurs ni aux caisses de la sécurité sociale : mais ce n’est pas l’objectif du MEDEF qui ne vise qu’à détruire la sécurité sociale, comme l’énonçait D. Kessler (alors vice-président du MEDEF).

 

[1] Denis Kessler, ancien vice-président du Medef disait en 2007 au début de la présidence Sarkozy: Le modèle social français est le pur produit du Conseil national de la Résistance. Un compromis entre gaullistes et communistes. Il est grand temps de le réformer, et le gouvernement s'y emploie. Les annonces successives des différentes réformes par le gouvernement peuvent donner une impression de patchwork, tant elles paraissent variées, d'importance inégale, et de portées diverses : statut de la fonction publique régimes spéciaux de retraite refonte de la Sécurité sociale, paritarisme... A y regarder de plus près, on constate qu'il y a une profonde unité à ce programme ambitieux. La liste des réformes ? C'est simple, prenez tout ce qui a été mis en place entre 1944 et 1952, sans exception. Elle est là. Il s'agit aujourd'hui de sortir de 1945, et de défaire méthodiquement le programme du Conseil national de la Résistance ! 

[2] Comme les impôts de production que B. Lemaire a promis de baisser de 10 milliards d’euros

[3] Dans le même temps, la balance commerciale française s’est effondrée (passant de +1% à -3%, logique lorsque l’on sait que l’Allemagne est le premier partenaire commercial de la France).

[4] Source : OCDE

[5] A ceux qui voudraient rappeler que les allemands travaillent plus longtemps pour une carrière complète, rappelons que les françaises ont 25% d’enfants en plus que leurs voisines, ce qui implique que nous n’avons pas besoin de cotiser aussi longtemps

[6] Comme l’a dit S. Maillard (député LREM), on ne va pas mettre un inspecteur du travail derrière chaque entreprise, répondant à une question sur la fraude au chômage partiel.

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