Prix plancher pour l’aérien : le SNPL n’a rien de mieux à proposer ? (1/2)

Dans un communiqué du 16 septembre 2020, le syndicat des pilotes SNPL invite l’Europe à mettre en place un prix plancher pour les billets tout en fustigeant les taxes. Cette mesure serait "vertueuse pour le consommateur". Cerise sur le gâteau, cette idée serait aussi "vertueuse pour les compagnies". Cerise sur la cerise, ce prix plancher serait "socialement vertueux". Vraiment ?

Les consommateurs, les compagnies aériennes et la société gagneraient à l’instauration d’un prix plancher selon le SNPL. Donc c’est bon, passez votre chemin. Ils auraient pu ajouter le climat mais même eux se sont dits que ce serait trop gros… ah non, le prix plancher permet de lutter contre le dumping environnemental. Ils ont osé. Ils ont tellement osé que pour accompagner leur communiqué, ils ont mis un visuel d’avion en papier qui vole au-dessus de l’herbe. Et parce que ce n’était pas suffisant, l’avion en papier est… vert. Comme ça, même les deux du fond qui n’ont pas suivi comprendront que c’est bon pour la planète. Pour se faire une idée, voici le lien.

Mais l’objectif de ce prix plancher est en fait double, et cela n’a rien à voir avec le climat. Il s’agit de damer le pion aux compagnies low-cost tout en donnant l’impression de répondre aux injonctions de la Convention Citoyenne pour le Climat. D’ailleurs la taxe imaginée par cette dernière est rejetée sans ménagement dans le communiqué du SNPL.

 

Prix plancher, pourquoi faire ?

Le prix plancher est une idée pour couper l’herbe sous le pied des compagnies low-cost. Le principe est simple : en empêchant ces dernières d’afficher des prix d’appels ridiculement bas, mais aussi en les empêchant de finir de remplir leurs avions à la dernière minute en bradant les places, on s’en prend à l’attractivité et à la rentabilité des dites compagnies.

Ces compagnies low-cost sont critiquables sur bien des aspects (condition de travail, grilles tarifaires, optimisation fiscale…) mais curieusement le SNPL décide de taper à côté de la cible… reprenons les arguments mis en avant par les pilotes :

 

Bon pour le consommateur 

En admettant que le voyageur veuille simplement voyager… il payera le même prix au-delà du plancher, ou plus cher s’il avait une option peu chère . Et s’il veut voyager dans un avion moins polluant ? Pas mieux. En effet, les compagnies low-cost ont les flottes les plus récentes. La raison est simple, elles préfèrent avoir des avions modernes et neufs, donc moins consommateurs en carburant, puis les revendent aux autres après quelques années.

Age moyen des flottes :  

 © H. Sabbah © H. Sabbah
 

Bon pour les compagnies aériennes 

Est-ce au moins bénéfique pour elles ? Comme évoqué plus tôt, les compagnies low-cost perdront une partie de leur attractivité, forcément au profit des compagnies nationales. En plus, en garantissant que même en cas d’avion vide, l’algorithme de fixation des prix ne pourra descendre sous un seuil donné, on s’assure de laisser des places vides chez les low-cost donc de baisser leur rentabilité et de les affaiblir. Si cette idée est bonne pour les compagnies aériennes, encore faudrait-il préciser lesquelles ! En l’espèce, cette idée est bonne pour les compagnies nationales et mauvaise pour les autres.

S’il n’y a rien de répréhensible là-dedans, encore faudrait-il avoir l’honnêteté de présenter correctement les faits.

 

Bon pour l’environnement

Mais ça ne s’arrête pas là : le prix plancher ne s’attaque forcément qu’aux prix très bas, donc évidemment pas aux vols moyens et longs courriers sur lesquels les compagnies low-cost ne sont pas présentes.

Il s’agit donc de protéger les compagnies nationales sur les vols intérieurs. Ceux-là même que la Convention Nationale sur le Climat voulait abolir. Car nous n’en sommes plus à une mauvaise blague près, il convient de noter que ce communiqué est édité dans le cadre de la diminution de l’empreinte climatique du transport aérien. Oui, oui. Pour aider le climat et en réponse à la Convention Citoyenne, assurons-nous que les plus pauvres des voyageurs prennent moins (ou plus du tout) l’avion ! Dans tous les cas ils n’étaient pas sur nos compagnies… perdus pour perdus, autant qu’ils arrêtent de prendre l’avion !

 

Bon pour les conditions de travail et les salaires

Enfin, cette mesure serait vertueuse socialement selon le syndicat des pilotes. Sous cette formule fumeuse, il faut comprendre qu’en prenant des parts de marché aux low-cost, les compagnies classiques recruteraient davantage pour pouvoir accueillir les voyageurs nouvellement pris aux low-cost. Ainsi, les travailleurs de l’aérien seraient moins nombreux à subir les pratiques… douteuses de Ryan Air et autres. Ici, il faut bien admettre que le syndicat dit vrai. Pas en améliorant l’existant, mais en relocalisant les marchés autour des compagnies nationales. Certes ce n’est qu’un effet de bord, car l’objectif premier était de nuire aux concurrents, mais d’accord : un point pour le SNPL.

 

Les taxes ? Le SNPL dit "non !"

Pour savourer pleinement l’hypocrisie de nos amis pilotes, regardons le texte : taxe carbone, Écotaxe, Taxe Chirac, les appellations ont beau être imaginatives, toutes ces mesures punitives passent à côté de leur objectif : leur bénéfice environnemental est nul, puisqu’elles sont décidées en dehors de toute coordination internationale.

Le SNPL est limpide : le problème n’est pas la taxe en elle-même mais dans le manque de coordination internationale. Mais dans le même temps le Syndicat National des Pilotes de Ligne, dans le cadre de la diminution de l’empreinte climatique du transport aérien, appelle à la mise en place au niveau européen d’un mécanisme de prix-plancher pour les billets d’avion.

Le même syndicat qui ne croit pas que l’on puisse créer de taxes communes appelle à un prix plancher commun ? Les cyniques diront que le SNPL fait ici un vœux pieux sachant (souhaitant ?) que rien ne se passera avant des années

Mais nous ne serons pas de ceux-ci. Nous allons (faire semblant de) croire le syndicat ! Comme nous l’avons montré plus haut, le prix plancher permet de nuire aux concurrents low-cost, et il est hautement improbable d’imaginer un prix plancher commun… mais l’idée ne s’arrête pas là. En effet, le rejet de la taxe est en fait bien plus motivé qu’il n’y parait.

Ces taxes insupportables ont les pires impacts selon le SNPL : elles pénalisent financièrement, très durement,  les  compagnies aériennes  du pays dans lequel elles sont mises en place, obérant toujours plus leurs capacités d’investissement déjà délicates à faire émerger, tout en ouvrant une voie royale aux transporteurs étrangers, et notamment aux moins vertueux. 

Vraiment ? Quel est l’ampleur de ces taxes dont seule la France a le secret ? Qui pourrait en profiter ?

Penchons-nous sur ces taxes françaises :

Lire : sur un billet éco à destination de l’Europe et au départ de Paris, la somme des taxes liées à l’environnement et à la DGAC (Direction Générale de l’Aviation Civile) seront de 18,06€. © H. Sabbah Lire : sur un billet éco à destination de l’Europe et au départ de Paris, la somme des taxes liées à l’environnement et à la DGAC (Direction Générale de l’Aviation Civile) seront de 18,06€. © H. Sabbah

Et ces taxes ouvriraient une voie royale aux transporteurs étrangers ? Mais pourtant, ces taxes ne sont pas liées aux compagnies…mais aux vols au départ de la France. Dit Autrement, le vol de la compagnie Machin du pays Bidule au départ de Paris / Lyon / … devra les payer elle aussi. Les transporteurs étrangers n’ont donc pas d’avantage.

Pour que les compagnies étrangères aient un avantage prix, il faudrait que les voyageurs fassent des escales afin de payer moins de taxes. Prenons le cas des 2 pays qui nous entourent et sont nos principaux rivaux : le Royaume-Uni et l’Allemagne. S’il n’existe pas de taxe commune, notons que nos voisins ont cependant mis en place les leurs eux aussi.

 © H. Sabbah © H. Sabbah
En se limitant à l’équivalent de la taxe Chirac pour nos voisins et en prenant en compte 3 taxes en France, il n’existe aucun cas où l’escale est rentable sur la seule base des taxes[1], même dans le cas de vols gratuits (exceptés les taxes) entre Paris et Londres ou Frankfort. Pour qu’une escale soit rentable, il faut prendre en compte beaucoup d’autres paramètres tels que le taux de remplissage des avions à l’instant T, les algorithmes des compagnies, la périodicité, etc. Mais les taxes seules sont en l’état protectrice pour chaque pays. Il n’existe aucun cas où un parisien / londonien / francfortois ait un quelconque intérêt à faire une escale pour payer moins de taxes.

Mais si l’argument est si faible, pourquoi s’en prendre aux taxes avec autant de véhémence ?

 

La taxe sur le kérosène, réelle crainte du secteur

Le Kérosène est le seul carburant qui échappe à la TVA et à la TICPE et le secteur de l’aéronautique entend bien faire en sorte que cela ne change pas. S’en prendre aux taxes de façon globalisante, c’est une façon préventive de ne surtout pas parler de LA taxe.

En mai 2019, une initiative soutenue par N. Loiseau et R. Glucksmann (têtes de listes respectivement de LREM et du PS pour les européennes) proposait déjà de créer une taxe européenne sur le carburant. Celle-ci aurait potentiellement renchérit les billets d’avion de 10% ! La crise des gilets jaunes a également pointé cette iniquité héritée des années 40.

Dans un cas comme dans l’autre, l’argument de la compétitivité était brandit pour s’opposer. Pourtant, il suffit de voyager un peu (un comble pour des pilotes) pour se rendre compte que ce statut d’exception s’effrite de tous côtés : le Brésil, le Japon ou même les Etats-Unis ont déjà aboli ce privilège pour leurs vols nationaux. Plus proche de nous, c’est également le cas en Suède, en Norvège, aux Pays-Bas et en Suisse ! Prendre des leçons de taxe par les Etats-Unis, les Pays-Bas et la Suisse !

Devant un sondage de BVA réalisé en Mai-Juin 2019 montrant que 57% des français étaient favorables à une taxe sur le kérosène, les professionnels de l’aérien s’étaient cette fois réfugiés derrière le chômage (parlant de 3.000 à 4.000 emplois qui seraient perdus). 

Et le climat dans tout ça ? Aux abonnés perdus.

Reprenons.

Le prix plancher européen est une idée lancée par les pilotes pour :

  • nuire à leurs concurrents low-cost
  • gagner du temps et éviter de parler de taxe sur le carburant
    • au passage en présentant les taxes existantes de façon biaisée (elles ne toucheraient qu’Air France)
    • et en oubliant que nos voisins ont sensiblement les mêmes (et plus chères au Royaume-Uni)

Du côté des consommateurs :

  • pour les plus aisés, ce serait indolore
  • les clients des low-cost, dans certains cas, subiraient une hausse des prix

Pour le climat :

  • effet quasi nul puisque d’un côté il y aurait un tout petit moins de voyageurs
  • mais sur des avions en moyenne plus vieux donc plus polluant

Car oui, l’objectif était de répondre à la Convention Citoyenne sur le Climat… même si au final le SNPL passe complètement à côté, à dessein. Il ne s’agirait pas de scier la branche sur laquelle les pilotes sont perchés… quand bien même elle pollue !

Le syndicat dit non aux taxes. Et nous aussi ! Imaginons une taxe sur les billets à… 1.000€.  Il restera toujours des ultra-riches pour voyager. En fait, quel que soit le montant de la taxe elle n’aura toujours que deux effets :

  • rendre les voyages trop onéreux pour les plus pauvres (seuil fonction de la taxe)
  • diminuer la consommation pour les autres

Devrions-nous priver les pauvres des rares voyages qu’ils peuvent faire ?

Pour des solutions à la fois socialement égalitaires, non-corporatistes et efficaces dans la lutte pour le climat, c'est par ici !

 

[1] Faire un Paris-Frankfort en éco (donc 18,06€ de taxes) pour prendre un long courrier business à 59,43€ revient à payer 18,06 + 59,43 = 77,49€, soit l’exact prix au centime près de la taxe pour un long-courrier au départ de Paris. Toutes les autres configurations sont perdantes

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