À propos d'une exposition à Zurich sur la Grève générale de 1918

Dernier acte du centenaire de la Grève générale des 12-14 novembre 1918 en Suisse, la visite d'une exposition au Musée national suisse de Zurich suscite des interrogations sur une vision consensuelle du passé au présent.

Le Musée national suisse de Zurich s'est associé aux Archives sociales suisses pour présenter une exposition temporaire consacrée à l'histoire de la Grève générale de 1918. Il est réjouissant qu'un lieu culturel et institutionnel de cette importance ait consacré un espace à l'histoire de ce grand mouvement social qui a marqué une histoire helvétique dans laquelle la dimension sociale demeure souvent occultée. Mais cela ne doit pas nous détourner pour autant d'un regard critique sur le contenu de cette exposition temporaire (visitée le 5 janvier 2019).

 

D'abord s'imprégner d'une mythologie acritique

Première surprise, l'accès à cette présentation de la grève centenaire passe par une autre exposition, une installation interactive intitulée "Idées de la Suisse" qui est ainsi présentée :

"Quels sont les facteurs de cohésion d'une communauté ? Parler la même langue, avoir les mêmes ennemis extérieurs et les mêmes intérêts économiques - telles sont peut-être les premières réponses qui viennent à l'esprit. Mais le point de départ est représenté par les idées communes qui sont transmises de génération en génération et imprègnent la communauté. Ces idées deviennent la carte d'identité d'une collectivité et constituent, finalement, le fondement de la conscience nationale.

Pour cette exposition, nous avons choisi quatre textes d'auteurs dont les idées ont contribué à forger l'image de la Suisse actuelle : Henri Dunant, Jean-Jacques Rousseau, Jean Calvin et Petermann Etterlin."

Ainsi évoquée, la Suisse n'est donc pas une société moderne, mais une communauté imprégnée d'une conscience issue d'une tradition déterminée. C'est là un vaste programme! Mais qui ne dit rien de la pluriculturalité de la Suisse réelle. Les auteurs choisis suggèrent par ailleurs les manières complaisantes dont la Suisse d'en haut se représente elle-même : action humanitaire (il y a bien des actions humanitaires opérées depuis la Suisse, mais ce n'est qu'un aspect d'un pays dont l'économie est fortement externalisée et dont les exportations ne se révèlent pas toutes humanitaires) ; modernité des Lumières (alors que la culture politique dominante de la Suisse a fortement résisté aux Lumières, stigmatisant notamment la période de la République helvétique du tournant des XVIIIe et XIXe siècles) ; dimension religieuse (étonnamment incarnée par un réformateur autoritaire lié à une ville qui n'était pas suisse à son époque) ; et enfin mythes fondateurs médiévaux (dont Etterlin a été le premier chroniqueur, mais qui ont pris toute leur importance à la fin du XIXe siècle pour gommer le contentieux entre radicaux et conservateurs au moment de la guerre du Sonderbund de 1847).

Ces quatre auteurs sont tous des hommes, mais les figures féminines et mythiques d'Helvetia et d'Heidi sont bien présentes ; de même que la fameuse carte topographique du Général Dufour (qui est par ailleurs le vainqueur de la guerre du Sonderbund susmentionnée) ; ainsi qu'une maquette du massif du Gothard, ce centre de plusieurs bassins au centre de l'Europe dont l'image a nourri le nationalisme le plus refermé. C'est donc du lourd, il n'y a pas de mise à distance scientifique, mais il y a de beaux objets, des dispositifs interactifs et cela plaît apparemment aux visiteurs.

Mais c'est quand même une drôle de manière de parvenir à un lieu qui évoque la Grève générale de 1918, bien loin de tout ce qui a précédé...

 

L'exposition du Musée national suisse de Zurich sur la Grève générale de 1918

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Une fois arrivé, au bout de la première salle, dans l'espace consacré à l'histoire de la Grève générale de 1918, des informations factuelles décrivent avec une certaine précision les faits majeurs de ce mouvement social, la chronologie proposée évoquant à juste titre une juxtaposition des événements proprement suisses et de ceux concernant la fin de la Première Guerre mondiale. L'essentiel des causes et modalités de cet arrêt de travail qui a mobilisé quelque 250'000 ouvriers et ouvrières est bien mentionné. Il en va de même de la réaction bourgeoise, de la constitution des gardes civiques et de la violente répression de l'armée que la présentation d'un sabre et d'une mitraillette illustre parfaitement.

Un sabre en dotation des militaires suisses de la cavalerie, ceux que les ouvriers appelaient les "cosaques". Un sabre en dotation des militaires suisses de la cavalerie, ceux que les ouvriers appelaient les "cosaques".

 Les documents présentés sont pertinents, même s'ils auraient pu ne pas être seulement suisses-alémaniques. Par contre, les acteurs et actrices de la grève sont relativement peu présents, l'exposition étant centrée sur des portraits biographiques de quelques personnalités emblématiques des deux camps (Robert Grimm ou le Général Ulrich Wille, par exemple), avec quand même deux femmes qui ont marqué la lutte ouvrière contre la vie chère, Rosa Bloch-Bollag et Anny Klawa-Morf.

Une vitrine de l'exposition évoque les différentes interprétations, y compris récentes, de cette grève. Mais l'exposition dans son ensemble défend de fait une interprétation centrale qui mériterait d'être discutée. Celle-ci est déjà présente dès l'un des premiers cartels qui décrit la Grève générale de 1918 et se termine ainsi : "Suite à une intervention militaire massive, la grève est interrompue au bout de trois jours. Néanmoins, certaines interventions des grévistes sont acceptées au cours des années suivantes, ouvrant ainsi la voie au partenariat social."

Plus loin, le cartel consacré aux conséquences de cette grève va dans le même sens :

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Cette interprétation de la grève comme un moment de confrontation socio-politique ayant eu une fonction cathartique pour rendre possible le partenariat social, voire l'esprit de concordance, est évidemment discutable, surtout en lien avec les deux moments symboliques de la construction de cette intégration du mouvement ouvrier dans les institutions : l'Accord dit de paix du travail dans la métallurgie et l'horlogerie de 1937 (qui, en réalité, est partiel et ponctuel, n'interdit pas le principe des grèves, mais a été largement invoqué pour le faire croire) et l'entrée du socialiste Ernst Nobs en 1943 au Conseil fédéral (gouvernement suisse... dit de concordance depuis 1959 avec l'intégration d'un deuxième socialiste). Ce regard rétrospectif consensuel sur ce mouvement social se situe dans la même veine, mais d'une manière bien moins caricaturale, qu'un film documentaire réalisé en Suisse alémanique, que nous avons déjà commenté de manière critique, et qui est présenté dans le cadre de l'exposition zurichoise.

Dans le fond, s'il est certes déjà utile et important de faire connaître cette grève de 1918, ses revendications, son déroulement, ses causes sociales, la violence de ses adversaires et les enjeux politiques qu'elle a soulevés en son temps, et si des recherches sont sans doute encore à développer en la matière, il est quand même dommage de donner à voir une grève avec si peu de protagonistes et d'imprévu : si peu de protagonistes parce que les 250'000 ouvriers et ouvrières qui ont cessé le travail y ont peu la parole ; si peu d'imprévu parce que le récit téléologique qui va de la vie chère au partenariat social élude forcément beaucoup d'aspects.

 

Une autre exposition à Bienne

Une autre exposition, plus locale, a été proposée au Nouveau Musée de Bienne sous le titre 1918 : Guerre et Paix (visitée en août 2018). Plus convaincante, elle inscrivait davantage la grève de 1918 dans l'expérience préalable des années de guerre. Mais surtout, elle présentait des portraits et des textes de protagonistes ouvriers, comme ces fac-similés de lettres à leurs proches de participants à l'émeute de la faim laissés en détention préventive entre juillet et novembre 1918, dont par exemple cet extrait du 15 août 1918 : "J'en ai assez de cette vie. Cela va bien quelques jours mais aujourd'hui c'est le 38e et il ne faut pas que l'on me garde encore longtemps ici parce que cela pourrait mal tourner, je commence à devenir farouche ici dedans."

Exposition "1918 : Guerre et Paix", Nouveau Musée de Bienne, 2018. © Photo: P. Weyeneth, NMB Nouveau Musée de Bienne. Exposition "1918 : Guerre et Paix", Nouveau Musée de Bienne, 2018. © Photo: P. Weyeneth, NMB Nouveau Musée de Bienne.

Autre document, peut-être le plus significatif, une lettre-rapport du Syndicat des ouvriers sur métaux et horlogers, section biennoise, au sujet du comportement de ses membres pendant la grève générale est adressée le 20 novembre 1918 au Comité central de la Fédération des ouvriers sur métaux et horlogers (F.O.M.H.) à Berne. L'auteur y explique pourquoi l'appel à une journée de grève de protestation lancé la veille pour le 9 novembre n'avait pas pu être respecté par le syndicat, même si les métallurgistes s'y étaient spontanément ralliés et étaient allés faire cesser le travail chez les horlogers. Il évoque ensuite le succès de la grève générale dès le 12 novembre. Mais surtout, il ajoute ceci : "La capitulation du Comité d'Olten a provoqué ici un grand mécontentement. Le fait que les horlogers étaient en majorité contre la grève, aura pour conséquence de nuire à l'organisation syndicale surtout si les patrons refusent de payer les allocations de renchérissement. La situation sera alors critique et notre comité central aura alors le devoir d'intervenir énergiquement auprès des fabricants d'horlogerie et de pièces détachées pour qu'ils paient les allocations. S'il n'y parvient pas, ce sera la déroute dans l'organisation."

C'est sans doute dans de tels interstices, au plus près du vécu, des doutes et des inquiétudes des acteurs et actrices de la grève, qu'une intelligibilité de ce mouvement social unique en Suisse peut le mieux être développée, loin des grands récits rétrospectifs simplificateurs.

Charles Heimberg (Genève)

P.S. Il n'y a pas de catalogue disponible pour l'exposition de Zurich. Celle de Bienne a donné lieu à une brochure des textes de l'exposition, ainsi qu'à un beau dossier publié dans une revue régionale, Intervalles, à commander ici, qui reprend les nombreux portraits présentés dans l'exposition.

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