Le changement climatique : ça ne sera pas la faute des pauvres

Si les moins bornés des climatosceptiques acceptent d’admettre que nous fonçons dans le mur climatique, il ne s’agirait pas pour autant de changer quoi que ce soit à leur mode de vie. Ils ont tôt fait de fustiger les pays pauvres et leurs démographies galopantes. La planète ne supporterait pas ce surplus d’habitants… c’est vrai. Mais ce n’est pas le problème, dans tous les cas pas le plus urgent.

Notre planète brûle… et certains ajoutent plus d’essence que d’autres. Car avant de se demander si les futurs enfants des pays en voie de développement vont achever la planète, il ne faudrait pas oublier que certains ne les ont pas attendus pour commencer.

Pour simplifier, nous diviserons les pays en deux types. Pour éviter toute polémique sur le classement des pays riches ou pauvres, nous nous limiterons à une division très simple : les Etats-Unis d’Amériques, la Chine , le Japon et l’Allemagne d’un côté (soit les 4 premières économies), tout le reste du monde de l’autre.

Notons dès à présent qu’en classant parmi les pays non-riches­ beaucoup de pays riches, nous diminuons mécaniquement l’impact de ces derniers. En effet, les pays dont les populations sont particulièrement énergivores (Luxembourg, Arabie Saoudite, Corée du Sud, Australie, Canada, Singapour…), en étant classés parmi les autres, augmentent sensiblement la dépense énergétique de ce groupe.

 

Population et démographie

 © H. Sabbah © H. Sabbah

Sur la période 2000-2019, la population du top 4 a cru de 0,54% par an en moyenne contre 1,46% pour le reste du monde. Il est donc indéniable que c’est le reste du monde qui représente la menace démographique (à long terme) pour le climat. Un jour, nous pourrions être trop nombreux. Mais ce jour est lointain… qu’en est-il de la menace à court terme ?

 

Dépenses énergétiques


A court terme, le problème est que nous utilisons trop d’énergies fossiles, émettrices (notamment) de CO2. Ce CO2 est produit par l’utilisation de pétrole, de charbon et de gaz naturel. Bien que le mix soit différent, il est difficile d’observer une différence notable entre le top 4 et le reste du monde[1] :

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A la lecture de ces graphiques, nous pourrions penser que les 2 ensembles se valent, puisque globalement le mix énergies carbonées/décarbonées est sensiblement le même. Mais… les deux groupes ne sont pas de même taille, loin de là ! En effet, les 4 premières économies ne représentent que 2 milliards d’habitants, contre 5,7 pour le reste du monde. Ramenons la consommation d’énergies à une base 1 = habitant reste du monde 2000 nous obtenons :

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Tel des obèses, les 4 plus fortes économies consomment plus, et de plus en plus. Leur croissance en valeur absolue comme en pourcentage est supérieure à celle des autres pays du monde. Ce graphique montre qu’il est inconcevable de fustiger les autres pays pour leur consommation énergétique, d’où l’attaque sur la démographie.

 

Les démographies fustigées

Ce sont le continent africain et le sous-continent indien qui attirent le plus de critiques sur leurs démographies. Mais qu’en est-il réellement ? Et ces régions du monde représentent-elles un risque pour le climat ?

Prenons l’ensemble de l’Afrique ainsi que les pays du sous-continent indien (Bangladesh, Inde, Pakistan et Sri Lanka) et voyons ce qu’ils représentent par rapport aux seuls Etats-Unis d’Amérique :

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Malgré la forte croissance en population et donc en énergies consommées des pays d’Afrique et du sous-continent indien, cet ensemble ne pèse que pour 50% des consommations énergétiques des USA. En suivant les tendances actuelles, il faudrait attendre 2036 pour que tous ces pays cumulés rattrapent les seuls USA de 2019. Les 3 milliards d’habitants des régions évoquées seraient alors 6 milliards, ce qui implique une croissance démographique déraisonnable (presque deux fois supérieure à celle calculée par l’ONU). Mais même en admettant ces chiffres, s’attaquer aux ventres des femmes pauvres aujourd’hui sans remettre en question nos consommations, c’est s’occuper d’après-demain alors que nous détruisons demain.

 

Un cynisme égoïste ?

Une récente étude publiée sur nature climate change montre la carte du monde si nous continuions sur la trajectoire actuelle :

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L’échelle exprime le nombre de jours où la vie sera impossible en extérieur (trop chaud, trop humide…). Les régions évoquées plus tôt (Afrique, Inde et voisins) seront particulièrement touchées avec de nombreuses zones où survivre sera impossible plus de 300 jours par an !

Et que font les populations lorsqu’il est impossible de survivre quelque part ? Elles émigrent. Sachant ce que sont les réactions de certains face aux actuels migrants et étant admis qu’il y a une étonnante superposition entre climato-scepticisme et amour des murs (Donald Trump, Marine le Pen, Viktor Orbán…) il est aisé de déceler un égoïsme répugnant : les habitants des pays riches réchauffent la planète mais ils ne seront pas les premiers à en payer le prix et il ne faudrait pas que cela donne des idées aux futurs habitants des pays pauvres.

La doctrine de ces pollueurs égoïstes est simple :

  • faites ce que je dis (pas d’enfants), pas ce que je fais (polluer)
  • chacun chez soi (surtout les pauvres)…

Nous avons déjà montré que même au sein des pays riches, ce sont les populations aisées qui polluent le plus. Cela revient à dire que nous assistons ici à un égoïsme au carré : fustiger les pauvres dans les pays pauvres en plus des pauvres dans les pays riches (taxe carbone qui pèse plus sur les classes populaires et qui aurait dû compenser l’ISF). Tout cela pour ne pas changer le mode de vie de ceux qui nuisent le plus à la possibilité de la vie humaine sur Terre…

 

S’il est parfaitement légitime de vouloir aider des femmes dans les pays pauvres à avoir accès à l’éducation et au planning familial, cela ne saurait nous exonérer des efforts colossaux que les pays riches devront faire pour limiter le réchauffement climatique. Mais il est tellement plus simple de blâmer les autres que d’admettre que notre mode de vie est, au regard du climat, coupable. Il est plus simple de s’en prendre aux non-éduqués des pays lointains qu’aux super-pollueurs qui nous dirigent. Mais ce n’est pas ce qui sauvera les conditions de vie humaine sur Terre, pire cela nous détourne des problèmes d’aujourd’hui et de leurs solutions à mettre en place dès demain en nous parlant des problèmes d’après-demain.

 

[1] Source : BP

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